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Pour remporter la primaire Démocrate, le sénateur du Vermont doit convaincre les différents courant du parti qu'il est le mieux placé pour battre Donald Trump.

par Servan Le Janne | 25 février 2019

2019, année progres­siste

Une rumeur dévale des gradins du Moda Center, à Port­land. Bernie Sanders s’in­ter­rompt en plein discours. « Quoi ? » demande-t-il incré­dule. Dans un accès de rire, la foule pointe l’oi­seau qui vient de se poser sur scène. Alors que le séna­teur, hilare, consi­dère l’ani­mal, un deuxième atter­rit carré­ment sur le pupitre. Ce rose­lin du Mexique est une aubaine. « Je pense qu’il faut y voir un symbole », en profite-t-il. « Je sais que ça n’y ressemble pas mais cet oiseau est vrai­ment une colombe qui réclame la paix mondiale. »

À la primaire Démo­crate de 2016, le socia­liste finit pour­tant par s’in­cli­ner face à l’aile droite du parti. La candi­date inves­tie, Hillary Clin­ton, perd à son tour quelques mois plus tard. Avec l’élec­tion de Donald Trump, la Maison-Blanche rede­vient un nid de faucons, comme on surnomme les diplo­mates va-t-en-guerre.

Les États-Unis sont désor­mais diri­gés par « le président le plus dange­reux de l’his­toire moderne améri­caine », juge aujourd’­hui le séna­teur du Vermont. « Nous défions un menteur patho­lo­gique, un escroc, un raciste, un xéno­phobe, quelqu’un qui tire la démo­cra­tie améri­caine vers l’au­to­ri­ta­risme », blâme-t-il dans une vidéo annonçant sa volonté de parti­ci­per à la prési­den­tielle de 2020.

Alors qu’il avait orga­nisé une confé­rence de presse à l’ex­té­rieur du Capi­tol, trois ans aupa­ra­vant, Bernie Sanders prend cette fois ses marques chez lui, dans le Vermont. Ce 19 février 2019, il s’ex­prime d’abord seul, devant la biblio­thèque, avant de rece­voir les équipes de la chaîne CBS dans le salon. Par-dessus son épaule, on peut voir un aligne­ment de photos de familles. Elles reposent sur une commode ancienne ornée d’un oiseau coloré.

« Qu’est-ce qui sera diffé­rent cette fois ? » demande le jour­na­liste John Dicker­son. « Nous allons gagner », répond le septua­gé­naire. Ses promesses n’ont pas changé : la sécu­rité sociale pour tous, un meilleur système éduca­tif, un envi­ron­ne­ment propre et des emplois payés décem­ment. Comme en 2016, il entend avant tout s’at­taquer aux inéga­li­tés de plus en plus verti­gi­neuses.

En 1988, alors qu’il n’était que le maire de Burling­ton, Sanders rêvait déjà d’un président capable de « recon­naître que nous avons une dispa­rité extrême entre les riches et les pauvres et que les élec­tions sont ache­tées ». Endurci par les défaites de ses débuts et grisé par son irrup­tion surprise au Sénat, l’élu s’est peu à peu mis à penser qu’il pour­rait être cet homme. Il ne lui manquait plus que les moyens suffi­sants et une conjonc­ture favo­rable. Puis 2019 est arrivé.

Autour de Bernie Sanders, résolu à pour­suivre son chemin coûte que coûte, des files de jeunes se sont mises à marcher pour le climat. Surtout, le thème des inéga­li­tés a tant progressé qu’il s’est retrouvé sur la table de ce raout de million­naires qu’est le Forum écono­mique mondial de Davos. On y a même évoqué l’idée émise par la dépu­tée de New York, Alexan­­­dria Ocasio-Cortez, de taxer 70 % des reve­­­nus annuels au-delà de 10 millions de dollars. Accu­sée d’être une radi­cale par les conser­va­teurs, la femme de 29 ans assume. « Si vous voulez me taxer de radi­cal, c’est d’ac­cord », a aussi tweeté Sanders le 21 février.

Quelques heures avant l’of­fi­cia­li­sa­tion de sa candi­da­ture, l’ins­ti­tut Gallup rendait un rapport démon­trant la progres­sion des idées de gauche au sein du parti Démo­crate. Ses élec­teurs sont deve­nus plus favo­rables au socia­lisme qu’au capi­ta­lisme en 2016, pointe-t-il. À ce titre, Bernie Sanders y a acquis un certain magis­tère.

