Empêtré dans le nettoyage interminable de Fukushima, le Japon envisage de rejeter l'eau contaminée dans l'océan. Car il n'est pas à l'abri d'une nouvelle tempête.

par Servan Le Janne | 16 septembre 2019

Le retour de la tempête

Au fond de la baie de Tokyo, une vague immense se brise sur le quai de Chiba. Comme un nuage poussé par le vent, ce spectre d’écume s’étend au-dessus de le jetée, où il vient former un papillon blanc suspendu dans le ciel brumeux. En ville, quelques mètres plus loin, ses embruns filent dans les rues désertes à plus de 200 km/h. Aussi vite qu’un bon service de tennis, les rafales nettoient le sol pour lais­­ser place à une trombe d’eau.

Ce lundi 9 septembre, le typhon Faxai frappe la côte est du Japon, tordant ça et là les revê­­te­­ments métal­­liques d’im­­meubles. Le lende­­main, 864 000 maisons se retrouvent privées d’élec­­tri­­cité. Elles sont encore 400 000 dans ce cas un jour plus tard, d’après Tokyo Elec­­tric Power (Tepco). Lais­­sées sans clima­­ti­­sa­­tion alors que les tempé­­ra­­tures montaient en flèche, deux personnes sont mortes d’un arrêt cardiaque, tandis que la tempête a fait une victime.

Pendant quelques heures, l’agence météo­­ro­­lo­­gique natio­­nale crai­­gnait des glis­­se­­ments de terrain à Chiba mais aussi plus au nord, dans la région de Fuku­­shima. La catas­­trophe de mars 2011 pouvait-elle se repro­­duire ? Heureu­­se­­ment, le site a cette fois été épar­­gné. En avril dernier, le Premier ministre s’était rendu sur place pour rassu­­rer les Nippons et leurs voisins.

Les consé­quences du typhon Faxai à Yoko­­suka
Crédits : Tyler R. Fraser

« J’ai fina­­le­­ment pu profi­­ter de la vue en portant un costume normal et sans vête­­ment ou masque de protec­­tion », avait-il déclaré après être monté sur une plate-forme située à une centaine de mètres des réac­­teurs endom­­ma­­gés. « Les travaux de déclas­­se­­ment ont sérieu­­se­­ment progressé. » Autant dire que « la situa­­tion est sous contrôle », comme il avait assuré il y a six ans, lorsque son pays était candi­­dat aux Jeux olym­­piques et para­­lym­­piques de 2020.

Les auto­­ri­­tés japo­­naises conti­­nuent pour­­tant de surveiller la centrale comme le lait sur le feu. Chaque jour, depuis que trois réac­­teurs ont explosé sous la pres­­sion du tsunami Tōhoku, elles les aspergent de 200 m3 d’eau afin d’évi­­ter de nouvelles fuites. Ainsi char­­gée en parti­­cules radio­ac­­tives, cette eau est ensuite conser­­vée dans un millier de grands réser­­voirs bleus et gris. Il y en a aujourd’­­hui pour un million de tonnes et, d’ici 2022, la place risque de manquer.

« La seule option sera de la drai­­ner dans l’eau et de la diluer », a donc affirmé le ministre de l’En­­vi­­ron­­ne­­ment, Yoshiaki Harada, lors d’une confé­­rence de presse orga­­ni­­sée mardi 10 septembre. « Le gouver­­ne­­ment va en discu­­ter mais j’ai­­me­­rais simple­­ment parta­­ger mon opinion. » Ces propos sont « irré­­flé­­chis », s’agace le président de la fédé­­ra­­tion de pêcheurs de la région, Tetsu Nozaki. En Corée du Sud voisine, on espère « avoir plus de détails sur les discus­­sions en cours à Tokyo pour ne pas avoir de mauvaise surprise », selon un diplo­­­mate. Inquiet, le ministre des Affaires étran­­gères en poste à Séoul demande au Japon de prendre « une déci­­sion prudente et avisée sur le sujet ».

