Furieux du projet de taxe Gafa français, Donald Trump pousse Paris au bras de fer commercial.

par Servan Le Janne | 15 juillet 2019

Le bras de fer

Sur le perron de la rési­­dence de l’am­­bas­­sa­­deur des États-Unis, à Bruxelles, Donald Trump offre sa paume à Emma­­nuel Macron. Arrivé avec une quin­­zaine de minutes de retard, le président français est encore à un bon mètre de distance. Il allonge alors la foulée, puis sa main, pour serrer celle du milliar­­daire. Après un bref échange, le jeune chef d’État se tourne vers Mela­­nia, le visage mangé par de longs cheveux blonds, à qui il s’ouvre plus longue­­ment. Songe-t-il alors à cette diffé­­rence de trai­­te­­ment ?

Comme s’il voulait corri­­ger le tir, Macron étreint la main de Trump dès le retour des camé­­ras. « C’est un grand honneur pour moi d’être avec le nouveau président français qui a mené une belle campagne et a eu une immense victoire », vient d’im­­pro­­vi­­ser son hôte. Un regard appuyé en guise de ponc­­tua­­tion, il a conclu : « Bravo, beau boulot. » Dres­­sés sur leurs chaises comme des chats à l’af­­fût, les deux hommes déplient leurs bras devant une table ronde aux rebords dente­­lés, sur laquelle repose un bouquet ridi­­cu­­le­­ment petit par rapport aux drapeaux du décor. Leurs doigts se mêlent avec téna­­cité. Chacun serre les dents. La poignée de main ressemble à un bras de fer.

Crédits : Chair­­man of the Joint Chiefs of Staff

Depuis cette première rencontre, orga­­ni­­sée en marge du sommet de l’Otan le 25 mai 2017, on ne peut pas dire que les tensions aient baissé. Alors que Macron regret­­tait la réti­­cence améri­­caine à trai­­ter la crise clima­­tique, Trump moquait en novembre 2018 sa « très faible cote de popu­­la­­rité ». Cette bataille d’ego menace aujourd’­­hui de virer à la guerre commer­­ciale. Washing­­ton goûte mal le projet de loi français visant à instau­­rer un impôt de 3 % sur le chiffre d’af­­faires des grandes entre­­prises du numé­­rique. Adop­­tée par le Parle­­ment jeudi 11 juillet, cette taxe Gafa (Google, Apple, Face­­book, Amazon) « cible de manière inéqui­­table certaines entre­­prises tech­­no­­lo­­giques améri­­caines », accuse le repré­­sen­­tant améri­­cain pour le commerce, Robert Ligh­­thi­­zer.

Mercredi 10 juillet, à la demande de Trump, une enquête « sur les effets de cette légis­­la­­tion » a été ouverte afin « de déter­­mi­­ner si elle est discri­­mi­­nante ou dérai­­son­­nable et pèse sur le commerce des États-Unis ou le restreint ». Dès le 24 juin, les Séna­­teurs Chuck Grass­­ley (répu­­bli­­cain) et Ron Wyden (démo­­crate) avaient envoyé une lettre au secré­­taire au Trésor, Steven Mnuchin, lui deman­­dant de tout mettre en œuvre pour que la France se rétracte. À cet effet, ils suggèrent de doubler les impôts appliqués aux Français rési­­dant sur leur sol, parti­­cu­­liers comme entre­­prises.

À la Maison-Blanche, Trump lorgne de son côté sur un levier qu’il actionne déjà contre la Chine. L’ar­­ticle 301 de la loi de 1974 sur le commerce lui permet d’im­­po­­ser des droits de douanes aux pays peu conci­­liants avec les entre­­prises améri­­caines. Début juillet, il a déjà annoncé sa volonté de l’ap­­pliquer à des varié­­tés de fromages, de whis­­kies, de café, de fer et de cuivre origi­­naires d’Eu­­rope ; à moins que Bruxelles accepte de ne plus subven­­tion­­ner Airbus. Depuis 2004, les États-Unis et l’UE s’ac­­cusent mutuel­­le­­ment d’ac­­cor­­der des aides publiques illé­­gales à leurs géants de l’aé­­ro­­nau­­tique.

