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Après avoir évincé ses conseillers les moins dociles, Donald Trump multiplie les embardées. Le Président est en roue libre.

par Servan Le Janne | 18 octobre 2019

Sergio Mata­­rella appuie sur l’oreillette. A-t-il bien entendu ? « Les États-Unis et l’Ita­­lie sont liés par un héri­­tage cultu­­rel et poli­­tique partagé qui remonte à des milliers d’an­­nées et à la Rome antique », vient de dire Donald Trump, d’après la traduc­­tion. Ce mercredi 16 octobre, en pleine confé­­rence de presse à la Maison-Blanche, le président italien lève les yeux au ciel et se tourne en fronçant les sour­­cils vers son homo­­logue améri­­cain.

Sur Twit­­ter, des inter­­­nautes repèrent alors ce même air circons­­pect, plus dura­­ble­­ment imprimé sur le visage de l’in­­ter­­prète située derrière les deux hommes. Captures d’écran à l’ap­­pui, ils la montrent désem­­pa­­rée quand « Trump désigne le président italien par “président Mozza­­rella” ». En réalité, le milliar­­daire a bien dit Mata­­rella. Sauf qu’il est si coutu­­mier de ce genre de bourdes que la rumeur qui se diffuse paraît crédible.

Le même jour, la jour­­na­­liste de Fox News Trish Regan partage d’ailleurs une lettre surréa­­liste envoyée par Donald Trump au président turc Recep Tayyip Erdo­­gan. Il l’y menace tout simple­­ment de détruire l’éco­­no­­mie turque faute d’ac­­cord sur l’of­­fen­­sive d’Is­­tan­­bul dans le nord de la Syrie. « L’his­­toire vous regar­­dera favo­­ra­­ble­­ment si vous faites cela de la bonne et humaine façon », conclue la lettre. « Vous serez vu comme le diable si les bonnes choses n’ad­­viennent pas. Ne jouez pas au dur. Ne faites pas le fou ! Je vous appelle plus tard. » Selon la BBC, Erdo­­gan a regardé la lettre et l’a mise à la poubelle.

En août, le chef d’État de la première puis­­sance mondiale s’était déjà fait remarquer en trai­­tant la Première ministre danoise de « méchante », pour ne pas vouloir lui céder le Groen­­land. Le patron d’Apple a eu plus de chance, qui a été rebap­­tisé Tim Apple au lieu de Tim Cook en mars. Un mois plus tôt, le média améri­­cain Now This remarquait sa propen­­sion à se trom­­per de nom dans une compi­­la­­tion vidéo de plus de 2 minutes. Trump, c’est ainsi, emploie souvent des mots de quatre lettres, pointe le New York Times.

Si ce langage fami­­lier n’est pas nouveau, il trans­­pire désor­­mais dans des docu­­ments offi­­ciels comme cette lettre envoyée à la Turquie. Comment peut-on le lais­­ser écrire pareilles fami­­lia­­ri­­tés ? C’est simple, depuis son arri­­vée au pouvoir, Trump a peu à peu fait le vide autour de lui. Comme dans l’émis­­sion The Appren­­tice qu’il animait jadis, le Président a viré ses conseillers à tour de bras. Sans comp­­ter le secré­­taire d’État Rex Tiller­­son et le stra­­tège Steve Bannon, il s’est ainsi défait de trois conseillers à la sécu­­rité natio­­nale : H.R. McMas­­ter, Michael Flynn et John Bolton.

Ce dernier, qu’il a un jour appelé « Mike Bolton », affirme avoir alerté contre les acti­­vi­­tés de Rudy Giuliani en Ukraine, qui vaut aujourd’­­hui à Trump une procé­­dure de desti­­tu­­tion. L’avo­­cat du président était d’après lui « comme une grenade dégou­­pillée prête à faire sauter tout le monde ». Mais enfin, ce Giuliani était un fidèle parmi les fidèles. Alors il l’a gardé près de lui, dans ce monde fou de la Maison Blanche que Trump façonne à son image.

Coup d’État admi­­nis­­tra­­tif à Washing­­ton

En plein désert syrien, au sud-ouest de Homs, deux pistes d’at­­ter­­ris­­sages dessinent un V sur une éten­­due de terre fauve. Le vent souffle à peine ce mardi 4 avril 2017. Quelques minces nuages planent au-dessus de la base d’Al-Chaay­­rate. À 6 h 26, ils sont rejoints dans le ciel par une paire de Soukhoï Su-22. Cent kilo­­mètres et vingt minutes plus loin, un appa­­reil largue quatre bombes sur la ville de Khan Chei­­khoun. D’après les Nations unies, le gaz sarin qui s’en échappe fait 83 victimes civiles et 300 bles­­sés.

