par Servan Le Janne | 9 septembre 2018

Coup d’État admi­­nis­­tra­­tif à Washing­­ton

En plein désert syrien, au sud-ouest de Homs, deux pistes d’at­­ter­­ris­­sages dessinent un V sur une éten­­due de terre fauve. Le vent souffle à peine ce mardi 4 avril 2017. Quelques minces nuages planent au-dessus de la base d’Al-Chaay­­rate. À 6 h 26, ils sont rejoints dans le ciel par une paire de Soukhoï Su-22. Cent kilo­­mètres et vingt minutes plus loin, un appa­­reil largue quatre bombes sur la ville de Khan Chei­­khoun. D’après les Nations unies, le gaz sarin qui s’en échappe fait 83 victimes civiles et 300 bles­­sés.

Crédits : VCU News

Lorsque ces chiffres parviennent à la Maison-Blanche, Donald Trump explose. Le président améri­­cain compose le numéro de son secré­­taire d’État à la Défense, James Mattis. Il éructe. Selon le livre Fear: Trump in the White House du jour­­na­­liste Bob Wood­­ward, à paraître le 11 septembre 2018, son idée est alors d’as­­sas­­si­­ner le diri­­geant syrien Bachar el-Assad. « Tuons-le ! Allons-y. Putain, tuons-en beau­­coup ! » aurait-il fulminé. Dans les heures qui suivent la publi­­ca­­tion d’ex­­traits de cet ouvrage par le Washing­­ton Post, le 4 septembre dernier, le milliar­­daire rétorque qu’une telle idée n’a « jamais été discu­­tée ».

Non seule­­ment le livre est-il d’après lui « ennuyeux », mais il aligne­­rait les mensonges. « N’est-il pas scan­­da­­leux », tweete-t-il le 5 septembre, « qu’un indi­­vidu puisse écrire un article ou un livre, inven­­ter des histoires de toutes pièces et proje­­ter l’image d‘une personne qui est litté­­ra­­le­­ment à l’op­­posé de la réalité, et s’en tirer sans puni­­tion ou consé­quences ? Je ne sais pas pourquoi les poli­­ti­­ciens de Washing­­ton ne changent pas les lois sur la diffa­­ma­­tion. » Bien sûr, Trump n’a rien à gagner à ce qu’un chef d’État étran­­ger connaisse ses inten­­tions profondes, surtout s’il compte s’en débar­­ras­­ser. Mais ce n’est pas ce qui le dérange le plus dans le livre.

Au fil de ses 400 pages, le président du pays le plus puis­­sant au monde appa­­raît isolé, ou du moins entouré de conseillers défiants. En état de « dépres­­sion nerveuse », les personnes qu’il a nommées fomentent contre lui un « coup d’État admi­­nis­­tra­­tif », à en croire Wood­­ward. Prenez John F. Kelly. À force de perdre patience, le chef de cabi­­net de Trump a fini par penser tout haut qu’il avait affaire à un « déséqui­­li­­bré ». Il se serait même lâché en petit comité : « C’est un idiot. Ça ne sert à rien d’es­­sayer de le convaincre de quoi que ce soit. Il déraille. Bien­­ve­­nue chez les fous. Je ne sais même pas ce que nous faisons là. C’est le pire emploi que j’ai jamais eu. »

Le juge­­ment de James Mattis n’est guère meilleur. « Exas­­péré et alarmé, il disait à ses proches asso­­ciés que le Président se compor­­tait comme un élève de CM2 ou de sixième – et avait ce niveau de compré­­hen­­sion », révèle Wood­­ward. Le secré­­taire d’État nie avoir tenu de tel propos. Dans un commu­­niqué partagé par le compte Twit­­ter de Donald Trump, il traite l’ou­­vrage « de genre unique de litté­­ra­­ture », dont la crédi­­bi­­lité est sapée par l’ano­­ny­­mat des sources. John F. Kelly soutient pour sa part être loin de penser que Trump est un idiot ; ce serait même « le contraire ».

Pour David Frum, analyste poli­­tique au maga­­zine The Atlan­­tic, les témoins invoqués par Boob Wood­­ward contri­­buent utile­­ment a l’in­­for­­ma­­tion du public mais restent entre deux eaux. En se couvrant derriere l’ano­­ny­­mat, ils donnent a Donald Trump la possi­­bi­­lité de purger son admi­­nis­­tra­­tion et de garder la barre alors que les preuves qu’ils appor­­te­­raient à visage décou­­vert ouvri­­raient la voie a une proce­­dure d’im­­pea­­che­­ment voire à une desti­­tu­­tion. En l’état, le Président peut aussi remettre en cause la parole de Wood­­ward. Heureu­­se­­ment pour lui, le jour­­na­­liste a quelques réfé­­rences.