Shinjiro Koizumi (troi­­sième en partant de la gauche)
Crédits : Foreign and Common­­wealth office

À l’oc­­ca­­sion d’un rema­­nie­­ment orga­­nisé le lende­­main par Shinzo Abe, Yoshiaki Harada est remplacé par Shinjiro Koizumi. Cet homme-là, dit vouloir « élimi­­ner » les réac­­teurs nucléaires du pays plutôt que de cher­­cher un moyen de les conser­­ver. « Si nous permet­­tons qu’un autre acci­dent nucléaire se produise, nous serons condam­­nés. Or nous ne pouvons pas prévoir un nouveau trem­­ble­­ment de terre. »

Annoncé comme un concur­rent poten­­tiel de Shinzo Abe au poste de Premier ministre, cette figure montante du Jiyū-Minshutō, un parti conser­­va­­teur, semble ne pas parta­­ger ses vues en matière de poli­­tique éner­­gé­­tique. Selon Abe, certains des 54 réac­­teurs de l’ar­­chi­­pel qui ont été arrê­­tés après la catas­­trophe de 2011 doivent être relan­­cés afin que le nucléaire compte pour 20 à 22 % de la produc­­tion éner­­gé­­tique d’ici 2030.

Mais avant toute chose, les déci­­deurs doivent s’en­­tendre sur ce qu’ils vont faire de Fuku­­shima. Il leur reste à prendre des mesures pour extraire le combus­­tible issu des réac­­teurs qui ont fondu et trou­­ver un moyen de gérer l’eau conta­­mi­­née. Or, le rejet dans le Paci­­fique est pour le moment l’op­­tion la plus avan­­cée.

Embar­­ras

Au-dessus des réac­­teurs éven­­trés de Fuku­­shima Daii­­chi, quelques corbeaux émettent un cri stri­dent en tour­­noyant. Indif­­fé­­rents à leur manège, des dizaines d’hommes en combi­­nai­­sons blanches et casques jaunes déplacent de gros câbles entre les grues et les tours écaillées. Avec leurs masques à gaz, ils ressemblent à des mouches. En ce mois de décembre 2011, les employés de Tepco préparent l’ache­­mi­­ne­­ment de l’eau conta­­mi­­née vers des cuves. Mais pour combien de temps ? Jeudi 8, la société étatique a annoncé qu’elle envi­­sa­­geait de déver­­ser de l’eau « trai­­tée » dans la mer faute de place. Cela ne plaît déjà pas aux pécheurs. Même si sa noci­­vité a été réduite, l’eau contient encore des parti­­cules radio­ac­­tives.

Fina­­le­­ment, après des discus­­sions avec les coopé­­ra­­tives de pêche, cette option est écar­­tée. Alar­­mée par les taux de radio­ac­­ti­­vité retrou­­vés sur des épinards, des feuilles de thé, du lait, du pois­­son et du bœuf dans un rayon de 320 km autour de la centrale, une large part de la popu­­la­­tion appré­­hen­­dait les consé­quences d’une telle opéra­­tion. En avril, elle s’était déjà élevée, en vain, contre la diffu­­sion de 10 000 tonnes d’eau peu conta­­mi­­née, pour faire de la place à de l’eau au taux de radio­ac­­ti­­vité supé­­rieur. Alors, en ce mois de décembre 2011, Tepco fait marche arrière. Sachant que la quan­­tité d’es­­pace augmente de 200 à 500 tonnes par jour, et menace de ne plus suffire en mars 2012, la société décide de construire davan­­tage de cuves.

Fuku­­shima en 2011
Crédits : US Navy

« En réalité », observe le cher­­cheur en physique nucléaire Kenji Sumita, profes­­seur émérite de l’uni­­ver­­sité d’Osaka, « le stockage semi-perma­nent est la seule solu­­tion dispo­­nible eu égard aux contraintes tech­­no­­lo­­giques. Tepco va devoir trou­­ver de l’es­­pace et trou­­ver des inno­­va­­tions permet­­tant de réduire consi­­dé­­ra­­ble­­ment le volume d’eau conta­­mi­­née. » Malheu­­reu­­se­­ment, l’ex­­per­­tise de la société nippone n’est pas à la hauteur de l’enjeu. Non seule­­ment elle n’a pu empê­­cher « le plus impor­­tant apport ponc­­tuel de radio­­nu­­cléides arti­­fi­­ciels pour le milieu marin jamais observé », d’après l’Ins­­ti­­tut de radio­­pro­­tec­­tion et de sûreté nucléaire, mais il reste d’im­­por­­tantes fuites.