D’autres candi­dats aux primaires, tels Kamala Harris, Cory Booker, Kirs­ten Gilli­brand et Eliza­beth Warren, soutiennent sa propo­si­tion de sécu­rité sociale (Medi­care for all). Même Hillary Clin­ton, dans son livre Ça s’est passé comme ça, recon­naît que le projet a l’avan­tage de la simpli­cité. Seule­ment, en 2016, l’ex-secré­taire d’État de Barack Obama avait davan­tage de moyens que lui. Sanders a retenu la leçon.

En 24 heures, quelque six millions de dollars ont abreuvé son compte de campagne, une somme plus impor­tante que celles récol­tées par n’im­porte quel autre candi­dat. Fort des struc­tures écha­fau­dées en 2016, et d’une vaste liste d’e-mails, le séna­teur du Vermont dispose d’une plus grande capa­cité de mobi­li­sa­tion que ses adver­saires. Il jouit notam­ment de petits dons récur­rents.

« C’est comme Netflix mais pour les membres du Congrès qui n’ont pas été ache­tés », compare Ocasio-Cortez. À la diffé­rence de Clin­ton, Sanders refuse l’aide des comi­tés d’ac­tion poli­tique (Super PAC). En 2016, il a accepté l’ap­pui d’un seul de ces groupes privés qui dispensent des aides consi­dé­rables, car il avait été formé par des syndi­cats d’in­fir­miers.

L’argent est le nerf de la guerre pour lui, mais surtout pour ses élec­teurs. « Bernie Sanders consi­dère que la ques­tion fonda­men­tale est écono­mique pour les Améri­cains », glisse un de ses amis, le profes­seur Huck Gutman. « Ses posi­tions en faveur de l’avor­te­ment, du mariage homo­sexuel et d’un tas d’autres choses sont posi­tives et progres­sistes, mais il ne voit pas cela comme la ques­tion centrale. Pour lui, l’es­sen­tiel est de savoir si les gens s’en sortent ou si un petit nombre de personnes les arnaquent. »

Sanders n’a pas besoin qu’on lui rappelle l’im­por­tance des finances comme le conseiller James Carville l’avait fait avec Bill Clin­ton en 1992 : « It’s the economy, stupid. » Il dit avoir ça en lui depuis long­temps.

Faire ses preuves

Sanders a bien retenu la leçon. S’il veut avoir une chance à l’élec­tion prési­den­tielle, le parle­men­taire a tout inté­rêt à combattre sa nature pudique. Il reçoit désor­mais chez lui, dans le Vermont, et accepte à contrecœur de reve­nir sur ses débuts. « Je comprends », souffle-t-il en réponse à une ques­tion person­nelle. « Les gens ont besoin de connaître la personne pour laquelle ils mettent un bulle­tin dans l’urne, de lui faire confiance. »

Avant de passer à table, le septua­gé­naire tient tout de même à rela­ti­vi­ser l’im­por­tance de son parcours : « Quand je parle d’une révo­lu­tion poli­tique, de créer des millions d’em­plois payés décem­ment, de réduire le chômage des jeunes, de donner des congés payés et des arrêts mala­die, je sais que ces ques­tions ne sont pas aussi impor­tantes que ma vie privée. » Elle n’en est pas anec­do­tique pour autant.

Bernie, à droite, et son grand-frère Larry

Né en en 1941 à New York, Bernard Sanders est le fils d’un juif polo­nais devenu vendeur de pein­ture à son arri­vée aux États-Unis. Sa mère s’oc­cupe de lui et de son frère, Larry, avec peu de moyens. Dans un trois pièces au loyer régulé, « il y avait des tensions à propos de l’argent », se souvient-il.

« Le problème n’était pas de trou­ver à manger mais d’ache­ter telle chose plutôt que telle autre. Je me souviens d’une dispute pour savoir si vous avions les moyens d’ache­ter un type de draps. Nous sommes passés par 15 boutiques diffé­rentes pour trou­ver les moins chers, ou plutôt la meilleure affaire. Je sais ce que c’est quand la compa­gnie d’élec­tri­cité coupe le courant et que l’opé­ra­teur de télé­phone débranche le réseau. Donc pour moi, parler des travailleurs n’est pas très dur. »

Parler poli­tique n’est en revanche pas courant, si ce n’est pour rappe­ler qu’une élec­tion, en 1932, a abouti au massacre de millions de personnes. Scola­risé au lycée James Madi­son, Bernard Sanders vit une première grande décep­tion lorsqu’il est recalé de l’équipe de basket de l’école. Il est plus doué avec les concepts. Passé de la fac de Brook­lyn à l’uni­ver­sité de Chicago au bout d’un an, l’étu­diant rejoint la Ligue des jeunes socia­listes et une asso­cia­tion luttant pour les droits civiques, le Congress on Racial Equa­lity.

