Pour accélérer la transition énergétique, le courant de science-fiction solarpunk imagine des futurs aussi propres que sophistiqués.

par Servan Le Janne | 23 juillet 2019

Machine mimé­­tique

Depuis la Plaça Espa­­nya, dans le centre de Barce­­lone, Jay Sprin­­gett contourne les colonnes de la Fira Montjuic pour péné­­trer sur le site du Sónar. Après avoir foulé le gazon synthé­­tique de l’en­­trée, il prend à droite vers la scène +D, où doit se tenir la deuxième confé­­rence du festi­­val. Ce mercredi 17 juillet 2019, le Britan­­nique est venu dessi­­ner les contours du futur Inter­­net aux côtés de Xenia Ermo­­shina et Marta Peirano. Son projet ne se limite pas à la Toile mais il tient sur une feuille A4.

Avant de lâcher le micro, devant les arbres nantis d’oreilles roses du décor, le barbu déplie un morceau de papier. Sprin­­gett va lire le poème « All Watched Over by Machines of Loving Grace », du roman­­cier améri­­cain Richard Brau­­ti­­gan. « J’aime imagi­­ner (et / le plus tôt sera le mieux !) », déclame-t-il, « un pré cyber­­né­­tique / où les mammi­­fères et les ordi­­na­­teurs / vivent ensemble dans une harmo­­nie / mutuel­­le­­ment program­­mée / comme l’eau pure / qui voisine avec le ciel dégagé. »

Deux jours plus tard et quelques étages plus haut, l’écri­­vain s’as­­soit à une table en bois pour mettre ses idées en prose. « Nous devons commen­­cer à penser la forme qu’au­­ront nos tech­­no­­lo­­gies dans une centaine d’an­­nées, car c’est le temps que met un arbre à se déve­­lop­­per. Si vous voulez un capteur dans le paysage pour étudier la santé des oiseaux, vous devez pouvoir vous proje­­ter. » Or, avec un nouvel iPhone qui sort tous les 18 mois, l’in­­no­­va­­tion tech­­no­­lo­­gique manque pour lui d’une vraie vision de long terme.

Pour s’y proje­­ter, Jay Sprin­­gett veut embarquer le plus de monde possible dans son vais­­seau solar­­punk. Ce mouve­­ment, dont le nom est né au Brésil en 2012 en réfé­­rence à la geste cyber­­punk des années 1980, met la science-fiction au service du combat contre le dérè­­gle­­ment clima­­tique. « Elle a une influence sur la réalité », insiste-t-il. « Star Trek n’est par exemple pas étran­­ger au déve­­lop­­pe­­ment du télé­­phone portable. »

Ce type d’œuvres « pousse les gens à réflé­­chir d’une autre manière qu’un rapport sur le chan­­ge­­ment clima­­tique », abonde Shel­­ley Streeby, profes­­seure de litté­­ra­­ture à l’uni­­ver­­sité de San Diego et autrice du livre Imagi­­ning the Future of Climate Change: World-Making through Science-Fiction and Acti­­vism. « Ça aide non seule­­ment les gens à sentir ce qui pour­­rait arri­­ver mais aussi à vivre au présent. »

Jay Sprin­­gett
Crédits : Hive­­mi­­ner

Alors qu’il s’ap­­prête à défi­­nir le solar­­punk, Jay Sprin­­gett marque une pause. « Où est mon porte­­feuille ? » s’inquiète-t-il avant de rapi­­de­­ment mettre la main dessus. Le Britan­­nique n’est pas dénué d’an­­goisse, y compris s’agis­­sant de la planète, mais il la trans­­forme en opti­­misme à travers la science-fiction : « C’est un mouve­­ment qui inves­­tit l’art, la litté­­ra­­ture, la mode et l’ac­­ti­­visme qui cherche à répondre et à incar­­ner la ques­­tion : comment vivre dura­­ble­­ment et équi­­ta­­ble­­ment dans le monde ? »

Cette « machine mimé­­tique, qui engendre des idées à repro­­duire » s’in­­sère au sein d’un genre plus habi­­tué à l’apo­­ca­­lypse qu’aux lende­­mains qui chantent. Mais ses espoirs ne sont pas à confondre avec un utopisme béat. Dans son roman New York 2140, Kim Stan­­ley Robin­­son imagine une Grosse Pomme inon­­dée sous l’ef­­fet du réchauf­­fe­­ment clima­­tique, mais qui carbure désor­­mais aux éner­­gies renou­­ve­­lables.

« Je préfère les auteurs qui parlent du combat dans un futur proche pour un monde meilleur que le mode utopique », indique Sprin­­gett. Quand il a parti­­cipé aux mani­­fes­­ta­­tions d’Ex­­tinc­­tion Rebel­­lion, le consul­­tant affirme d’ailleurs avoir retrouvé tous les éléments d’une bonne œuvre solar­­punk. « Si vous n’en avez pas encore entendu parler, ce sera bien­­tôt le cas », promet-il.