En août 2013, on découvre qu’un des réser­­voirs a laissé s’écou­­ler près de 300 tonnes d’eau par jour, ce qui suffit à remplir une piscine olym­­pique tous les huit jours. Quelques mois plus tard, une enquête de l’agence Reuters montre que les réser­­voirs de Fuku­­shima ont été construits par des travailleurs mal payés, enga­­gés illé­­ga­­le­­ment dans les régions les plus pauvres du Japon. Pointé du doigt, le gouver­­ne­­ment crée alors une auto­­rité indé­­pen­­dante de régu­­la­­tion du nucléaire et s’en­­gage dans l’ex­­trac­­tion du combus­­tible du réac­­teur 4, qui sera entiè­­re­­ment retiré fin 2014.

Mais dans le même temps, le prix des hydro­­car­­bures augmente en flèche, creu­­sant le défi­­cit japo­­nais de 227 milliards de dollars entre avril 2011 et mars 2014. Dans son plan stra­­té­­gique d’éner­­gie, le gouver­­ne­­ment conti­­nue donc de consi­­dé­­rer le nucléaire comme une indus­­trie vitale à son écono­­mie, quoique puisse en dire la popu­­la­­tion. Selon une enquête menée par l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion japo­­naise pour les rela­­tions dans l’éner­­gie atomique en 2015, 47,9 % des Nippons sont favo­­rables à une aboli­­tion progres­­sive du nucléaire et 14,8 % estiment que les centrales devraient être arrê­­tées immé­­dia­­te­­ment. Enfin, seuls 10,1 % des sondés tiennent à main­­te­­nir le complexe nucléaire.

Crédits : AIEA

Face à cette défiance, Tepco est embar­­rassé. En juin 2016, son PDG, Naomi Hirose, admet que ses équipes ont reçu pour consigne de ne pas parler de « fonte » des réac­­teurs. Deux ans plus tard, il recon­­naît que l’eau trai­­tée sur le site contient des parti­­cules radio­ac­­tives que la société assu­­rait avoir nettoyées jusqu’ici. « Cela pour­­rait gâcher ses chances de déver­­ser l’eau dans l’océan », écrit alors Reuters. « Nous filtre­­rons l’eau des réser­­voirs une fois de plus pour les amener à des niveaux infé­­rieurs aux limites régle­­men­­taires avant la relâche dans l’océan, si nous choi­­sis­­sons cette option », indique le porte-parole de Tepco.

Ainsi, ses diri­­geants ne semblent pas voir d’autre alter­­na­­tive. À en croire le biochi­­miste marin Ken Bues­­se­­ler, la diffu­­sion de l’eau radio­ac­­tive dans l’océan Paci­­fique fini­­rait par deve­­nir inof­­fen­­sive au large. Sa présence près des côtes risque en revanche d’avoir des consé­quences diffi­­ci­­le­­ment maîtri­­sables sur l’éco­­sys­­tème japo­­nais, voire sud-coréen. Si le Japon déci­­dait fina­­le­­ment de stocker l’eau pendant des décen­­nies, sa radio­ac­­ti­­vité décli­­ne­­rait avec le temps et les opéra­­tions de filtrage. Mais, inver­­se­­ment, les risques de fuite augmen­­te­­raient d’au­­tant plus que l’ar­­chi­­pel n’est pas à l’abri d’une nouvelle tempête, comme le souligne le nouveau ministre de l’En­­vi­­ron­­ne­­ment, Shinjiro Koizumi.

D’après la feuille de route du gouver­­ne­­ment, Tepco devrait avoir fini le travail d’ici 30 à 40 ans, une esti­­ma­­tion jugée bien ambi­­tieuse par les experts. Quoi qu’il fasse, le Japon est donc loin d’en avoir fini avec le nucléaire.


Couver­­ture : Frédé­­ric Paulus­­sen


 

Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load Nulled WordP­ress Themes
free online course
Download Premium WordPress Themes Free
Free Download WordPress Themes
Premium WordPress Themes Download
Download Best WordPress Themes Free Download
udemy course download free

Plus de monde