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En passant du cercle intime aux réseaux, la dick pic prend une place envahissante, au point de faire tomber quelques célébrités.

par Servan Le Janne | 19 février 2020

Le roi est nu

Entre les barres d’im­­meubles du quar­­tier de Keri­­houais, à Henne­­bont, un petit cortège d’ano­­nymes se disperse autour d’une table de ping pong. Sous les regards curieux et les photo­­graphes, Benja­­min Griveaux tombe la veste. Ce jeudi 17 mai 2018, le porte-parole du gouver­­ne­­ment tape quelques balles avec un jeune de cette commune située en aval de la rade de Lorient, dans le Morbi­­han. Son sourire est radieux, le Soleil aussi. Puis, à mesure que les heures passes, les deux s’éclipsent. En fin d’après-midi, l’an­­cien colla­­bo­­ra­­teur de Domi­­nique Strauss-Kahn au Parti socia­­liste essuie une salve de critiques dans l’es­­pace cultu­­rel. Les agri­­cul­­teurs du coin craignent de nouvelles dispa­­ri­­tions d’ex­­ploi­­ta­­tions. Griveaux joue sur du velours.

Mais lors de son passage en Bretagne, il n’a pas seule­­ment échangé les balles et les argu­­ments. Comme on l’a appris mercredi 12 février 2020 sur Twit­­ter, le député de la cinquième circons­­crip­­tion de Paris a aussi envoyé des photos intimes à Alexan­­dra De Taddeo. Alors qu’il parta­­geait la vie de l’avo­­cate Julia Minkowski depuis près de 10 ans, avec qui il est marié et a trois enfants, ce proche d’Em­­ma­­nuel Macron aurait plus préci­­sé­­ment trans­­mis une vidéo de son sexe à cette étudiante en droit de 29 ans. « Tu me repasses ta vidéo d’hier ?… Quelle poitrine ! » peut-on lire sous les images filmées à minuit vingt en ce mois de mai 2018. Elles se sont ensuite effa­­cées grâce à la fonc­­tion­­na­­lité « message éphé­­mère » de Face­­book Messen­­ger, mais la jeune femme les a enre­­gis­­trées entre-temps. Pour la carrière de Benja­­min Griveaux, il était minuit moins le quart.

Benja­­min Griveaux à Henne­­bont

Mercredi 12 février 2020, la sextape a été diffu­­sée sur le site de Piotr Pavlenski et relayée sur Twit­­ter. Devenu candi­­dat à la mairie de Paris sous la bannière La Répu­­blique En Marche (LREM), Griveaux « est quelqu’un qui s’ap­­puie en perma­­nence sur les valeurs fami­­liales, qui dit qu’il veut être le maire des familles et cite toujours en exemple sa femme et ses enfants. Mais il fait tout le contraire », écrit Pavlenski, un artiste russe de 35 ans, réfu­­gié en France depuis mai 2017 et accusé d’agres­­sion sexuelle dans son pays. « Ça ne me dérange pas que les gens aient la sexua­­lité qu’ils veulent, ils peuvent même baiser des animaux, pas de problème, mais ils doivent être honnêtes. Lui veut être le chef de la ville et il ment aux élec­­teurs. Je vis désor­­mais en France, je suis Pari­­sien, c’est impor­­tant pour moi. »

Pavlenski a alors expliqué tenir cette vidéo compro­­met­­tante d’une source ayant eu une rela­­tion consen­­tie avec l’élu. L’ar­­tiste russe parlait d’Alexan­­dra De Taddeo, qu’il fréquente désor­­mais. Après 48 heures de garde à vue, le couple a été mis en examen mardi 18 février. Selon un proche de l’enquête cité par le Pari­­sien, De Taddeo « n’était pas vrai­­ment sur un acte poli­­tique comme son compa­­gnon, mais plutôt sur une ligne person­­nelle ». Autre­­ment dit, elle aurait cher­­ché à se venger de Benja­­min Griveaux. Quoi de mieux qu’une dick pic pour ça ?

Bill Clin­­ton et Monica Lewinsky

Ce genre de photos a entraîné la démis­­sion de l’ex-député améri­­cain Anthony Weiner et a permis un chan­­tage contre le patron d’Ama­­zon Jeff Bezos l’an passé. Alors que les scan­­dales sexuels étaient excep­­tion­­nels il y a 30 ans, Inter­­net leur a donné une caisse de réso­­nance qui fait de plus en plus de bruit. Connue dans le monde pour avoir entre­­tenu une liai­­son adul­­tère avec le président améri­­cain Bill Clin­­ton en 1998, Monica Lewinski a observé le mouve­­ment de près.

