À force de tout remettre à demain, le stress s'accumule. Personne n'aime procrastiner. Mais tout le monde le fait.

par Servan Le Janne | 3 avril 2019

Un murmure descend de la colline de Koso­­hitz, dans la banlieue de Prague. Devant une maison, quelqu’un compte les temps en lais­­sant déri­­ver son regard sur le vignoble alen­­tour. L’au­­tomne a pris ses quar­­tiers. À l’ho­­ri­­zon, au milieu des feuilles oran­­gées, un cime­­tière de châteaux en ruines et de cloîtres avachis mordore sous le soleil d’oc­­tobre. Le Moyen-Âge est un vestige en ce siècle des Lumières. Dans deux ans, la France pren­­dra la Bastille. Mais ici, c’est l’ave­­nir de la musique qui se prépare. Le 28 octobre 1787, Wolf­­gang Amadeus Mozart termine l’écri­­ture de l’opéra Don Giovanni chez son ami, le pianiste tchèque Jan Ladi­­slav Dussek. Ce travail lui a pris six semaines.

Alors, avant de compo­­ser l’ou­­ver­­ture, l’Au­­tri­­chien s’ac­­corde une pause. Depuis le succès des Noces de Figaro, son travail n’a pas faibli, confie-t-il au chef d’or­­chestre Jan Křti­­tel Kuchař lors d’une prome­­nade. Aussi laisse-t-il pour le moment de côté l’in­­tro­­duc­­tion de sa nouvelle pièce. Les jours passent. À la veille de la repré­­sen­­ta­­tion, le 3 novembre 1787, Dussek orga­­nise une fête. Mozart est occupé à s’en­i­vrer lorsqu’un invité lui rappelle l’im­­mi­­nence du concert. L’ou­­ver­­ture ! Vers minuit, il se retire dans sa chambre avec du punch et sa femme pour l’ai­­der à rester debout. À l’aube, tout est enfin prêt. Le temps que la parti­­tion soit copiée, le concert doit malgré tout démar­­rer en retard.

Auto­­mu­­ti­­la­­tion

Pourquoi l’ar­­tiste a-t-il attendu le dernier moment pour se mettre à la tâche ? En traver­­sant les siècles, ce mystère se répand, prenant des formes diverses. « Ne remets pas à demain ce que tu peux faire après-demain », aurait dit l’hu­­mo­­riste français Alphonse Allais – à moins que ce ne soit le Britan­­nique Mark Twain – pour ironi­­ser sur l’in­­cli­­na­­tion humaine au report. À Prague, au début du XXe siècle, cette malé­­dic­­tion touche l’écri­­vain Franz Kafka. Le sommeil et la concen­­tra­­tion paraissent lui échap­­per avec tant d’achar­­ne­­ment qu’il tente bon an mal an de s’as­­treindre à une étrange routine.

« De 8 à 14 h [je suis] au bureau », écrit-il à sa fian­­cée, Felice Bauer, « ensuite déjeu­­ner jusqu’à 15 h ou 15 h 30, ensuite repos au lit (en géné­­ral la seule tenta­­ti­­ve…) jusqu’à 19 h 30, ensuite dix minutes d’exer­­cice, nu la fenêtre ouverte, ensuite une heure de marche – seul, avec Max ou un autre ami – ensuite dîner avec ma famille, puis à 22 h 30 je m’as­­sois pour écrire et je conti­­nue, selon ma forme, mon envie et ma chance 1, 2 ou 3 heures, voire jusqu’à 6 heures. » D’ici là, le roman­­cier a tout le temps d’être perturbé par les voisins dont il maudit le bruit. Après sa mort, en 1924, le mal survit. Il se méta­­mor­­phose. Dans la pièce Vyro­­zumění (1965), le poète et futur président Václav Havel moque la lenteur kafkaïenne de la bureau­­cra­­tie commu­­niste tchèque.

Vyro­­zumění

Est-ce si diffé­rent main­­te­­nant que le mur de Berlin est tombé ? Dans une étude de 2015, un cabi­­net britan­­nique démontre que sur huit heures au bureau, quelque 2 000 employés ne passent que 2 h 53 à travailler effec­­ti­­ve­­ment, le reste du temps étant consa­­cré aux réseaux sociaux, à l’ac­­tua­­lité ou aux discus­­sions. Et selon une enquête menée en mars 2018, les actifs et étudiants français sont distraits en moyenne 1 h 54 par jour.

