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par Servan Le Janne | 13 novembre 2017

Guerre d’images

Penché au-dessus d’un cratère, sur une route en bitume qui traverse la ville syrienne de Khan Chei­khoun, Hazem photo­gra­phie les dégâts de la veille. Le 4 avril 2017, les avions du régime ont pilonné cette loca­lité de 50 000 habi­tants située entre Alep et Damas. En quelques heures, les panaches de fumée se sont évapo­rés dans le ciel sans nuage. Mais il est encore temps pour ce respon­sable des affaires médi­cales au sein du Conseil local de docu­men­ter le drame qui a fait 83 morts dont 28 enfants.

Le bitume éven­tré par une explo­sion à Khan Chei­khoun
Crédits : DR

« Même après un événe­ment, l’in­for­ma­tion récol­tée peut avoir beau­coup de valeur pour montrer les dégâts, les destruc­tions, le genre d’armes utili­sées, qui se trouve sur place, quelles forces  évoluent à proxi­mité », analyse Wendy Betts. « Vous pouvez rendre compte de tout cela sans être là au moment du drame. » En 2015, cette juriste améri­caine a lancé le projet eyeWit­ness to Atro­ci­ties, une appli­ca­tion mobile pour collec­ter et authen­ti­fier les preuves de viola­tions des droits humains. Hazem est le genre de personnes que cela pour­rait inté­res­ser. Protégé par un masque blanc en forme de bec, ce grand brun à la barbe clair­se­mée récolte des débris dans des sachets trans­pa­rents. Il espère ainsi prou­ver que des armes chimiques ont été utili­sées. Mercredi 6 septembre, un rapport des Nations Unies (ONU) lui donne raison, qui rend Damas respon­sable d’une attaque au gaz sarin. La substance était mélan­gée « avec du cyanure », assure Hazem. L’Or­ga­ni­sa­tion pour l’in­ter­dic­tion des armes chimiques de l’ONU (OIAC) déter­mine pour sa part qu’un « grand nombre de victimes, dont certaines ont succombé, ont été expo­sées au gaz sarin ou à une substance simi­laire au sarin ». Alliée de Bachar el-Assad, la Russie met en doute ses conclu­sions. « Nous avons vu des images montrant des méde­cins, ils ont travaillé sans aucun équi­pe­ment de protec­tion », avance son repré­sen­tant à l’OIAC, Alexandre Choul­guine. « Nous avons demandé comment il était possible que les méde­cins aient travaillé dans ces condi­tions. […] Nous n’avons pas trouvé la réponse à cette ques­tion. » Après avoir refusé de renou­ve­ler le mandat de l’OIAC, le 24 octobre, Moscou dénonce deux semaines plus tard une mise en scène des preuves d’uti­li­sa­tion d’armes chimiques à Al-Lata­mi­nah, au sud de Khan Chei­khoun.

Un expert collecte des preuves liées au massacre de Srebre­nica
Crédits : Fehim Demir

Depuis le début du conflit syrien, en 2011, les belli­gé­rants ajoutent aux bombar­de­ments un combat sur le terrain des images qui fait parfois fi du réel. Lors de la reprise d’Alep par la régime, pour prendre un exemple spec­ta­cu­laire, l’image d’une petite fille « courant pour survivre » a été parta­gée des milliers de fois sur Twit­ter, début décembre 2016. Or, elle était extraite d’un clip de musique. L’am­bas­sa­deur de Syrie à l’ONU, Bashar Jaafari, s’est lui prévalu d’un cliché censé prou­ver la bien­veillance de l’ar­mée à l’égard des civils. Mais le soldat qui y appa­raît aidant une vieille femme était en fait un mili­cien des Forces de mobi­li­sa­tion popu­laire irakiennes ayant pris part à la bataille de Fallouja, l’été précé­dent. Prises en étau dans cette guerre de propa­gande, les victimes sont régu­liè­re­ment suspec­tées de tordre les faits, voire de les inven­ter afin de défendre leur camp. Elles existent, pour­tant : plus de 300 000 personnes ont trouvé la mort. En tant que membre de l’In­ter­na­tio­nal Bar Asso­cia­tion (BAR), une orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale d’avo­cats des droits de l’homme, Wendy Betts en a reçu certaines : « Ces personne nous deman­daient souvent la valeur légale de photos ou de vidéos. Sans la source ou la chaîne de traça­bi­lité, celles-ci ne sont pas d’une grande aide à l’enquête ou au procès. » Cette spécia­liste du droit inter­na­tio­nal s’est alors échi­née à créer un outil suscep­tible de recueillir des éléments fiables.