Crédits : VCU News

Lorsque ces chiffres parviennent à la Maison-Blanche, Donald Trump explose. Le président améri­­cain compose le numéro de son secré­­taire d’État à la Défense, James Mattis. Il éructe. Selon le livre Fear: Trump in the White House du jour­­na­­liste Bob Wood­­ward, à paraître le 11 septembre 2018, son idée est alors d’as­­sas­­si­­ner le diri­­geant syrien Bachar el-Assad. « Tuons-le ! Allons-y. Putain, tuons-en beau­­coup ! » aurait-il fulminé. Dans les heures qui suivent la publi­­ca­­tion d’ex­­traits de cet ouvrage par le Washing­­ton Post, le 4 septembre dernier, le milliar­­daire rétorque qu’une telle idée n’a « jamais été discu­­tée ».

Non seule­­ment le livre est-il d’après lui « ennuyeux », mais il aligne­­rait les mensonges. « N’est-il pas scan­­da­­leux », tweete-t-il le 5 septembre, « qu’un indi­­vidu puisse écrire un article ou un livre, inven­­ter des histoires de toutes pièces et proje­­ter l’image d‘une personne qui est litté­­ra­­le­­ment à l’op­­posé de la réalité, et s’en tirer sans puni­­tion ou consé­quences ? Je ne sais pas pourquoi les poli­­ti­­ciens de Washing­­ton ne changent pas les lois sur la diffa­­ma­­tion. » Bien sûr, Trump n’a rien à gagner à ce qu’un chef d’État étran­­ger connaisse ses inten­­tions profondes, surtout s’il compte s’en débar­­ras­­ser. Mais ce n’est pas ce qui le dérange le plus dans le livre.

Au fil de ses 400 pages, le président du pays le plus puis­­sant au monde appa­­raît isolé, ou du moins entouré de conseillers défiants. En état de « dépres­­sion nerveuse », les personnes qu’il a nommées fomentent contre lui un « coup d’État admi­­nis­­tra­­tif », à en croire Wood­­ward. Prenez John F. Kelly. À force de perdre patience, le chef de cabi­­net de Trump a fini par penser tout haut qu’il avait affaire à un « déséqui­­li­­bré ». Il se serait même lâché en petit comité : « C’est un idiot. Ça ne sert à rien d’es­­sayer de le convaincre de quoi que ce soit. Il déraille. Bien­­ve­­nue chez les fous. Je ne sais même pas ce que nous faisons là. C’est le pire emploi que j’ai jamais eu. »

Le juge­­ment de James Mattis n’est guère meilleur. « Exas­­péré et alarmé, il disait à ses proches asso­­ciés que le Président se compor­­tait comme un élève de CM2 ou de sixième – et avait ce niveau de compré­­hen­­sion », révèle Wood­­ward. Le secré­­taire d’État nie avoir tenu de tel propos. Dans un commu­­niqué partagé par le compte Twit­­ter de Donald Trump, il traite l’ou­­vrage « de genre unique de litté­­ra­­ture », dont la crédi­­bi­­lité est sapée par l’ano­­ny­­mat des sources. John F. Kelly soutient pour sa part être loin de penser que Trump est un idiot ; ce serait même « le contraire ».

Pour David Frum, analyste poli­­tique au maga­­zine The Atlan­­tic, les témoins invoqués par Boob Wood­­ward contri­­buent utile­­ment a l’in­­for­­ma­­tion du public mais restent entre deux eaux. En se couvrant derriere l’ano­­ny­­mat, ils donnent a Donald Trump la possi­­bi­­lité de purger son admi­­nis­­tra­­tion et de garder la barre alors que les preuves qu’ils appor­­te­­raient à visage décou­­vert ouvri­­raient la voie a une proce­­dure d’im­­pea­­che­­ment voire à une desti­­tu­­tion. En l’état, le Président peut aussi remettre en cause la parole de Wood­­ward. Heureu­­se­­ment pour lui, le jour­­na­­liste a quelques réfé­­rences.