Rien ne sert de blâmer Inter­­net. « En suivant le chemin qui s’ap­­pelle plus tard, nous arri­­ve­­rons sur la place qui s’ap­­pelle jamais », disait Sénèque au début de notre ère pour décrire ce qu’on appelle aujourd’­­hui procras­­ti­­na­­tion. Du latin procras­­ti­­nare (« repor­­ter à demain »), ce terme tire aussi son origine du grec akra­­sia, qui signi­­fie « agir contre son meilleur juge­­ment ». Pas de doute, « c’est de l’au­­to­­mu­­ti­­la­­tion », analyse le psycho­­logue Piers Steel, auteur du livre The Procras­­ti­­na­­tion Equa­­tion: How to Stop Putting Things Off and Start Getting Stuff Done. Mais alors, pourquoi l’Homme aime-t-il tant se tirer une balle dans le pied ?

La récom­­pense

Marga­­ret Atwood n’a pas l’air fati­­guée. À près 80 ans, la poétesse cana­­dienne discourt pendant plus d’une heure dans une biblio­­thèque de Prague, ce 18 octobre 2017. Elle vient de rece­­voir le prix Franz-Kafka pour l’en­­semble d’une œuvre qui compte 40 romans. Sa produc­­ti­­vité n’est plus à prou­­ver. Pour­­tant, elle « passe souvent la mati­­née à procras­­ti­­ner et à s’inquié­­ter avant de plon­­ger dans un manus­­crit avec fréné­­sie et anxiété vers 15 heures ». Piers Steel rapporte la cita­­tion dans son ouvrage. Avant de préci­­ser que « si les écri­­vains sont parti­­cu­­liè­­re­­ment expo­­sés à la procras­­ti­­na­­tion, aucune acti­­vité n’est épar­­gnée ».

Procras­­ti­­ner ne consiste pas seule­­ment à repor­­ter, précise-il. Il faut aussi avoir conscience que cela est nocif. Pour en arri­­ver là, un indi­­vidu doit « donner la prio­­rité à l’hu­­meur à court-terme plutôt qu’à la pour­­suite d’objec­­tifs sur le long-terme », défi­­nissent les cher­­cheurs Fuschia Sirois et Timo­­thy Pychyl dans une étude publiée en 2013. Dit autre­­ment, il préfère s’évi­­ter un tour­­ment sur le moment que s’at­­te­­ler à la tâche. « La procras­­ti­­na­­tion est irra­­tion­­nelle », explique Fuschia Sirois. « Ça n’a pas de sens de faire un choix qui aura des consé­quences néga­­tives. » Car pour finir, un report en entraî­­nant un autre, les contra­­rié­­tés vont s’ac­­cu­­mu­­ler au point d’em­­pê­­cher une saine gestion des émotions. Ce cycle vicieux peut entraî­­ner du stress, de la frus­­tra­­tion, de l’an­xiété, de l’hy­­per­­ten­­sion voire des mala­­dies cardio­­vas­­cu­­laires.

Marga­­ret Atwood

Comme Marga­­ret Atwood, Sénèque a pu en faire l’ex­­pé­­rience car la procras­­ti­­na­­tion procède d’un méca­­nisme psycho­­lo­­gique. Au moment où une tâche est repor­­tée, le système de la récom­­pense du cerveau est activé : c’est un plai­­sir de ne pas agir tout de suite. Or, il suffit d’ob­­ser­­ver les cobayes de labo­­ra­­toire pour savoir que les animaux ont tendance à repro­­duire une action qui abou­­tit à une récom­­pense. L’esquive peut ainsi se trans­­for­­mer en mauvaise habi­­tude. « Nous ne sommes pas faits pour penser au futur car nous avons long­­temps eu besoin de nous concen­­trer sur ce qu’ils nous fallait ici et main­­te­­nant pour survivre », explique le psycho­­logue Hal Hersh­­field. Selon les recherches de ce profes­­seur de marke­­ting à Los Angeles, nous perce­­vons plus notre être futur comme un étran­­ger que comme nous-même. Quel scru­­pule y a-t-il donc à lui lais­­ser les incon­­vé­­nients ?

En août 2018, une équipe de l’uni­­ver­­sité de Bochum, en Alle­­magne, a iden­­ti­­fié deux zones du cerveau respon­­sables de la prise de déci­­sion. En obser­­vant le cortex de 264 personnes, elle a constaté que ceux qui diffèrent leurs actions ont en géné­­ral une plus grande amyg­­dale. Elle est aussi moins bien connec­­tée avec le cortex cingu­­laire anté­­rieur. « Parce que ces sujets sont plus préoc­­cu­­pés par les consé­quences néga­­tives d’une action, ils ont tendance à hési­­ter et à repor­­ter », résume un des cher­­cheurs, Erhan Genç. Heureu­­se­­ment, ajoute sa collègue Caro­­line Schlu­­ter, « le cerveau est très adap­­table et peut chan­­ger au cours de la vie ».

