La génération des anciens de PayPal a passé le flambeau à celle des anciens d'Airbnb et Uber, qui perpétue une tradition délétère. Quand la Silicon Valley a de faux airs de mafia.

par Servan Le Janne | 15 mars 2019

La PayPal Mafia

Derrière les terrains de golf de l’uni­­ver­­sité Stan­­ford, au sud de San Fran­­cisco, un homme dégarni aux longues oreilles légè­­re­­ment décol­­lées entre pour la dernière fois dans les locaux de Khosla Ventures. Passé la façade vitrée à claire-voie, il longe les affreux murs violets de l’ac­­cueil pour grim­­per à l’étage. Ce 28 février 2019, un gâteau l’at­­tend sur le bureau. « Keith, merci pour tout », est-il écrit en glaçage bleu clair sous une grappe de fruits rouges. Keith Rabois voulait se tailler une plus grande part. Alors il va rejoindre un autre fonds d’in­­ves­­tis­­se­­ment de la Sili­­con Valley, Foun­­ders Fund. « Travailleur excep­­tion­­nel, entre­­pre­­neur passionné et penseur brillant, c’est un des plus grands esprits du capi­­tal-risque et c’est aussi un ami », dit de lui son nouveau patron, Peter Thiel, par ailleurs fonda­­teur de la sulfu­­reuse société Palan­­tir.

Crédits : Foun­­ders Fund

« J’ai commencé ma carrière dans la Sili­­con Valley, avec Peter, et je cite une de ses phrases chaque jour », flatte à son tour Rabois. « Par exemple, je retiens qu’il faut décou­­vrir des talents incon­­nus, on ne peut pas construire une start-up en employant les mêmes personnes que tout le monde. » Une autre figure célèbre inspire l’en­­tre­­pre­­neur origi­­naire du New Jersey : « Quand je suis déprimé, je relis les discours de Marga­­ret That­­cher », confie-t-il. Cela en fait-il un origi­­nal ? Lorsque le compte Twit­­ter de Foun­­ders Fund s’est dit « ouvert à l’hé­­té­­ro­­doxie », il s’est en tout cas senti concerné : « Prêt à commen­­cer », a-t-il répondu. Keith Rabois se voit certai­­ne­­ment comme un de ces génies qui font la gloire de la Sili­­con Valley. Mais c’est oublier que Peter Thiel l’a avant-tout recruté en qualité d’ « ami ».

À Foun­­ders Fund, le PDG de Palan­­tir reforme une partie de la « PayPal Mafia », consti­­tuée dans les années 2000 au sein de la société de paie­­ment en ligne. Il y a déjà rapa­­trié Ken Howery ainsi que Bruce Gibney et Kevin Hartz (qui sont depuis allés placer leurs billes ailleurs). L’équipe actuelle compte 16 hommes pour trois femmes, là où elles étaient complè­­te­­ment absentes de la « mafia ». Avant de rejoindre Khosla, Keith Rabois a quitté la société finan­­cière Square où un collègue l’ac­­cu­­sait de harcè­­le­­ment sexuel. La rela­­tion était d’après lui « consen­­tie » et elle aurait commencé avant l’em­­bauche du plai­­gnant. « Je lui ai conseillé de postu­­ler mais je n’ai eu aucune influence sur son recru­­te­­ment », précise-t-il.

Dans le livre Broto­­pia: Brea­­king Up the Boys’ Club of Sili­­con Valley, la jour­­na­­liste améri­­caine Emily Chang liste bien d’autres accu­­sa­­tions de harcè­­le­­ment sexuel émanant de femmes. « Depuis ses débuts », souligne-t-elle, « l’in­­dus­­trie a été conçue pour les hommes : il y a d’abord eu des nerds anti­­so­­ciaux puis, des décen­­nies plus tard, des frères fiers d’eux qui ont le goût du risque. » L’ou­­vrage consacre un chapitre à la PayPal Mafia, dont le leader, Peter Thiel, admet benoî­­te­­ment que s’il n’y avait pas de femmes, c’est parce qu’ils n’en « connais­­saient aucune ». Les hommes sont donc restés entre eux avant de monter leurs propres entre­­prises, dans lesquels il se sont joyeu­­se­­ment coop­­tés. Ainsi, Keith Rabois est désor­­mais membre de Foun­­ders Fund. Mais n’al­­lez pas lui dire qu’il ne le mérite pas.

