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Dans le livre Un parrain à la Maison-Blanche, le journaliste d'investigation Fabrizio Calvi revient sur les anciens liens du président américain avec la mafia.

par Monia Saleki | 9 juillet 2020

Il y a trois ans, Fabri­zio Calvi a reçu un appel d’un ami. Ce membre du FBI infil­tré dans la mafia avait en sa posses­sion près de 10 000 pages de rapports sur Donald Trump et il était prêt à en parta­ger une partie. Alors le jour­na­liste français de 66 ans a longue­ment échangé avec lui, avant de se tour­ner vers d’autres sources au sein du FBI, rencon­trées précé­dem­ment.

Fabri­zio Calvi

« J’avais fait cinq films sur le FBI, ce qui m’avait permis de connaitre beau­coup d’agents, et j’avais fait une série sur le 11 septembre 2001, pour laquelle j’avais rencon­tré d’autres agents de la CIA », confie-t-il. À partir de tous ces docu­ments et témoi­gnages récol­tés, et recou­pés pendant trois ans, Calvi a écrit un livre. Sorti au mois de juin, Un parrain à la Maison-Blanche est une somme d’in­for­ma­tions « incroyables » selon son éditeur, Albin Michel. Nous avons rencon­tré Fabri­zio Calvi pour les évoquer et retra­cer les liens entre Trump et la mafia.

Pourquoi parlez-vous de Donald Trump comme d’un parrain ?

En fait, ce n’est pas moi qui ai choisi ce titre, c’est James Comey. Quand cet ancien direc­teur du FBI a été viré par Donald Trump, en mai 2017, il a expliqué dans ses mémoires que le président améri­cain se compor­tait comme un parrain. C’était un ancien du minis­tère de la Justice donc il connais­sait bien les parrains. Il savait que, comme eux, Trump vous demande allé­geance, c’est tout juste s’il ne faut pas baiser l’an­neau papal. Autour de lui, il n’a que des gens de sa famille, il ne fait confiance qu’à elle. Il n’ap­par­tient certes pas à la mafia mais il se comporte comme un de ses membres.

Trump a-t-il fréquenté la mafia ? 

Dans les années 1970 et 1980, les construc­teurs immo­bi­liers de New York étaient obli­gés de travailler avec la mafia, on ne pouvait pas faire autre­ment. Elle contrô­lait toutes les socié­tés du bâti­ment, le béton, les cloi­sons sèches, le verre, mais surtout les syndi­cats. Or dans ce domaine, vous ne pouviez rien faire sans eux de ce côté-ci de l’At­lan­tique. Ce sont eux qui impo­saient le nombre d’ou­vriers sur un chan­tier et certains postes fixes. Jamais un construc­teur immo­bi­lier n’a été aussi loin que Trump avec la mafia italo-améri­caine.

Comment est-il entré en contact avec elle ?

C’est une saga qui remonte presque à trois géné­ra­tions. Le grand-père diri­geait des bordels à New York durant la ruée vers l’or, et il était donc obligé de travailler avec le crime orga­nisé. À sa mort assez jeune, le père de Donald Trump a inventé le concept de supé­rette. Mais il a eu une trou­vaille encore plus grande : pendant la Seconde Guerre mondiale, il a eu l’idée de faire des bâti­ments où les marines pouvaient loger. Afin d’en­ta­mer des projets massifs, il s’est asso­cié avec des mafieux qui étaient liés à une figure légen­daire de l’époque, Lucky Luciano. 

Donald Trump a-t-il person­nel­le­ment rencon­tré des mafieux ?

Il y a une réunion avérée entre Trump et le chef de la famille Geno­vese. À New York, il y avait cinq familles mafieuses. Avec les Gambino, les Geno­vese étaient les plus puis­sants. Ils contrô­laient l’im­mo­bi­lier et le béton pré-assem­blé. Comme il était impos­sible de stocker du maté­riel dans la ville, tout devait être ramené sur le chan­tier en temps voulu. C’était une espèce de ballet qui était réglé par les syndi­cats. Pour construire sa tour, Trump a eu l’idée d’avoir recours à du béton pré-assem­blé : les béton­nières arri­vaient et coulaient le béton tout de suite, ce qui faisait gagner beau­coup de temps.