« Ce scan­­dale a été porté par la révo­­lu­­tion numé­­rique », affir­­mait-elle en parlant de son cas lors d’une confé­­rence donnée à Paris en 2016. « Il n’y avait pas Face­­book, ni Insta­­gram, ni Twit­­ter, mais il y avait déjà des sites d’ac­­tua­­lité, on pouvait commen­­ter en ligne, échan­­ger par e-mail. En janvier 1998, le scan­­dale est sorti en ligne. C’était la première fois que les médias tradi­­tion­­nels étaient dépas­­sés par les médias numé­­riques sur une actua­­lité d’im­­por­­tance. »

Depuis, les smart­­phones ont popu­­la­­risé l’en­­voi de nus person­­nels. À en croire un sondage Ifop publié le 18 février 2020, « 44 % des jeunes [français] de moins de 25 ans déclarent s’être déjà exci­­tés virtuel­­le­­ment avec un parte­­naire, soit quatre fois plus qu’en 2014 (10 %). » La même enquête révèle que, dans l’Hexa­­gone, 13 % des hommes ont déjà envoyé une photo de leur sexe. D’où leur vient cette idée ? Une cher­­cheuse a enquêté.

Archéo­­lo­­gie du pénis

En 2016, Andrea Waling est invi­­tée dans l’émis­­sion de radio ABC Darwin. Arri­­vée en Austra­­lie sept ans plus tôt dans le cadre d’un programme d’échange étudiant, cette Cana­­dienne y est restée pour mener des recherches au sein d’un insti­­tut de l’uni­­ver­­sité La Trobe de Melbourne baptisé Austra­­lian Research Centre in Sex, Health and Society. La présen­­ta­­trice d’ABC Darwin Kate O’Toole l’a donc conviée à parler de ses travaux sur la mascu­­li­­nité, qui donne­­ront lieu à la publi­­ca­­tion d’un livre en 2019, White Mascu­­li­­nity in Contem­­po­­rary Austra­­lia: The Good Ol’ Aussie Bloke. Aujourd’­­hui, elle prépare un ouvrage qui s’ap­­pel­­lera Explo­­ring the Cultu­­ral Pheno­­me­­non of the Dick Pic.

À l’heure où le Daily Mail révèle les sextos envoyés par Anthony Weiner à une adoles­­cente de 15 ans, la conver­­sa­­tion ne peut éviter le sujet. Dès 2014, la moitié des Améri­­cains utili­­saient leurs télé­­phones pour envoyer ou rece­­voir des conte­­nus à carac­­tère sexuel, selon une étude menée par la société McAfee. Cette part grim­­pait à 70 % pour les jeunes qui avaient entre 18 et 24 ans, alors qu’elle attei­­gnait 56 % pour les Français de 25 à 44 ans. La pratique ne convainc cepen­­dant pas tout le monde. « Real N***as Don’t Send Dick Flicks », a déclaré le rappeur Rick Rosse en 2011 (« Les vrais mecs n’en­­voient pas de photos dick pics »), signe qu’une photo de pénis n’est pas forcé­­ment syno­­nyme de viri­­lité.

Passa­­ble­­ment agacée par les dick pics non consen­­tie, Kate O’Toole affirme alors que leurs auteurs ont toujours pour objec­­tif de harce­­ler ou d’in­­ti­­mi­­der les desti­­na­­trices. Mais Andrea Waling n’en est pas si sûre puisqu’au­­cun travail sérieux n’existe sur le sujet. Alors la Cana­­dienne va s’en char­­ger.