Peter Thiel, tout à droite, et l’équipe de PayPal
Crédits : David Sacks/PayPal

« Le monde des start-ups projette une image méri­­to­­cra­­tique mais en réalité, c’est un petit club aux mailles serrées où le succès dépend en géné­­ral de vos connais­­sances », observe Erin Grif­­fith, qui étudie ses acteurs pour le New York Times. « Les employés quittent fréquem­­ment les entre­­prises une fois qu’ils se sont enri­­chis grâce à leurs actions. Ensuite, les réseaux d’an­­ciens – appe­­lés “mafias” – soutiennent les projets de leurs pairs en leur offrant du travail, des conseils ou de l’argent. » Riley Newman a expé­­ri­­menté la puis­­sance de cet entre-soi.

À l’été 2017, cet ancien respon­­sable des données d’Airbnb a créé un fonds d’in­­ves­­tis­­se­­ment dédié aux nouvelles tech­­no­­lo­­gies. Les pontes suscep­­tibles d’ap­­por­­ter de l’argent étaient moins inté­­res­­sés par les projets que par ses anciens collègues. « Ils me disaient : “Tout cela est très bien mais surtout, vous venez d’Airbnb n’est-ce pas ?” Airbnb était notre avan­­tage compé­­ti­­tif. » Aujourd’­­hui, PayPal a été remplacé par Airbnb, Uber ou Slack, mais la dyna­­mique est la même. Car elle est inhé­­rente à la Sili­­con Valley.

Broto­­pia

La Sili­­con Valley est née de l’autre côté de Stan­­ford, à quelques enca­­blures des locaux de Khosla Ventures, à Palo Alto. C’est là qu’a­­près être venu au monde à Londres, William Shock­­ley a grandi, élevé par un excen­­trique couple d’in­­gé­­nieurs dans les mines. L’en­­fant sait dire son prénom, « Billy », à cinq mois et comp­­ter jusqu’à quatre à un an. Malgré des accès de violence, « son intel­­li­­gence se déve­­loppe rapi­­de­­ment », constate son père. « Ce n’est pas un génie mais il a tout l’air d’être un petit garçon brillant », enfonce sa mère. Envoyé en classe le plus tard possible, à huit ans, il passe par une école mili­­taire avant d’en­­trer au lycée en 1924 sans avoir fréquenté de collège. Doué en sciences, c’est un garçon soli­­taire qui entre ensuite au Cali­­for­­nia Insti­­tute of Tech­­no­­logy (Caltech). Il y obtient un docto­­rat avant d’être embau­­ché sur le côte Est.

William Shock­­ley, en 1965

Au moment où la Seconde Guerre mondiale éclate, William Shock­­ley travaille au Bell Lab, à Manhat­­tan. Il rejoint un groupe scien­­ti­­fique de recherches appliquées à la guerre. À ce titre, le minis­­tère de la Défense lui demande d’éva­­luer les consé­quences d’une attaque contre le Japon, en 1945. Si les Améri­­cains enva­­his­­saient l’ar­­chi­­pel asia­­tique, estime-t-il, « le nombre de morts excé­­de­­rait celui des Alle­­mands. En d’autres termes, nous aurions proba­­ble­­ment à tuer 5 à 10 millions de Japo­­nais. Ça nous vaudrait entre 1,7 et 4 millions de victimes, dont 400 à 800 000 morts. » Washing­­ton préfère alors envoyer des bombes nucléaires sur Hiro­­shima et Naga­­zaki. Une fois l’ef­­froyable cham­­pi­­gnon retombé, Shock­­ley retourne chez Bell, où il intro­­duit le premier tran­­sis­­tor en 1947. Cela lui vaut un prix Nobel de physique une décen­­nie plus tard.