The Wood­­ward book is a scam. I don’t talk the way I am quoted. If I did I would not have been elec­­ted President. These quotes were made up. The author uses every trick in the book to demean and belit­tle. I wish the people could see the real facts – and our coun­­try is doing GREAT!

— Donald J. Trump (@realDo­­naldT­­rump) Septem­­ber 7, 2018

Le message et le messa­­ger

Donald Trump et Bob Wood­­ward se connaissent bien. Aux extraits de Fear, le Washing­­ton Post a annexé l’en­­re­­gis­­tre­­ment d’un entre­­tien télé­­pho­­nique pétri d’ama­­bi­­li­­tés. L’échange a eu lieu en août 2018. « Je crois en notre pays et, parce que vous êtes notre Président, je vous souhaite bonne chance », lance à un moment Wood­­ward. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Il y a dans la somme d’in­­for­­ma­­tions recueillies par le jour­­na­­liste de quoi jeter « un regard sévère sur l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion » en place. « Eh bien je suppose que ce sera un livre néga­­tif [pour moi] », subo­­dore Trump. Un mois plus tard, il le juge carré­­ment menson­­ger.

Dans une inter­­­view donnée au quoti­­dien conser­­va­­teur Daily Caller, Trump se défend contre « un autre mauvais livre » ayant « beau­­coup de problèmes de crédi­­bi­­lité. J’au­­rais préféré parler [à Wood­­ward], ou peut-être pas. Ça n’au­­rait sans doute pas fait de diffé­­rence. Il voulait écrire le livre avec un angle. Il n’y a que des choses désa­­gréables. Je ne lui ai jamais parlé. Peut-être qu’on ne m’a pas trans­­mis le message quand il appe­­lait. Je lui aurais proba­­ble­­ment parlé s’il avait appelé, s’il avait réussi à m’avoir. Pour une raison incon­­nue je n’ai pas eu de message. »

Lors de leur entre­­tien télé­­pho­­nique du mois d’août, le livre était déjà prêt. Wood­­ward et Trump auraient tous deux aimé se parler avant. « J’ai contacté six personnes » dans cette optique, affirme le premier. « Eh bien ils ne m’ont rien dit », répond le second, sachant qu’il est enre­­gis­­tré. « C’est vrai­­ment dommage », pour­­suit-il plus loin, « car personne ne m’en a informé et j’au­­rais été ravi de vous parler. Vous savez que je suis ouvert avec vous, vous avez toujours été juste. » Son opinion a changé depuis. « Wood­­ward marche pour les Démo­­crates », assure aujourd’­­hui le Président. « Vous avez vu le timing ? »

Sur la biogra­­phie de Bob Wood­­ward, la première ligne ne contre­­dit pas cette allé­­ga­­tion. Le jour­­na­­liste du Washing­­ton Post est d’abord connu pour avoir fait tomber un président Répu­­bli­­cain Richard Nixon avec son collègue Carl Bern­­stein. En 1972, leur enquête sur les pratiques illé­­gales de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Nixon abou­­tira à sa démis­­sion, point d’orgue du scan­­dale du Water­­gate. Mais Wood­­ward est-il mili­­tant ?

Fils d’un juge de l’Il­­li­­nois, le repor­­ter pense avoir déve­­loppé un goût pour l’enquête en fouillant dans la pape­­rasse de son bureau. Après des études de droit à Yale, il a passé cinq ans dans la marine. Le jeune homme était affecté sur le navire devant servir de refuge au Président en cas d’at­­taque nucléaire. Il ne le proté­­gera plus par la suite. En œuvrant pour la Maison-Blanche, sa route croise celle d’un offi­­cier du FBI. Ce Mark Felt sera sa prin­­ci­­pale source dans l’af­­faire du Water­­gate. Après un an au Mont­­go­­mery Senti­­nel, un quoti­­dien de la banlieue de Washing­­ton, il est engagé en 1971 par le pres­­ti­­gieux Washing­­ton Post.