Jim Rader, rencon­tré dans l’Il­li­nois, se souvient qu’il faisait partie des « leaders du mouve­ment sur le campus ». En revanche, Sanders admet avoir été un « étudiant médiocre » qui préfé­rait la rue aux amphi­théâtres et les « commu­nau­tés » au foyer. Il passe ainsi un an dans un kibboutz (un village collec­ti­viste israé­lien).

Lorsque Bernie obtient son diplôme en 1964, ses parents sont morts et son frère vit en Angle­terre. Plus rien ne le retient à New York. Tout juste deve­nue son épouse, Debo­rah Shiling le suit alors dans le Vermont. Le couple y achète un terrain de 35 hectares moyen­nant 2 500 dollars et vit notam­ment grâce aux articles écrit à la pige par le jeune homme.

Invité par Jim Rader à une réunion du Liberty Union Party, un mouve­ment de gauche, Sanders propose de le repré­sen­ter aux élec­tions séna­to­riales. Il s’in­cline lour­de­ment mais ne désarçonne pas. Après quatre autres échecs à des scru­tins fédé­raux, sa candi­da­ture est présen­tée à la mairie de Burling­ton. Non seule­ment le socia­liste l’em­porte cette fois, mais il redresse si bien la ville que ses voisines la prennent en modèle.

Rema­rié à Jane O’Mera Dris­coll en 1988, Sanders accède à la Chambre des repré­sen­tants en 1991 et au Sénat en 2006. Au sein du groupe Démo­crate, il fait entendre une voix discor­dante, critiquant la poli­tique menée par Barack Obama à partir de 2009. Le socia­liste veut un candi­dat plus à gauche à la primaire de 2012. À quoi certains lui répondent d’y aller lui-même. Sa candi­da­ture est fina­le­ment dépo­sée en 2016.

« Mes enfants sont frus­trés qu’on entende toujours dans les médias qu’il ne peut pas gagner », confie sa femme, Jane. « Je leur dis : ils le répé­te­ront jusqu’à ce qu’il prouve qu’il peut le faire. C’est toujours ce qui arrive avec Bernie. »

La cote

Sur son bureau de président du Parti commu­niste chinois, ce 29 octobre 1981, Hu Yaobang trouve une lettre en prove­nance des États-Unis. Elle a été postée à Burling­ton, dans le Vermont. « Par une force incons­ciente et incon­trô­lable, notre planète semble être sur le point de s’auto-détruire », prévient la missive. Elle demande au digni­taire de désar­mer « aussi vite que possible » pour commen­cer à négo­cier avec les autres diri­geants mondiaux. Le même message est reçu au siège du Premier ministre britan­nique, à Downing Street, à l’Ély­sée et à la Maison-Blanche. Il est signé par le nouveau maire de Burling­ton, Bernard Sanders. « Les habi­tants de ma ville ne peuvent pas rester assis calme­ment en regar­dant notre planète être détruite », explique-t-il. L’édile veut déjà peser sur les ques­tions mondiales.

Bernie Sanders, maire de Burling­ton
Crédits : WBUR

Malheu­reu­se­ment, une grande partie de la presse ne lui accorde aucun crédit pour ça. Alors que Poli­tico assure en décembre 2015 qu’il « ne peut pas gagner », le Washing­ton Post rappelle un mois plus tard qu’il n’est pas Obama et Forbes explique que ses élec­teurs « risquent de rester à la maison ». De toute façon, tranche The Atlan­tic, il ne « pour­rait pas gouver­ner » car son agenda est trop ambi­tieux. En effet, comment convaincre les parle­men­taires améri­cains de voter en faveur de la sécu­rité sociale, des études gratuites et de la réforme du système élec­tif ? Tout cela est bien sympa­thique, mais « Bernie Sanders ne sera jamais élu président », enfonce ABC. Et effec­ti­ve­ment, c’est Hillary Clin­ton qui remporte la primaire.