The Wood­­ward book is a scam. I don’t talk the way I am quoted. If I did I would not have been elec­­ted President. These quotes were made up. The author uses every trick in the book to demean and belit­tle. I wish the people could see the real facts – and our coun­­try is doing GREAT!

— Donald J. Trump (@realDo­­naldT­­rump) Septem­­ber 7, 2018

Le message et le messa­­ger

Donald Trump et Bob Wood­­ward se connaissent bien. Aux extraits de Fear, le Washing­­ton Post a annexé l’en­­re­­gis­­tre­­ment d’un entre­­tien télé­­pho­­nique pétri d’ama­­bi­­li­­tés. L’échange a eu lieu en août 2018. « Je crois en notre pays et, parce que vous êtes notre Président, je vous souhaite bonne chance », lance à un moment Wood­­ward. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Il y a dans la somme d’in­­for­­ma­­tions recueillies par le jour­­na­­liste de quoi jeter « un regard sévère sur l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion » en place. « Eh bien je suppose que ce sera un livre néga­­tif [pour moi] », subo­­dore Trump. Un mois plus tard, il le juge carré­­ment menson­­ger.

Dans une inter­­­view donnée au quoti­­dien conser­­va­­teur Daily Caller, Trump se défend contre « un autre mauvais livre » ayant « beau­­coup de problèmes de crédi­­bi­­lité. J’au­­rais préféré parler [à Wood­­ward], ou peut-être pas. Ça n’au­­rait sans doute pas fait de diffé­­rence. Il voulait écrire le livre avec un angle. Il n’y a que des choses désa­­gréables. Je ne lui ai jamais parlé. Peut-être qu’on ne m’a pas trans­­mis le message quand il appe­­lait. Je lui aurais proba­­ble­­ment parlé s’il avait appelé, s’il avait réussi à m’avoir. Pour une raison incon­­nue je n’ai pas eu de message. »

Lors de leur entre­­tien télé­­pho­­nique du mois d’août, le livre était déjà prêt. Wood­­ward et Trump auraient tous deux aimé se parler avant. « J’ai contacté six personnes » dans cette optique, affirme le premier. « Eh bien ils ne m’ont rien dit », répond le second, sachant qu’il est enre­­gis­­tré. « C’est vrai­­ment dommage », pour­­suit-il plus loin, « car personne ne m’en a informé et j’au­­rais été ravi de vous parler. Vous savez que je suis ouvert avec vous, vous avez toujours été juste. » Son opinion a changé depuis. « Wood­­ward marche pour les Démo­­crates », assure aujourd’­­hui le Président. « Vous avez vu le timing ? »

Sur la biogra­­phie de Bob Wood­­ward, la première ligne ne contre­­dit pas cette allé­­ga­­tion. Le jour­­na­­liste du Washing­­ton Post est d’abord connu pour avoir fait tomber un président Répu­­bli­­cain Richard Nixon avec son collègue Carl Bern­­stein. En 1972, leur enquête sur les pratiques illé­­gales de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Nixon abou­­tira à sa démis­­sion, point d’orgue du scan­­dale du Water­­gate. Mais Wood­­ward est-il mili­­tant ?

Fils d’un juge de l’Il­­li­­nois, le repor­­ter pense avoir déve­­loppé un goût pour l’enquête en fouillant dans la pape­­rasse de son bureau. Après des études de droit à Yale, il a passé cinq ans dans la marine. Le jeune homme était affecté sur le navire devant servir de refuge au Président en cas d’at­­taque nucléaire. Il ne le proté­­gera plus par la suite. En œuvrant pour la Maison-Blanche, sa route croise celle d’un offi­­cier du FBI. Ce Mark Felt sera sa prin­­ci­­pale source dans l’af­­faire du Water­­gate. Après un an au Mont­­go­­mery Senti­­nel, un quoti­­dien de la banlieue de Washing­­ton, il est engagé en 1971 par le pres­­ti­­gieux Washing­­ton Post.

Carl Bern­­stein et Bob Wood­­ward, en 1973

Mensonges d’État

Après plusieurs livres sur le Water­­gate et une enquête à propos des guerres secrètes de la CIA pendant les années 1980, Bob Wood­­ward retourne dans les coulisses de la Maison-Blanche pour écrire Mensonges d’État : comment Bush a perdu la guerre, une chro­­nique de la panique qui règne aux États-Unis après le 11 septembre 2001. Les portes s’ouvrent d’elles-mêmes. « Les gens courent après lui », constate l’un de ses confrères, Steve Clemons. « Ils veulent être sur la photo. Ses livres deviennent les mémoires avant l’heure du président. » Aussi le jour­­na­­liste peut-il dévoi­­ler le désac­­cord entre Dick Cheney et Colin Powell sur l’op­­por­­tu­­nité d’en­­va­­hir l’Irak.