Compas­­sion

Si elle devait écrire une lettre à son mari, le roman­­cier Graeme Gibson, Marga­­ret Atwood n’au­­rait pas vrai­­ment de routine à décrire, comme le faisait Franz Kafka. Elle aime simple­­ment marcher autour de leur maison située dans le quar­­tier d’An­­nex, à Toronto, et discu­­ter avec des voisins. Parfois, elle se rend à la biblio­­thèque pour donner quelques livres de son impres­­sion­­nante collec­­tion. Certes, la procras­­ti­­na­­tion survient certains matins, mais elle ne se livre à aucun rituel contrai­­re­­ment à l’as­­cète Haruki Mura­­kami ou au féti­­chiste Ernest Heming­­way. D’autres s’as­­soient et ferment les yeux. Ils ont raison à en croire Timo­­thy Pychyl : « La médi­­ta­­tion de pleine conscience entraîne un rétré­­cis­­se­­ment de l’amyg­­dale, l’ex­­pan­­sion du cortex pré-fron­­tal et un affai­­blis­­se­­ment de la connexion entre ces deux zones. »

Une meilleure orga­­ni­­sa­­tion a selon lui peu de chance de mettre fin à la procras­­ti­­na­­tion. Car ce sont les émotions et non la produc­­ti­­vité qui doivent être gérés. « Notre cerveau cherche toujours une récom­­pense », souligne la neuros­­cien­­ti­­fique Judson Brewer. « Si nous avons déve­­loppé une habi­­tude de procras­­ti­­na­­tion mais qu’il n’y a pas de meilleure récom­­pense, notre cerveau va conti­­nuer à être distrait jusqu’à ce que nous trou­­vions quelque chose de mieux. » Il a d’au­­tant plus de chance de l’être dans une écono­­mie de l’at­­ten­­tion où une série de réseaux sociaux, de marques et de médias essayent de lui envoyer des stimuli. L’an­­cien président de Face­­book Sean Parker a raconté en 2017 comment la plate­­forme avait été conçue pour géné­­rer une « boucle de rétro­ac­­tion de vali­­da­­tion sociale » basée sur des shots de dopa­­mine.

« L’am­­bi­­tion est une mauvaise excuse pour ne pas avoir le sens de la paresse » Milan Kundera

Comment lutter ? Dans une étude de 2010, des scien­­ti­­fiques texans suggèrent la tolé­­rance avec soi. Plutôt que de se morfondre, les étudiants capables de se pardon­­ner leur procras­­ti­­na­­tion finissent par moins le faire et donc par étudier davan­­tage pour un examen, pointent-ils. Cette abso­­lu­­tion person­­nelle permet à quelqu’un d’ou­­blier ses mauvaises actions anté­­rieures et de se concen­­trer sur les actions à venir sans fardeau. Dans la même veine, une étude de 2012 recom­­mande la compas­­sion person­­nelle. Sans elle, le niveau de stress augmente méca­­nique­­ment à mesure que les reports se multi­­plient. S’en munir donne au contraire « un moyen de se proté­­ger contre les réac­­tions néga­­tives à des événe­­ments », observe Fuschia Sirois.

Bien sûr, l’in­­dul­­gence ne suffit pas à se détour­­ner des tenta­­tions chro­­no­­phages. L’écri­­vaine améri­­caine Gret­­chen Rubin conseille donc de mettre des obstacles sur la pente qui y mène. « Si vous consul­­tez les appli­­ca­­tions de votre télé­­phone de manière compul­­sive, suppri­­mez-les ou enre­­gis­­trez un mot de passe très compliqué pour avoir à l’en­­trer à chaque fois », propose-t-elle. Inver­­se­­ment, il y a tout à gagner à rendre les actions béné­­fiques aussi faciles d’ac­­cès que possible. Les objec­­tifs peuvent aussi agir comme des récom­­penses, à condi­­tion de ne pas les ériger en mode de vie. « L’am­­bi­­tion est une mauvaise excuse pour ne pas avoir le sens de la paresse », philo­­sophe l’au­­teur tchèque Milan Kundera.


Source : Joshua Rawson-Harris.


 

Down­load WordP­ress Themes Free
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Free Down­load WordP­ress Themes
udemy paid course free down­load
Download Nulled WordPress Themes
Download WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
Premium WordPress Themes Download
download udemy paid course for free

PLUS DE SCIENCE