Une forêt cyber­­né­­tique

Dans les allées de la Fira Montjuic ou à travers les rues de Barce­­lone, Jay Sprin­­gett ne veille pas seule­­ment sur son porte­­feuille. Il s’as­­sure aussi à plusieurs reprises que son sac est bien rempli de boîtes de médi­­ca­­ments. À 17 ans, le Britan­­nique a appris qu’il était atteint de la mala­­die de Crohn, une inflam­­ma­­tion de l’in­­tes­­tin qui lui a fait voir la mort de près. Une fois sorti de l’hô­­pi­­tal, il devait prendre 16 compri­­més par jour sans comp­­ter les anti-douleurs et les supplé­­ments alimen­­taires. Si ce nombre a depuis baissé, « rester en vie a toujours été sur ma liste mentale des prio­­ri­­tés », résume-t-il.

En 2011, au détour d’in­­ter­­net, il tombe sur des sché­­mas mettant en évidence le rôle des infra­s­truc­­tures dans la vie de chacun. Sur ces Simple Criti­­cal Infra­s­truc­­ture Maps, on voit ce dont l’homme a besoin pour ne pas avoir trop chaud, trop froid, faim, soif, tomber malade ou se bles­­ser. En évitant tout cela, il a de bonnes chances de pous­­ser son dernier souffle à un âge avancé. Il lui faut donc, pour manger, être relié au réseau élec­­trique et aux stations d’épu­­ra­­tion d’eau. Jay Sprin­­gett se met ainsi à penser à l’im­­por­­tance de ces struc­­tures.

Un exemple de Simple Criti­­cal Infra­s­truc­­ture Maps

Trop fan de science-fiction pour se souve­­nir d’une époque où il ne l’était pas encore, l’écri­­vain pense que cela l’a amené à voir la tech­­no­­lo­­gie comme le véri­­table moteur du chan­­ge­­ment. Au Royaume-Uni, les grands projets d’in­­fra­s­truc­­tures lancés à la fin du XIXe siècle ont par exemple été déter­­mi­­nants. Leurs réseaux ont condi­­tionné tout le reste. Alors Sprin­­gett espère aujourd’­­hui redes­­si­­ner le soubas­­se­­ment de nos socié­­tés pour forger un futur durable.

Un an après sa décou­­verte des Simple Criti­­cal Infra­s­truc­­ture Maps, l’édi­­teur de science-fiction brési­­lien Editora Draco publie la somme Solar­­punk: Histó­­rias ecoló­­gi­­cas e fantás­­ti­­cas em um mundo sustentá­­vel (« Solar­­punk : histoires écolo­­giques et fantas­­tiques dans un monde durable »). Fasciné, l’au­­teur Adam Flynn relaie ces idées sur inter­­­net et orga­­nise des réunions à l’été 2012 dans l’objec­­tif de popu­­la­­ri­­ser le concept. Il gagne une esthé­­tique deux ans plus tard via tumblr, puis un mani­­feste en bonne et due forme.

« Notre futu­­risme n’est pas nihi­­liste comme le cyber­­punk et évite les tendances quasi-réac­­tion­­naires du steam­­punk », écrit Flynn. « Il est axé sur l’in­­gé­­nuité, la créa­­ti­­vité, l’in­­dé­­pen­­dance et la commu­­nauté. » Si pareil hori­­zon demande un travail sur les infra­s­truc­­tures, il passe aussi par une série de chan­­ge­­ments plus simples telles que « la perma­­cul­­ture, la mode durable », cite Jay Sprin­­gett. « Vous pouvez mettre toutes ces idées ensemble dans un monde solar­­punk, vous proje­­ter vers l’avant et tester vos hypo­­thèse à travers la fiction. »

Le drapeau solar­­punk

En janvier 2016, un article univer­­si­­taire constate que « le chan­­ge­­ment clima­­tique est devenu un thème domi­­nant dans la litté­­ra­­ture ». L’an­­née suivante, des nouvelles du courant préféré de Jay Sprin­­gett sont rassem­­blées dans Sunvault: Stories of Solar­­punk and Eco-Specu­­la­­tion, ainsi que dans l’ou­­vrage austra­­lien Ecopunk!: Specu­­la­­tive Tales of Radi­­cal Futures. Le terme prend par consé­quent du poids sur Google, où il est huit fois plus recher­­ché au mois d’oc­­tobre 2017 que trois ans plus tôt.

Vu l’ur­­gence clima­­tique, il conti­­nue sans surprise de progres­­ser, prônant à la fois la sobriété et l’in­­no­­va­­tion. « La réponse au chan­­ge­­ment clima­­tique va accé­­lé­­rer car c’est une néces­­sité », juge Sprin­­gett. C’est la suite du poème de Richard Brau­­ti­­gan qui le dit : « J’aime imagi­­ner (main­­te­­nant par pitié !) / une forêt cyber­­né­­tique / remplie de pins et d’élec­­tro­­nique / où les cerfs passent paisi­­ble­­ment / devant des ordi­­na­­teurs / comme si c’étaient des fleurs / aux pétales tour­­noyants. »

« J’aime imagi­­ner (ça arri­­vera !) / une écolo­­gie cyber­­né­­tique / où nous sommes libé­­rés du travail / et retour­­nés à la nature / retour­­nés à notre condi­­tion animale / frères et sœurs / sous l’œil de machines aimantes. »


Couver­­ture : Douglas Sanchez


 

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