Carl Bern­­stein et Bob Wood­­ward, en 1973

Mensonges d’État

Après plusieurs livres sur le Water­­gate et une enquête à propos des guerres secrètes de la CIA pendant les années 1980, Bob Wood­­ward retourne dans les coulisses de la Maison-Blanche pour écrire Mensonges d’État : comment Bush a perdu la guerre, une chro­­nique de la panique qui règne aux États-Unis après le 11 septembre 2001. Les portes s’ouvrent d’elles-mêmes. « Les gens courent après lui », constate l’un de ses confrères, Steve Clemons. « Ils veulent être sur la photo. Ses livres deviennent les mémoires avant l’heure du président. » Aussi le jour­­na­­liste peut-il dévoi­­ler le désac­­cord entre Dick Cheney et Colin Powell sur l’op­­por­­tu­­nité d’en­­va­­hir l’Irak.

Le conseil de guerre de Barack Obama n’est pas vrai­­ment plus unanime et Wood­­ward se fait un plai­­sir de montrer ses tiraille­­ments dans Les Guerres d’Obama. Le monde entier sait désor­­mais ce que pense le vice-président Joe Biden de l’émis­­saire améri­­cain pour la zone Afgha­­nis­­tan-Pakis­­tan, Richard Holbrooke : « C’est un salaud égocen­­trique comme j’en ai rare­­ment vu. » Ces indis­­cré­­tions ne sont pas pour déplaire à Donald Trump. En 2013, le milliar­­daire s’étonne que « seule l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama [puisse] s’en sortir en attaquant Bob Wood­­ward ». Car ce n’est pas encore dans ses inten­­tions.

L’en­­tre­­pre­­neur a autre chose en tête. Ce 16 juin 2015, sur l’es­­ca­­la­­tor de la Trump Tower autour duquel se massent les jour­­na­­listes, il s’ima­­gine dans le costume de président. « Bob, vous étiez là », lui rappelle-t-il dans une inter­­­view au Washing­­ton Post publiée le 2 avril 2016. « Et vous savez ce que cela signi­­fie parce qu’il y avait… Je veux dire, ça ressem­­blait aux Oscars. Il y avait telle­­ment de camé­­ras, c’était rempli. L’atrium de la tour, qui est un endroit immense, était rempli. Ça ressem­­blait litté­­ra­­le­­ment aux Oscars. » Avant de partir, il donne un conseil au jour­­na­­liste : « Soyez juste avec moi. »

« Les Améri­­cains doivent savoir qu’il y a des adultes dans la pièce. »

Malheu­­reu­­se­­ment pour Trump, Wood­­ward n’est pas le seul à mettre au jour le chaos qui règne à la Maison-Blanche. Le 5 septembre, quelqu’un qui « travaille avec le Président » publie une tribune dans le New York Times. Il y affirme sa volonté de « faire échec à certaines parties de son programme et de lutter contre ses pires incli­­na­­tions ». Or, il n’est visi­­ble­­ment pas seul. « Beau­­coup d’of­­fi­­ciels dans l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de Trump travaillent avec soin, de l’in­­té­­rieur » contre ce qu’ils jugent contraire à l’in­­té­­rêt natio­­nal. Le fond du problème, juge l’au­­teur, est que « bien qu’il ait été élu en tant que Répu­­bli­­cain, le président montre peu d’af­­fi­­nité pour les idéaux conser­­va­­teurs : des esprits, des marchés et des gens libres. »

Pire, ses habi­­tudes et son impul­­si­­vité le conduisent à prendre des déci­­sions impru­­dentes et mal infor­­mées sur lesquelles ils faut reve­­nir. Il peut chan­­ger d’avis d’une minute à l’autre, ce qui ne lasse pas d’exas­­pé­­rer ses conseillers. Ceux-ci retirent parfois des docu­­ments de son bureau afin d’évi­­ter qu’il les signe. Trump les oublie. « Ça peut paraître un luxe dans cette ère chao­­tique, mais les Améri­­cains doivent savoir qu’il y a des adultes dans la pièce. Nous savons ce qui se passe et nous essayons de faire ce qu’il faut même si Donald Trump ne le fera pas. » Après avoir pris connais­­sance de la tribune, le Président se fend d’un tweet laco­­nique : « TRAHISON ». Il reste ainsi impul­­sif et risque de le rester.

Apres ca, « il va deve­­nir plus méfiant, plus téméraire, moins respec­­tueux de la consti­­tu­­tion, en somme plus dange­­reux », estime David Frum. « Et ceux qui n’au­­ront pas démissionné vont devoir faire preuve de plus assi­­duité pour prou­­ver leur loyauté ou leur obéis­­sance. Les choses seront pires après cet article. Elles seront pires à cause de cet article. »


Couver­­ture : Donald Trump et ses proches conseillers dans le Bureau Ovale.


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