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Au terme d'une évasion haletante, l'ancien patron de Renault-Nissan s'est réfugié au Liban, où il espère disposer d'assez de soutiens pour esquiver la justice japonaise. Et Interpol.

par Servan Le Janne | 7 janvier 2020

La grande évasion

Le long d’une villa aux murs rose pâle, dans le centre de Beyrouth, un 4×4 noir glisse lente­­ment vers l’en­­trée du garage. Le véhi­­cule doit klaxon­­ner pour délo­­ger la nuée de jour­­na­­listes, trop occu­­pés à bran­­dir leurs objec­­tifs vers les échan­­crures de la porte pour le voir arri­­ver. Tout à leur espoir de surprendre l’an­­cien patron de Renault-Nissan, ils collent alors leurs appa­­reils à la carros­­se­­rie siglée Gene­­ral Motors. Carlos Ghosn n’est pas là. C’est pour­­tant bien chez lui que s’en­­gouffre le 4×4.

En 2012, le Français issu d’une famille maro­­nite a acheté cette rési­­dence d’Achra­­fieh, un quar­­tier chré­­tien parmi les plus riches de la capi­­tale, pour 8,75 millions d’eu­­ros et 6 millions de réno­­va­­tions. Des respon­­sables de Nissan auraient décou­­vert, début 2018, que cet argent prove­­nait des caisses du construc­­teur, où le PDG aurait pioché de quoi ache­­ter plusieurs proprié­­tés. Au fil des mois, ils ont monté un dossier docu­­men­­tant ces malver­­sa­­tions présu­­mées, pour le bonheur d’une cote­­rie d’en­­ne­­mis. Sa gestion n’était pas du goût de tous et certains crai­­gnaient d’être absor­­bés par Renault.

Carlos Ghosn lors du réveillon du Nouvel An
Crédits : TF1

À la faveur d’une grève orga­­ni­­sée le 19 novembre 2018, le groupe de respon­­sables a attiré Carlos Ghosn et un de ses lieu­­te­­nants, Greg Jelly, à Tokyo, où ils ont été arrê­­tés. Soupçonné d’abus de bien sociaux, il a été mis en examen pour dissi­­mu­­la­­tion de reve­­nus le 10 décembre 2018, avant de faire l’objet d’une troi­­sième enquête, dix jours plus tard, pour « abus de confiance aggra­­vée ». Acculé à la démis­­sion le 24 janvier 2019, il a toute­­fois dénoncé un complot et, après des allers-retours entre la prison et la liberté surveillée, a plaidé non-coupable en octobre.

Pour ses avocats, « une task force secrète » a été consti­­tuée au sein de Nissan afin « de recher­­cher à impu­­ter arti­­fi­­ciel­­le­­ment des actes répré­­hen­­sibles à Carlos Ghosn dans le but de l’évin­­cer de la tête de l’Al­­liance Renault-Nissan ». Un dessein appuyé par une « collu­­sion illi­­cite entre les procu­­reurs, des membres du minis­­tère de l’Éco­­no­­mie, du Commerce et de l’In­­dus­­trie (METI) ». Face à pareille adver­­sité, Ghosn a fina­­le­­ment choisi la fuite. Le 29 décembre 2019, il s’est envolé pour Beyrouth, où il a retrouvé son épouse dans la maison aux murs rose pâle d’Achra­­fieh.

Pendant qu’il fêtait le réveillon du Nouvel An avec sa femme chez des amis, à Beyrouth, la police japo­­naise recons­­ti­­tuait peu à peu son itiné­­raire. Les camé­­ras de vidéo­­sur­­veillance le montrent quit­­tant sa rési­­dence de Tokyo dimanche 29 décembre, à 14 h 30, alors que les agents de sécu­­ri­­tés char­­gés de garder un œil sur lui venaient de lever le camp. Ghosn contes­­tait la légi­­ti­­mité du dispo­­si­­tif en justice.

Le visage mangé par un masque anti-pollu­­tion et couvert par un chapeau, il s’est rendu dans un grand hôtel puis, avec les deux personnes qui l’y atten­­daient, à la gare de Shina­­gawa. Flanqué de plusieurs personnes que la police cherche encore à iden­­ti­­fier, il a parcouru les 500 km sépa­­rant la capi­­tale japo­­naise d’Osaka dans un train à grande vitesse. Là, il aurait rallié un hôtel situé près de l’aé­­ro­­port de Kansai en taxi. Un jet privé Bombar­­dier Global Express était là depuis son arri­­vée en prove­­nance de Dubaï, à 10 h 16.

Ghosn est discrè­­te­­ment monté à bord caché dans une mâle d’ins­­tru­­ments de musique. L’ap­­pa­­reil l’a ainsi conduit à Beyrouth après une escale à Istan­­bul. S’y trou­­vaient aussi Michael Taylor et George-Antoine Zayek, deux barbouzes améri­­cains ayant leurs habi­­tudes au Liban : le premier a entraîné ses unités d’élite et le second a servi dans les rangs de ses forces spéciales.

Dans le pays de son enfance, le chef d’en­­tre­­prise n’a pas de raison d’être inquiété par la justice dans la mesure où il est arrivé léga­­le­­ment, a annoncé la Direc­­tion géné­­rale de la sûreté géné­­rale. Il n’existe du reste pas d’ac­­cord d’ex­­tra­­di­­tion entre les deux pays. Beyrouth a toute­­fois reçu une notice rouge d’In­­ter­­pol. Ce docu­­ment de l’or­­ga­­nisme de coopé­­ra­­tion inter­­­na­­tio­­nale de la police « consiste à deman­­der aux services char­­gés de l’ap­­pli­­ca­­tion de la loi du monde entier de loca­­li­­ser et de procé­­der à l’ar­­res­­ta­­tion provi­­soire d’une personne dans l’at­­tente de son extra­­­di­­tion, de sa remise ou de toute autre procé­­dure judi­­ciaire ». Carlos Ghosn sera donc entendu par le parquet géné­­ral cette semaine. Mais cela ne veut pas dire qu’il sera renvoyé au Japon.

