fbpx

Milliardaire au génie visionnaire, le patron de Tesla et SpaceX se répand depuis quelques années en déclarations aberrantes sur Twitter.

par Denis Hadzovic | 6 mai 2020

Free America

Alors qu’E­lon Musk saisit son télé­phone, depuis sa luxueuse villa de Los Angeles, le coro­na­vi­rus (Covid-19) conti­nue de tuer aux États-Unis. Mercredi 29 avril, la pandé­mie fait 2 500 morts en 24 heures et le nombre d’in­fec­tions dépasse le million. Pendant ce temps-là, le patron de Tesla pianote. « FREE AMERICA NOW », écrit-il sur Twit­ter pour ses 33 millions d’abon­nés. Cet étrange message ne sort pas de nulle part. À plusieurs reprises, il s’est exprimé contre les mesures de confi­ne­ment mises en place aux États-Unis. Non seule­ment le chef d’en­tre­prise exige que les citoyens améri­cains retrouvent leur liberté mais il consi­dère même le confi­ne­ment comme une mesure « fasciste ».

« Rendez aux gens leur LIBERTÉ », insis­tait-il en commen­tant un article du Wall Street Jour­nal, selon lequel le confi­ne­ment n’aide pas toujours à sauver des vies dans la majo­rité des villes. Le même jour, il s’ex­cla­mait « bravo au Texas ! » pour féli­ci­ter l’État qui a rouvert les restau­rants, les centres commer­ciaux et les ciné­mas vendredi 1er mai. On y dénombre au moins 690 décès liés au coro­na­vi­rus, même si certains obser­va­teurs pensent que les vrais chiffres sont bien plus élevés.

Enfin, le milliar­daire a rela­ti­visé la dange­ro­sité du Covid-19 en expri­mant son accord avec ce message : « La chose la plus flip­pante de cette pandé­mie n’est pas le virus en soi, mais le fait de voir les Améri­cains s’in­cli­ner si faci­le­ment et aban­don­ner leur liberté gagnée par le sang au profit des poli­tiques qui leur promettent la sécu­rité ». Musk a répondu : « Vrai. »

Le patron de SpaceX défend ferme­ment son point de vue, lui qui avait pour­tant prédit le 19 mars dernier que d’ici fin avril, le nombre de nouveaux cas recen­sés aux États-Unis « serait proche de zéro ». Une prévi­sion malavi­sée puisque le pays compte plus de 2 000 décès par jour liés au Covid-19 et plus d’un million de cas au total. Mais Elon Musk persiste et signe, comme s’il avait décidé de trol­ler quoi qu’il en coûte. Le milliar­daire est ainsi « le plus bête des mecs intel­li­gents », moque Gizmodo.

Les montagnes russes

Deux jours après avoir appelé à libé­rer les États-Unis, Musk débarque encore sur Twit­ter sans prendre de pincettes. « Le cours de l’ac­tion Tesla est trop élevé », évalue-t-il, ce qui provoque une chute mons­trueuse de l’ac­tion Tesla de presque 11 %, soit 14 milliards de dollars envo­lés. Le même jour, et quasi­ment à la même heure, Elon tweete « Je vais vendre presque tous mes biens physiques. Je ne possé­de­rai plus de maison », accom­pa­gné une heure plus tard d’un : « Ma copine est éner­vée contre moi ». Et elle n’est pas la seule : la Secu­ri­ties and Exchange Commis­sion (SEC), qui contrôle les marchés finan­ciers, n’aime pas ce genre de décla­ra­tion de nature à pertur­ber la Bourse. Elon Musk le sait.

En 2018, l’en­tre­pre­neur twee­tait : « J’en­vi­sage de reti­rer Tesla de la Bourse à 420 dollars par action. Finan­ce­ment assuré ». Cette annonce a fait bondir la valeur du titre à 367 dollars, si bien que les auto­ri­tés bour­sières ont suspendu sa cota­tion. La SEC a alors accusé Musk d’avoir trompé les inves­tis­seurs « en faisant croire qu’il était quasi­ment certain de pouvoir reti­rer Tesla de la Bourse au prix de 420 dollars l’ac­tion » alors qu’il « n’avait pas assuré de finan­ce­ment ». Et cela lui a coûté son poste de président pour 45 jours.

Crédits : Steve Jurvet­son

À partir de ce moment-là, tous les messages d’Elon Musk sur les réseaux ont été surveillés de très près. Le PDG devait obte­nir un accord de la SEC pour tout tweet qui incluait des éléments poten­tiel­le­ment menaçant pour la sécu­rité de Tesla. Le milliar­daire n’a pas appré­cié. « Je vais être clair. Je ne respecte pas le SEC. Je ne les respecte pas », a-t-il déclaré fin 2018, lors d’une inter­view donnée dans le cadre de l’émis­sion 60 Minutes, en ajou­tant que personne n’est parfait et que tout le monde fait des erreurs.