Le conseil de guerre de Barack Obama n’est pas vrai­­ment plus unanime et Wood­­ward se fait un plai­­sir de montrer ses tiraille­­ments dans Les Guerres d’Obama. Le monde entier sait désor­­mais ce que pense le vice-président Joe Biden de l’émis­­saire améri­­cain pour la zone Afgha­­nis­­tan-Pakis­­tan, Richard Holbrooke : « C’est un salaud égocen­­trique comme j’en ai rare­­ment vu. » Ces indis­­cré­­tions ne sont pas pour déplaire à Donald Trump. En 2013, le milliar­­daire s’étonne que « seule l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama [puisse] s’en sortir en attaquant Bob Wood­­ward ». Car ce n’est pas encore dans ses inten­­tions.

L’en­­tre­­pre­­neur a autre chose en tête. Ce 16 juin 2015, sur l’es­­ca­­la­­tor de la Trump Tower autour duquel se massent les jour­­na­­listes, il s’ima­­gine dans le costume de président. « Bob, vous étiez là », lui rappelle-t-il dans une inter­­­view au Washing­­ton Post publiée le 2 avril 2016. « Et vous savez ce que cela signi­­fie parce qu’il y avait… Je veux dire, ça ressem­­blait aux Oscars. Il y avait telle­­ment de camé­­ras, c’était rempli. L’atrium de la tour, qui est un endroit immense, était rempli. Ça ressem­­blait litté­­ra­­le­­ment aux Oscars. » Avant de partir, il donne un conseil au jour­­na­­liste : « Soyez juste avec moi. »

« Les Améri­­cains doivent savoir qu’il y a des adultes dans la pièce. »

Malheu­­reu­­se­­ment pour Trump, Wood­­ward n’est pas le seul à mettre au jour le chaos qui règne à la Maison-Blanche. Le 5 septembre, quelqu’un qui « travaille avec le Président » publie une tribune dans le New York Times. Il y affirme sa volonté de « faire échec à certaines parties de son programme et de lutter contre ses pires incli­­na­­tions ». Or, il n’est visi­­ble­­ment pas seul. « Beau­­coup d’of­­fi­­ciels dans l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de Trump travaillent avec soin, de l’in­­té­­rieur » contre ce qu’ils jugent contraire à l’in­­té­­rêt natio­­nal. Le fond du problème, juge l’au­­teur, est que « bien qu’il ait été élu en tant que Répu­­bli­­cain, le président montre peu d’af­­fi­­nité pour les idéaux conser­­va­­teurs : des esprits, des marchés et des gens libres. »

Pire, ses habi­­tudes et son impul­­si­­vité le conduisent à prendre des déci­­sions impru­­dentes et mal infor­­mées sur lesquelles ils faut reve­­nir. Il peut chan­­ger d’avis d’une minute à l’autre, ce qui ne lasse pas d’exas­­pé­­rer ses conseillers. Ceux-ci retirent parfois des docu­­ments de son bureau afin d’évi­­ter qu’il les signe. Trump les oublie. « Ça peut paraître un luxe dans cette ère chao­­tique, mais les Améri­­cains doivent savoir qu’il y a des adultes dans la pièce. Nous savons ce qui se passe et nous essayons de faire ce qu’il faut même si Donald Trump ne le fera pas. » Après avoir pris connais­­sance de la tribune, le Président se fend d’un tweet laco­­nique : « TRAHISON ». Il reste ainsi impul­­sif et risque de le rester.

Apres ça, « il va deve­­nir plus méfiant, plus téméraire, moins respec­­tueux de la consti­­tu­­tion, en somme plus dange­­reux », estime David Frum. « Et ceux qui n’au­­ront pas démissionné vont devoir faire preuve de plus assi­­duité pour prou­­ver leur loyauté ou leur obéis­­sance. Les choses seront pires après cet article. Elles seront pires à cause de cet article. » Les faits ne l’ont pas démenti.


Couver­­ture : Donald Trump et ses proches conseillers dans le Bureau Ovale.


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