L’en­­fant du pays

Au pied des tours beiges de Beyrouth, un visage célèbre s’étale sur toute la hauteur d’un panneau d’af­­fi­­chage. De part et d’autre d’un nez nubien, ses lèvres plis­­sées et ses sour­­cils proémi­­nents lui donnent des airs de chat à l’af­­fût. Tout le monde ne peut pas se recon­­naître dans l’an­­cien patron le mieux payé du CAC40, dont la fortune atteint près de 175 millions d’eu­­ros. « Nous sommes tous Carlos Ghosn », dit pour­­tant la légende. Le Franco-Libano-Brési­­lien vient d’être arrêté en ce mois de décembre 2018 et l’agence de publi­­cité Med K&K a lancé une campagne « contre l’injus­­tice ».

Quelques jours plus tôt, le ministre des Affaires étran­­gères du pays du cèdre, Gebran Bassil, a convoqué l’am­­bas­­sa­­deur du Japon, Mata­­hiro Yama­­gu­­chi, pour discu­­ter des « points d’in­­ter­­ro­­ga­­tions qui entourent les circons­­tances de l’ar­­res­­ta­­tion de M. Ghosn et les condi­­tions de déten­­tion ». Le ministre de l’In­­té­­rieur, Nohad Mach­­nouk, est encore plus offen­­sif en public : « Nous sommes fiers de lui, de sa réus­­site. Le phénix liba­­nais ne sera pas brûlé par le soleil du Japon », a-t-il affirmé. Car ici, Carlos Ghosn est consi­­déré comme l’en­­fant du pays.

Crédits : BsBsBs

Une partie de ses richesses a été réin­­ves­­tie dans le vignoble du domaine Ixsir, dans un projet immo­­bi­­lier au nord du Liban et au capi­­tale de la banque Sara­­dar. Surtout, « c’est une icône, le symbole du Liba­­nais qui est parti à l’étran­­ger et qui a fait fortune dans les affaires, ce qui explique proba­­ble­­ment pourquoi il a des soutiens au plus haut niveau de l’État », indique le jour­­na­­liste Wissam Charaf à France 3.

Petit-fils d’un Liba­­nais devenu entre­­pre­­neur au Brésil, après y avoir émigré à l’âge de 13 ans, Carlos Ghosn pousse son premier cri à Porto Velho, dans l’ouest du Brésil. Infecté par de l’eau non-potable à deux ans, il est rapa­­trié au Liban par sa mère. Au collège Notre-Dame de Jamhour, le garçon profite de ses « quali­­tés de tribun », dixit un ancien cama­­rade de classe, pour deve­­nir délé­­gué de classe. Loué pour sa capa­­cité à se fixer des objec­­tifs et à s’y tenir, il rallie la France à 20 ans. À la sortie de l’École poly­­te­ch­­nique, il joue du rabot à Miche­­lin, taillant si bien dans les coûts de produc­­tion que Renault l’en­­gage pour faire pareil en 1996.

La marque au losange lui propose trois ans plus tard d’ap­­pliquer sa méthode à Nissan, un construc­­teur grevé par une dette de 35 milliards de dollars dont elle vient de rache­­ter 36,8 %. Autant mettre « 5 milliards dans une barque et la couler au milieu de l’océan », ironise le vice-président de Gene­­ral Motors Bob Lutz. En fermant des usines, chan­­geant de four­­nis­­seurs, renvoyant 14 % de la main d’œuvre et revoyant le design, Ghosn permet à Nissan de doubler Honda comme deuxième construc­­teur japo­­nais six ans plus tard.

Crédits : JO2016

Premier chef d’en­­tre­­prise étran­­ger à rece­­voir la médaille au ruban bleu des mains de l’Em­­pe­­reur en 2004, Ghosn égra­­tigne son image en percu­­tant une moto au volant d’une Porsche. Les Nissan sont pour les autres. D’ailleurs, le PDG se plaint en 2008 de ne pas être assez payé, lui qui n’hé­­site pas à fêter son anni­­ver­­saire à Versailles en 2014 et à faire de Nissan un spon­­sor des Jeux olym­­piques moyen­­nant 200 millions de dollars afin de parti­­ci­­per au relais de la torche en 2016. Un an plus tard, son visage tout juste imprimé sur un timbre liba­­nais, il charge un ami artiste de redé­­co­­rer le hall du siège de la société contre une obole de 888 000 euros.

À en croire le parquet japo­­nais, Ghosn a peu à peu confondu le porte-feuille de Nissan avec le sien. Le Liban est ainsi devenu « un bastion du détour­­ne­­ment présumé par Ghosn des fonds de Nissan pour son usage person­­nel », selon le quoti­­dien Asahi Shim­­bun, qui lui attri­­bue une quaran­­taine de socié­­tés-écrans enre­­gis­­trées à Beyrouth. « En prin­­cipe, Tokyo peut possi­­ble­­ment deman­­der une extra­­­di­­tion à un pays avec qui il n’a pas d’ac­­cord d’ex­­tra­­di­­tion formel », a indiqué la ministre japo­­naise de la Justice, Masako Mori, lors d’une confé­­rence de presse orga­­ni­­sée lundi 6 janvier. Mais du côté du Liban, rien ne laisse pour le moment penser qu’une réponde favo­­rable serait appor­­tée à pareille requête.


Couver­­ture : Renault/Ulyces


 

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