À l’époque, en 1983, le roi du béton préfa­briqué, S & A, était contrôlé par Anthony « Fat Tony » Salerno. Trump l’a rencon­tré au moins une fois chez son avocat et il y a au moins trois témoins qui les ont vus en grande discus­sion. Selon un de ses amis, Trump n’était pas inté­ressé par l’idée de faire de l’argent pour faire de l’argent. Ce qu’il voulait, c’était un petit fris­son d’illé­ga­lité comme s’il volait quelque chose, comme s’il fran­chis­sait la ligne conti­nue. Et en l’oc­cur­rence, le fait de rencon­trer Tony était cet espèce de fris­son. 

La mafia était-elle incon­tour­nable dans le bâti­ment ?

Elle était diffi­cile à éviter vu le poids des syndi­cats. Mais il y a des patrons qui se sont oppo­sés à ça. Ils ont fait un syndi­cat de patrons dans la construc­tion, auquel appar­te­nait Trump, pour monter un front contre les anciens syndi­cats. Trump a brisé l’unité de ce front en allant négo­cier direc­te­ment une paix sociale sur ses chan­tiers avec les syndi­cats et la mafia. Il a accepté toutes les condi­tions des mafieux et leur a graissé la patte. Certains contrô­laient l’en­trée des chan­tiers, ils étaient payés à la jour­née et leur chef a reçu trois appar­te­ments dans la tour Trump. 

Ses rela­tions avec la mafia lui ont-elles attiré des problèmes ?

Trai­ter avec la mafia était toléré en 1983, mais ce n’était plus le cas en 1986. Entre-temps, un procu­reur anti-mafia a été nommé. Ce Rudy Giuliani a fait arrê­ter l’in­ter­lo­cu­teur privi­lé­gié de Trump, Fat Tony Salerno. Trump a été pour­suivi pour racket syndi­cal mais il s’en est sorti. Par la suite, on a compris que Rudy Giuliani aurait pu faire tomber Trump. Mais ça n’a pas été le cas. Deux mois plus tard, Trump annonçait que si Rudy Giuliani voulait se présen­ter aux élec­tions muni­ci­pales à New York, il finan­ce­rait sa campagne. Giuliani s’est présenté trois mois plus tard. Il a échoué deux fois avant d’être élu en 1997. Aujourd’­hui, Giuliani est l’avo­cat person­nel de Trump. C’est l’un de ses plus farouches défen­seurs et c’est aussi l’homme qui est inter­venu en Ukraine en sa faveur. 

Rudy Giuliani

Quelle était sa rela­tion avec le FBI ?

Dans les années 1980, Donald Trump a décidé de construire un casino à Atlan­tic City, le Las Vegas de la côte Est. Puisque cette zone était contrô­lée par la mafia new-yorkaise et la mafia de Phila­del­phie, il a utilisé un syndi­ca­liste mafieux, Daniel Sulli­van, qui était infor­ma­teur du FBI, pour rencon­trer deux agents des services et leur dire en substance : « Je veux construire des casi­nos à Atlan­tic City. Si vous voulez, vous allez pouvoir monter des opéra­tions d’in­fil­tra­tion à partir de mes casi­nos, comme ça vous pour­rez voir en direct comment la mafia opère dans les casi­nos. » Et le FBI a été partant. 

Ensuite, l’en­tre­pre­neur est allé voir les auto­ri­tés du jeu pour leur dire qu’il travaillait avec le FBI. Ça n’a pas plu à l’agence, mais ça lui a permis d’avoir une licence. Rudy Giuliani a pris sa défense et l’a intro­duit à un membre influent du FBI à New York. D’après mes infor­ma­tions, Trump est ainsi devenu un infor­ma­teur à proté­ger à tout prix, dont le nom ne figu­rait pas sur les listes du FBI. Il s’en est sorti en jouant sur les deux tableaux.

Comment Trump a-t-il réussi en poli­tique ?

Sur le programme poli­tique, on a souvent l’im­pres­sion qu’il fait n’im­porte quoi, mais ce n’est pas vrai, il suit une règle qui lui a été souf­flée par le président Wilson : c’est la théo­rie de l’homme fou. Si vous êtes convaincu qu’en face de vous vous avez un fou qui est capable à tout moment d’ap­puyer sur le bouton nucléaire, vous hési­te­rez à l’af­fron­ter. Trump aime la guerre, le combat, la baston. Il a toujours été comme ça.


Couver­ture : White House


 

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