Mais les titres ne paient guère. Sur les conseils de Frede­­rick Terman, un ingé­­nieur de Stan­­ford, le physi­­cien lance son entre­­prise à Palo Alto pour renta­­bi­­li­­ser son inven­­tion. L’homme sait s’en­­tou­­rer. Seule­­ment, son natu­­rel auto­­ri­­taire pousse ses employés à quit­­ter le navire pour fonder une autre société, Fair­­child Semi­­con­­duc­­tor. Ils sont alors surnom­­més « les huit traîtres ». Parmi eux, le physi­­cien Robert Noyce rejette la culture hiérar­­chi­­sée en vigueur sur la côte Est. Il conçoit l’in­­dus­­trie nais­­sante comme une commu­­nauté démo­­cra­­tique sans distinc­­tion sociale. Aussi se défend-il de vouloir concur­­ren­­cer Fair­­child lorsqu’il lance Intel avec son collègue Andy Grove, en 1968.

Dans le même temps, des groupes d’in­­ves­­tis­­seurs qui entendent bien profi­­ter de ces inno­­va­­tions se réunissent un midi par mois à la Western Asso­­cia­­tion of Venture Capi­­ta­­lists. On les appelle la « San Fran­­cisco Mafia » ou le « Boys Club ». Sur les tables des restau­­rants du quar­­tier des affaires, ils reçoivent des entre­­pre­­neurs qui leurs présentent leurs idées.

Dans les années 1970, pour être plus proches d’eux, ils quittent le centre-ville de San Fran­­cisco pour s’éta­­blir à Menlo Park, à l’est de l’uni­­ver­­sité Stan­­ford. L’an­­cien respon­­sable du marke­­ting de Fair­­child, Donald Valen­­tine, suit ce mouve­­ment en 1972. « Tout le monde connaît Don Valen­­tine ou au moins quelqu’un qui le connais­­sait », décrit John Wilson dans le livre The New Ventu­­rers: Inside the High-Stakes World of Venture Capi­­tal, paru en 1985. Le jeune employé d’Atari Steve Jobs fait ainsi appel à lui en 1977, après avoir cofondé Apple. Valen­­tine décline mais le dirige vers des amis aux poches pleines.

L’ef­­fet de réseaux

En 1977, alors qu’Apple fait ses premiers pas, la famille de Peter Thiel s’ins­­talle en Cali­­for­­nie. De l’Al­­le­­magne à l’Afrique du Sud, ce fils d’in­­gé­­nieur en chimie s’est pris de passion pour Le Seigneur des anneaux, mais aussi pour les mathé­­ma­­tiques et les échecs. Aux États-Unis, ils s’ouvre à la philo­­so­­phie en entrant à Stan­­ford. Son mentor à l’uni­­ver­­sité s’ap­­pelle René Girard, grand théo­­­­ri­­­­cien de la logique du bouc-émis­­­­saire. « La substance même des rapports humains, quels qu’ils soient, est faite de mimé­­­­tisme », professe l’in­­tel­­lec­­tuel français dans Celui par qui le scan­­­­dale arrive. L’idée que les compor­­te­­ments sont avant tout grégaires traverse son œuvre. Alors Thiel va imiter les entre­­pre­­neurs de la Sili­­con Valley qui sont à deux pas.

Les six membres fonda­­teurs de PayPal
(Levchin porte des lunettes, Thiel la veste en daim)
Crédits : Max Levchin

Après avoir travaillé dans la finance, le natif de Franc­­fort revient dans la baie de San Fran­­cisco avec quelques moyens à inves­­tir. Au restau­­rant Hobee’s, près du campus, Max Levchin lui présente son idée d’une nouvelle monnaie : PayPal. Après le dîner, les deux hommes recrutent tous les talents qu’ils connaissent. « Ça a commencé par l’em­­bauche de gens en cercles concen­­triques », explique Thiel. « J’ai engagé des amis de Stan­­ford et Max a amené ses connais­­sances de l’uni­­ver­­sité de l’Il­­li­­nois. » Les deux hommes sont toute­­fois loin de recru­­ter n’im­­porte qui.