Après cette histoire, Elon Musk a préféré s’écar­ter des tweets trop « sérieux » et a mis l’ac­cent sur des notes d’hu­meur ou des blagues, pour le plus grand plai­sir de ses abon­nés. Il s’est ainsi mis à trol­ler joyeu­se­ment, et cela n’est pas allé sans consé­quence.

Des trolls à foison

En juillet 2018, juste avant de s’at­ti­rer les foudres du SEC, Elon Musk lançait un nouveau projet. Il voulait aider les secours qui tentaient de venir en aide à une équipe de foot coin­cée dans une grotte thaï­­lan­­daise, en conce­­vant un sous-marin minia­­ture baptisé Sanglier sauvage. « Il peut mettre son sous-marin là où je pense », a réagi un membre de la mission, Vernon Unsworth, sur CNN. « Ça n’avait aucune chance de marcher. Il n’avait aucune idée de ce à quoi ressem­­blait le passage vers la grotte. » Sur Twit­­ter, Musk l’a alors traité de « pedo guy » avant d’en­­fon­­cer le clou : « Je parie un dollar que c’est vrai. » De telles accu­sa­tions sont évidem­ment mal passées.

Pour se défendre, le natif d’Afrique du Sud a rela­ti­visé l’im­por­tance de ses tweets. « De la même manière qu’il était évident qu’il ne pensait pas à me sodo­­mi­­ser physique­­ment avec un sous-marin, j’ai pensé qu’il était évident que je ne pensais pas qu’il était un pédo­­phile », a-t-il argué. D’ailleurs, « je me faisais appe­­ler Tree­­lon [sur la plate­­forme] à l’époque », a-t-il ajouté pour souli­­gner le manque de sérieux de ses échanges sur Twit­­ter. « Je consacre peu de temps à Twit­­ter », expliquait-il aussi en 2018. « Mes tweets repré­­sentent litté­­ra­­le­­ment ce que je pense sur le moment, pas du bull­­shit corpo­­rate soigneu­­se­­ment cali­­bré, qui n’est rien d’autre que de la propa­­gande banale. »

De cette ligne, Musk n’a guère dévié : « Pour info j’ai toujours été fou sur Twit­ter », écri­vait-il le 15 avril 2019. « Mon Twit­ter n’a pas de sens en ce moment », ajou­tait-il quatre jours plus tard. Puis, le 20 avril 2019, Elon Musk chan­geait la photo de profil de son compte pour y mettre Edward Elric, le person­nage prin­ci­pal du mythique manga Full Metal Alche­mist. Le lende­main, à l’oc­ca­sion du Tesla Auto­nomy Day il vantait l’ « alchi­mie tout en métal » des nouveaux véhi­cules du construc­teur, en réfé­rence encore une fois à son manga préféré du moment.

Alors que l’enquête du SEC menaçait Musk, il a relâ­ché la pres­sion en suggé­rant, en août 2019, de lancer des frappes nucléaires sur Mars pour enclen­­cher un proces­­sus de terra­­for­­ma­­tion et rendre habi­table la Planète rouge, alors que la plupart des scien­ti­fiques mettent cette idée en doute – pour le coup, Elon est très sérieux. Le mois suivant, il a tweeté un meme sur la Zone 51 accom­pa­gné de ce commen­taire : « Certains secrets sont trop dange­reux pour être dévoi­lés. »

Depuis octobre 2019, la valeur de l’ac­­tion Tesla a doublé grâce à des profits surprises décla­­rés dans la deuxième moitié de l’an­­née. La société a aussi terminé de nombreux projets, comme la construc­­tion d’une usine à Shan­­ghai. Ces résul­tats ont sans doute laissé croire à Musk qu’il avait eu raison de tenir bon contre le reste du monde. Aussi a-t-il peut-être pris goûts aux idées icono­clastes. Et il peut aujourd’­hui se permettre de narguer le SEC en affir­mant que « le cours de l’ac­tion Tesla est trop élevé ». Après cette provo­ca­tion, Musk a demandé à ses follo­wers, comme si de rien n’était, s’il était possible de jouer à Mine­craft avec des Tesla, en atten­dant la fin des mesures de confi­ne­ment.

Il aura sans doute du temps pour le faire puisque, contrai­re­ment à ce qu’il présen­tait, le nombre de cas recen­sés n’est pas proche de zéro. Musk n’en démord pas. Hélas, contrai­re­ment à l’ac­tion de Tesla, le nombre de décès du Covid-19 ne peut pas repar­tir à la baisse.


Couver­ture : Heisen­berg Media


 

Plus de turfu