Plus d’im­pact

Dans le flou des images diffu­sées par Chan­nel 4 en novembre 2010 se détachent deux silhouettes de soldats. Puis la caméra pointe le sol, où des hommes ensan­glan­tés gisent, les mains atta­chées dans le dos. La scène « est ouver­te­ment filmée, ce qui suggère que les meur­triers ne craignent pas les consé­quences [de leurs actes] », dit la voix-off. « Nous sommes néan­moins inca­pables de véri­fier l’au­then­ti­cité de la vidéo. » Accusé depuis des années de faire exécu­ter les rebelles tamouls, le président du Sri Lanka, Mahinda Raja­pakse, se réfu­gie derrière cette incer­ti­tude. La séquence est « fausse », dénonce-t-il même.

Crédits : eyeWit­ness to Atro­ci­ties

Qu’en est-il vrai­ment ? Après examen, l’In­ter­na­tio­nal Bar Asso­cia­tion est malheu­reu­se­ment inca­pable de le dire. « Le vision­nage de cette séquence a servi de cata­ly­seur à l’idée qu’une appli­ca­tion pour­rait être créée pour servir d’ou­til de véri­fi­ca­tion et permettre à la vidéo d’être admis­sible devant un tribu­nal », indique son direc­teur Mark Ellis, chargé de donner son avis sur l’en­re­gis­tre­ment. Tandis que l’idée germe pas à pas, le tribu­nal pénal pour l’ex-Yougo­sla­vie condamne, en 2011, le géné­ral serbe Momcilo Peri­sic à 27 ans de prison. Le lieu­te­nant croate Ante Goto­vina écope lui de 24 ans d’in­car­cé­ra­tion pour crimes de guerre. Un an plus tard, en appel, ils sont fina­le­ment tous deux acquit­tés. Certains éléments versés au dossier étaient semble-t-il trop fragiles pour démon­trer la culpa­bi­lité des deux hommes. Auteure d’un rapport présen­tant les atro­ci­tés commises par les envoyés de Slobo­dan Milo­se­vic devant le même tribu­nal (l’ex-leader serbe est mort en déten­tion avant le verdict), Wendy Betts voit le problème resur­gir à grande échelle au moment des Prin­temps arabes. « La quan­tité de vidéos et de photos de conflits, mais aussi d’en­droits où les droits humains étaient massi­ve­ment violés, commençait à deve­nir impor­tante », retrace-t-elle. « On les trou­vait notam­ment sur les réseaux sociaux. » À côté des docu­ments compi­lés par le Centre de docu­men­ta­tion des viola­tions et le Centre pour les médias et la liberté d’ex­pres­sion (SCM), créés dès les premiers jours du soulè­ve­ment en Syrie, au mois de mars 2011, appa­raît une somme monu­men­tale de photos et de vidéos sur Face­book, Twit­ter et YouTube. Un an plus tard, un inter­naute britan­nique qui se fait surnom­mer Brown Moses lance un blog, dont l’am­bi­tion est d’au­then­ti­fier les éléments apocryphes. Pris de vitesse par cet amateur, les profes­sion­nels du droit inter­na­tio­nal amorcent leurs propres inves­ti­ga­tions. La Commis­sion pour la justice inter­na­tio­nale et la respon­sa­bi­lité (CIJA) voit le jour la même année. Son unité char­gée des crimes du régime syrien est diri­gée par Chris Engels, un avocat améri­cain qui formait les prati­ciens inter­na­tio­naux de la justice pénale dans les Balkans. L’as­so­cia­tion Witness noue de son côté un parte­na­riat avec YouTube donnant aux acti­vistes le choix de flou­ter ou non les visages qui appa­raissent sur des vidéos. Face­book se montre moins au fait des enjeux posés par les conte­nus syriens. En 2013, le groupe de Mark Zucker­berg s’at­tire les foudres d’Eliott Higgins, le vrai nom de Brown Moses. Des vidéos du site sont suppri­mées sur la plate­forme, alors qu’elles témoi­gnaient d’une attaque chimique dans les faubourgs de Damas. EyeWit­ness entend répondre à ces ratés. « L’objec­tif est d’ac­croître l’im­pact des éléments rassem­blés », décrit Wendy Betts. « Nous avons mené près de quatre années de recherches pour déve­lop­per l’ap­pli­ca­tion, en nous inté­res­sant aux stan­dards légaux des photos et des vidéos dans diffé­rentes juri­dic­tions, à plusieurs endroits, tant au niveau inter­na­tio­nal que natio­nal et régio­nal. Nous avons aussi regardé ce que les défen­seurs des droits humains utili­saient déjà, les problèmes rencon­trés par les acti­vistes. » L’ap­pli­ca­tion est fina­le­ment lancée en 2015. Elle est aujourd’­hui dispo­nible en six langues.