Ils cherchent des mathé­­ma­­ti­­ciens doués, durs à la tâche, parlant plusieurs langues. Autre­­ment dit, le candi­­dat idéal leur ressemble. « Ce type est venu et je lui ai demandé ce qu’il aimait faire de son temps libre », raconte Thiel. « Il m’a répondu qu’il jouait au basket. Je ne pouvais pas l’em­­bau­­cher, tous ceux que je connais­­sais à la fac qui jouaient au basket étaient des idiots. » Fils d’un drama­­turge et d’une physi­­cienne ukrai­­niens, Levchin est conscient que son choix se porte pour ainsi dire sur ses clones. « Tout ce proces­­sus consiste à sélec­­tion­­ner des gens comme vous », admet-il. « Il pense comme moi, est aussi un geek et ne dort pas beau­­coup. Super recrue ! Nous allons nous entendre. » Résul­­tats, PayPal se peuple d’in­­for­­ma­­ti­­ciens intro­­ver­­tis qui « mangent de la mauvaise nour­­ri­­ture toute la jour­­née et dorment sous leur bureau ».

Levchin a bien essayé d’en­­ga­­ger une femme, fût-elle mauvaise au ping-pong – ce qu’il consi­­dé­­rait très sérieu­­se­­ment comme un défaut. Elle est partie au bout de six mois. Reste alors un quar­­te­­ron de très jeunes vété­­rans de guerre, soudés par les épreuves. Il explose lorsque PayPal est racheté par eBay en 2002, pour mieux répandre ses dollars dans la Sili­­con Valley de manière à en gagner beau­­coup d’autres. Le succès est cumu­­la­­tif. « Nous sommes passés de la marge au centre du système », résume Keith Rabois avec force roman­­tisme. Les membres de la PayPal Mafia ont ceci de commun qu’ils présentent leur ascen­­sion comme un tour de force en dépit de leur pauvre sort. Une fable, à moins de voir Stan­­ford comme un repaire de rebuts. Car c’est là que Rabois a fait ses classes et là aussi qu’il a rencontre Thiel, avant de filer à Harvard.

« Il y a un effet de réseaux », recon­­naît Jeremy Stop­­pel­­man, l’an­­cien vice-président de PayPal, qui possède des actions de Square, Uber, Pinte­­rest, Airbnb et Palan­­tir. « Si vous avez un nom asso­­cié au succès, les gens vien­­dront vous cher­­cher. Pourquoi les gens intel­­li­­gents vont-ils à Harvard ? Parce que d’autres gens intel­­li­­gents y sont allés avant eux ? » Stop­­pel­­man a fondé Yelp avec un autre ancien de la « mafia », Russell Simmons, tandis que Reid Hoff­­man accou­­chait de LinkedIn et qu’E­­lon Musk lançait Tesla et SpaceX. Même YouTube, racheté pour 1,6 milliard par Google, a été initié par trois anciens de PayPal, Chad Hurley, Steven Chen et Jawed Karim. « Nous avons un très bon CV collec­­tif », recon­­naît leur ex-collègue, Scott Banis­­ter. « Nous n’étions pas simple­­ment asso­­ciés avec l’en­­tre­­prise mais aussi avec les gens de l’en­­tre­­prise. »

Aujourd’­­hui que leurs porte­­feuilles sont bien remplis, ces personnes inves­­tissent dans les projets de ceux qui sortent d’Uber et d’Airbnb. Lesquels s’aident aussi les uns les autres. L’an­­cien chef de produit de la plate­­forme de loca­­tion d’ap­­par­­te­­ments, Jona­­than Golden, partage ses ambi­­tions avec ceux qui s’y trouvent encore. « Je n’es­­saye pas acti­­ve­­ment de faire partir les gens, mais si quelqu’un est sur le point de le faire, je veux le soute­­nir », explique-t-il. Et une ancienne respon­­sable de l’ap­­pli­­ca­­tion de conduc­­teurs, Annie Kadarvy a investi en février dans Ike, une société de camions auto­­nomes fondée par des indi­­vi­­dus qu’elle côtoyait à la machine à café il y a peu.

En plus de bien se connaître, ces nouveaux arri­­vants ont fait fortune dans ce qu’il est courant d’ap­­pe­­ler « l’éco­­no­­mie du partage ». Ils sont donc parti­­cu­­liè­­re­­ment enclins à faire jouer leurs réseaux, sans trop se soucier de l’État ou des procé­­dures. Qu’im­­portent ceux qui sont lais­­sés sur le bord de la route si les voitures auto­­nomes sont plus sûres ?


Couver­­ture : San Fran­­cisco et sa baie.


 

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