Anthony Weiner

« À cette période, les dick pics étaient unique­­ment trai­­tées sous l’angle du harcè­­le­­ment, il n’y avait pas d’autre raison invoquée. Je me suis demandé si elles pouvaient avoir d’autres accep­­tions, usages ou signi­­fi­­ca­­tions », retrace-t-elle. En rédi­­geant son étude, Waling s’aperçoit que « les hommes sont condi­­tion­­nés pour voir leur pénis comme le centre de leur expé­­rience du plai­­sir et la péné­­tra­­tion comme l’idéal à atteindre ». Cette idée est encou­­ra­­gée par la porno­­gra­­phie depuis des âges loin­­tains, puisque le sexe mascu­­lin reçoit les honneurs de pein­­tures des grottes de Lascaux vieilles d’au moins 17 000 ans. En 2018, des archéo­­logues ont aussi retrou­­vés des mosaïques romaines, en Turquie, montrant la turges­­cence de Narcisse. Les repré­­sen­­ta­­tions anciennes de verges ne manquent pas. Mais comme le dit Monica Lewinski, la pratique de la dick pic a eu besoin d’In­­ter­­net pour pros­­pé­­rer.

Dans une étude sur les pseu­­dos employés par les utili­­sa­­teurs gays du mini­­tel parue en 2002, feu la linguiste améri­­caine Anna Livia a repéré de nombreuses réfé­­rences au pénis, allant du nombre de centi­­mètres aux abré­­via­­tions comme TTBM pour « très très bien monté ». Les premiers sites de rencontres homo­­sexuelles de la Toile comme Gaydar et Squirt, invi­­taient aussi leurs inter­­­nautes, dans les années 1990, à donner la taille de leur appen­­dice et à préci­­ser s’ils étaient circon­­cis. On y trou­­vait parfois des liens vers le système de messa­­ge­­rie MSN, où les amants virtuels pouvaient allu­­mer leur caméra, bien souvent pour montrer leur bas-ventre. Plus de 80 % des parti­­ci­­pants à une étude austra­­lienne de 2004 affirment ainsi avoir été confron­­tés à des photos expli­­cites sur des chats de rencontre.

Libéré par les progrès du numé­­rique, cet art de l’ex­­hi­­bi­­tion­­nisme s’épa­­nouit alors sur les plate-formes qui permettent le partage de conte­­nus photos et vidéos, en sorte que cela devient enva­­his­­sant. Dans une enquête menée en 2018, l’ins­­ti­­tut YouGov explique que quatre femmes sur dix, dont l’âge oscille être 18 et 36 ans, ont déjà reçu une photo d’or­­ganes géni­­taux mascu­­lins sans l’avoir demandé. Alors, notent les cher­­cheurs Susanna Paaso­­nen, Ben Light et Kylie Jarrett dans un article de 2019, « les formes de socia­­bi­­lité atten­­dues s’ar­­rêtent et sont reca­­li­­brées de manière souvent très anta­­go­­nique ». Dit autre­­ment, ce contenu intime non désiré coupe court à la conver­­sa­­tion.

Alexan­­dra De Taddeo avec Piotr Pavlenski et l’avo­­cat Juan Branco

Cela dit, « plutôt qu’un simple exer­­cice d’une éner­­gie miso­­gyne, la dick pic est un objet complexe, multi­­va­lent qui n’est pas si facile à défi­­nir », ajoutent les cher­­cheurs. Waling abonde. Selon elle, les moti­­va­­tions derrière une photo de pénis dépendent du contexte. Si certains montrent leur sexe pour expri­­mer un désir de puis­­sance, en ce qu’il serait le véhi­­cule prin­­ci­­pal du plai­­sir, d’autres cherchent à véri­­fier qu’il plaît. Ces derniers affichent ainsi leur vulné­­ra­­bi­­lité. On trouve encore des hommes pour suppo­­ser que les femmes leurs enver­­ront des photos de nus en échange ou des harce­­leurs en ligne.

Par ailleurs, critique Waling, « le fait que les médias suggèrent que les femmes n’aiment pas les dick pics renforce l’idée que leur sexua­­lité n’a pas de compo­­sante visuelle ». Cela renfor­­ce­­rait le cliché qui prête aux hommes une foca­­li­­sa­­tion sur le physique et aux femmes une exci­­ta­­tion pure­­ment céré­­brale. C’est la raison pour laquelle les outils qui évitent aux utili­­sa­­teurs de réseaux sociaux de rece­­voir des nus – comme Safe DM sur Twit­­ter ou l’ap­­pli­­ca­­tion de rencontre Once – ne les censurent que s’ils sont indé­­si­­rables. Car la dick pic a ses adeptes. Alexan­­dra De Taddeo en a fait partie, qu’elle ait été de bonne foi ou non pendant ses échanges avec Benja­­min Griveaux.


Couver­­ture : Charles Delu­­vio


 

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