Wendy Betts explique le fonc­tion­ne­ment de l’ap­pli­ca­tion
Crédits : openDe­mo­cracy

Le puzzle

En Syrie, l’hor­reur danse au-dessus des lignes de front. Dans ces condi­tions, n’im­porte quelle photo peut être malhon­nê­te­ment asso­ciée à un événe­ment auquel seule la mort la relie. Aussi, celles, terribles, d’en­fants ensan­glan­tés ont-elles été présen­tées sur Twit­ter au mois de novembre 2015 comme des preuves des dommages civils engen­drés par les frappes françaises. Mais elles n’avaient en réalité rien à voir avec la « riposte » de Paris aux atten­tats terro­ristes contre Daech. Faute de pouvoir enrayer la machine à propa­gande, eyeWit­ness to Atro­ci­ties propose un outil à même de produire des preuves sans équi­voque, c’est-à-dire admises par la justice. « Quand vous acti­vez la caméra, un capteur de votre télé­phone s’ac­tive pour collec­ter de l’in­for­ma­tion sur le lieu et le moment », explique Wendy Betts. Les données GPS font corres­pondre la longi­tude et la lati­tude où se trouve le témoin à la date et l’heure. Les réseaux wifi dispo­nibles sont égale­ment enre­gis­trés.

« Chaque photo ou vidéo est une pièce d’un grand puzzle long à consti­tuer. »

Devant un juge, cet élément spatio-tempo­rel ne suffit pas. L’ap­pli­ca­tion y ajoute une sorte d’em­preinte digi­tale attes­tant que le contenu n’a pas été modi­fié. Au moment de la capture, la « valeur de hachage » est calcu­lée, ce qui donne un code d’iden­ti­fi­ca­tion unique à l’image. Tout ce qui est sauve­gardé est stocké dans une gale­rie sécu­ri­sée, encryp­tée sur l’ap­pa­reil, puis envoyé à un serveur géré par eyeWit­ness to Atro­ci­ties. Non seule­ment il est possible d’ac­ti­ver la suppres­sion auto­ma­tique des images sitôt l’en­voi effec­tué, mais un bouton de « panique » élimine tout ce qui a été collecté de même que l’ap­pli­ca­tion. Si, sur Android, n’im­porte qui peut la télé­char­ger gratui­te­ment, les premiers concer­nés sont les « groupes d’ac­ti­vistes qui mènent un travail de docu­men­ta­tion », indique Wendy Betts. « Ils sont orga­ni­sés et nous pouvons leur apprendre à utili­ser l’ap­pli­ca­tion. C’est bien sûr plus diffi­cile d’at­teindre un anonyme. » Desti­na­taire de docu­ments en prove­nance de diffé­rentes zones de conflit, l’ONG travaille actuel­le­ment sur la portée juri­dique des infor­ma­tions. « Chaque photo ou vidéo est une pièce d’un grand puzzle long à consti­tuer », tempère-t-elle. « Rien n’a encore été présenté à un tribu­nal. » Le moment venu, les éléments de eyeWit­ness to Atro­ci­ties seront par exemple croi­sés avec la base de donnée Syrian Archive, voire avec les conclu­sions des travaux colla­bo­ra­tifs favo­ri­sés par Montage, l’ou­til d’ana­lyse des vidéos YouTube lancé par Eliott Higgins en avril 2016. « Nous ne voulons pas que tout le monde se mette à collec­ter des éléments, mais que ceux qui le font déjà puissent avoir plus d’im­pact », remarque la direc­trice du projet. EyeWit­ness comporte l’avan­tage de conser­ver les données, là où YouTube n’hé­site pas à censu­rer des conte­nus jugés violents, comme ce fut le cas l’été dernier. Pour l’heure, l’ano­ny­mat est réservé aux témoins qui ont utilisé eyeWit­ness to Atro­ci­ties. Mais ils ne tarde­ront pas à étayer leurs plaintes grâce à l’ap­pli­ca­tion. Ancien procu­reur géné­ral du tribu­nal pénal pour l’ex-Yougo­sla­vie, le Sud-Afri­cain Richard Gold­stone estime qu’elle « aurait été très utile » aux enquê­teurs qu’il a envoyés en Bosnie au milieu des années 1990. La justice inter­na­tio­nale est désor­mais mieux armée.

L’ap­pli­ca­tion est primée partout dans le monde
Crédits : eyeWit­ness to Atro­ci­ties

Les propos de Wendy Betts ont été recueillis par Nico­las Prouillac. Couver­ture : Sur la place Tahrir au Caire, en 2011. (Peter Macdiar­mid/Getty)


 

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