Mais le séna­teur du Vermont « a gagné à la fin », estime Vanity Fair ; car il a renou­velé le fonc­tion­ne­ment du parti Démo­crate. En outre, il a « réin­tro­duit la poli­tique de la classe travailleuse aux États-Unis grâce à un message simple : vous travaillez dur, vous aurez la dignité et la sécu­rité que vous méri­tez et nous allons nous battre contre les million­naires et les milliar­daires qui se mettent sur notre chemin », ajoute le jour­na­liste Bhas­kar Sunkara. « Autre­ment dit, il a créé un récit de lutte dont les prota­go­nistes sont les personnes qui essaient de s’en sortir dans un pays inéga­li­taire et inéqui­table. » Ce récit a servi à impo­ser des projets qui sont deve­nus omni­pré­sents dans le débat public, tels le « Green New Deal » et la sécu­rité sociale. Ainsi tente-t-il de conqué­rir d’abord l’hé­gé­mo­nie cultu­relle – théo­ri­sée par le philo­so­phie italien Anto­nio Gram­sci – avant le pouvoir.

Le rhéto­rique de Sanders s’op­pose nette­ment à celle de Donald Trump, quoi qu’en disent les édito­ria­listes qui renvoient dos à dos leur « popu­lisme ». Elle aurait même pu permettre de le battre, ont réalisé quan­tité de médias après coup. « Il jouit d’une très bonne cote de popu­la­rité, de dix points supé­rieure à celle d’Hillary Clin­ton », note le Washing­ton Post. « Cela aurait pu consti­tuer un atout impor­tant » à la prési­den­tielle. Lors des primaires, le séna­teur a large­ment battu l’épouse de l’ex-président dans les États du Wiscon­sin et du Michi­gan, qui ont été déter­mi­nants à la prési­den­tielle. Même si cela fait long­temps qu’il fréquente les couloirs de Washing­ton, il appa­raît du reste beau­coup moins comme un membre de l’es­ta­blish­ment qu’elle.

Bernie Sanders durant sa campagne en 2016
Crédits : Gage Skid­more

Cela lui confère-t-il pour autant un avan­tage sur l’out­si­der Trump ? En novembre 2018, la prise de la Chambre des repré­sen­tants par les Démo­crates, au cours d’élec­tions de mi-mandats, est pour lui signe d’es­poir, bien que le Sénat soit toujours aux mains des Répu­bli­cains. « Quand les gens sont inquiets, les déma­gogues jouent avec ces peurs », déclare-t-il à cette occa­sion. Mais voilà « un message très clair que les Améri­cains réprouvent la poli­tique menée par Trump, son compor­te­ment et son fana­tisme ». Pour l’heure, Sanders dit « parler à beau­coup de gens et beau­coup analy­ser la situa­tion » pour savoir qui, à gauche, a le plus de chances de défaire l’ac­tuel loca­taire de la Maison-Blanche. En février 2019, il finit par se convaincre d’y aller lui-même. Une tren­taine d’autres personnes y prétendent.

D’après une enquête d’opi­nion conduite par l’ins­ti­tut SSRS pour CNN en décembre 2018, l’an­cien vice-président de Barack Obama, Joe Biden, est en tête des inten­tions de vote (30 %) devant Bernie Sanders (14 %) et le parle­men­taire Beto O’Rourke (9 %). Les autres candi­dats ne passent pas la barre des 5 %. Alors que Biden n’a pas encore annoncé offi­ciel­le­ment qu’il se présen­te­rait, le séna­teur du Vermont ne cesse de progres­ser dans les sondages. D’ici le début des primaires en février 2020, cette dyna­mique pour­rait lui permettre de coudoyer son prin­ci­pal adver­saire. Sa person­na­lité pour­rait faire le reste.

« Il est parti­cu­liè­re­ment bien placé pour défier Trump car il plaît plus aux élec­teurs ruraux et ouvriers que les candi­dats Démo­crates conven­tion­nels », juge Ben Tulchins, qui était son respon­sable des sondages en 2016. « Il est aussi très popu­laire et a obtenu de bons scores dans des États du Midwest comme le Michi­gan et le Wiscon­sin, qui sont essen­tiels. » Il lui reste donc à convaincre les Démo­crates les moins à gauche de se masser derrière lui.


Couver­ture : Bernie Sanders par Gage Skid­more.


 

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