Pour Patrick Messer­­lin, profes­­seur d’éco­­no­­mie à Sciences po, la taxe Gafa risque de sanc­­tion­­ner les Français à double titre : d’une part Google, Apple, Face­­book, Amazon pour­­raient être tentés de récu­­pé­­rer le manque à gagner en augmen­­tant leurs prix ; d’autre part les impor­­ta­­tions et les expor­­ta­­tions devien­­draient plus onéreuses. Si le gouver­­ne­­ment espère amas­­ser 500 millions d’eu­­ros d’ici 2020, il ne pourra colma­­ter l’éva­­sion fiscale de ces géants en soli­­taire.

Bruno Le Maire
Crédits : EU2017EE Esto­­nian Presi­­dency

L’ire améri­­caine serait plus large si les discus­­sions des Vingt-Huit portant sur une taxe Gafa commune avaient abouti. À défaut, la France a écha­­faudé son projet seule. Seule, elle se retrouve dos à dos avec la première puis­­sance mondiale. « La France est un État souve­­rain, elle décide souve­­rai­­ne­­ment de ses dispo­­si­­tions fiscales, et elle conti­­nuera de déci­­der souve­­rai­­ne­­ment de ses déci­­sions fiscales », a rétorqué le ministre de l’Éco­­no­­mie, Bruno Le Maire, jeudi 11 juillet, au Sénat. « Les Améri­­cains », a-t-il ajouté, « ont choisi la voie de l’ar­­ticle 301 et la voie de la menace, je ne pense pas que ce soit la bonne voie entre alliés. »

Mais pouvait-il en être autre­­ment ? Depuis son arri­­vée au pouvoir, Donald Trump a posé un à un les jalons d’une confron­­ta­­tion commer­­ciale que la taxe Gafa a des chances de faire explo­­ser.

Terre aride

Sur la pelouse impec­­ca­­ble­­ment tondue de la Maison-Blanche, Emma­­nuel Macron et Donald Trump jettent des pelle­­tées de terre autour d’un arbre encore chétif. Cadeau du premier au second, ce chêne est planté en avril 2018, au moment du cente­­naire de l’ar­­mis­­tice de la Première Guerre mondiale. Le symbole d’ami­­tié n’at­­tein­­dra pas l’été. Mis en quaran­­taine comme « tout orga­­nisme vivant importé aux États-Unis », dixit l’am­­bas­­sa­­deur de l’époque, Gérard Araud, il est mort sans avoir revu le jour, a-t-on appris de la bouche du président français un an plus tard. « Ce n’est pas une tragé­­die », dédra­­ma­­tise-t-il. « Il ne faut pas voir des symboles là où il n’y en a pas. »

Donald Trump n’a pas la main verte et cela a malheu­­reu­­se­­ment des consé­quences autre­­ment plus graves. Un mois après avoir planté le chêne, il annonce sa volonté de se reti­­rer de l’ac­­cord de Paris sur le climat. « J’ai été élu pour repré­­sen­­ter les citoyens de Pitts­­burgh, pas ceux de Paris », assène-t-il après avoir expliqué que Washing­­ton a pris la mauvaise habi­­tude de « signer des accords qui désa­­van­­tagent les États-Unis. » Ainsi de l’ac­­cord sur le nucléaire iranien, qu’il commence égale­­ment à remettre en ques­­tion. C’est une pierre dans le jardin d’Em­­ma­­nuel Macron.

« La posi­­tion améri­­caine aujourd’­­hui est une posi­­tion de puis­­sance, de rapport de forces, de riva­­lité entre puis­­sances et de déni de l’in­­té­­rêt du multi­­la­­té­­ra­­lisme », déplore alors le chef de la diplo­­ma­­tie française, Jean-Yves Le Drian, en octobre 2017. « Ce qui est certain c’est que le rôle et le sens du multi­­la­­té­­ra­­lisme aujourd’­­hui sont remis en cause. » Patrick Messer­­lin est plus sévère : « Trump est un homme des années 1980, qui agit comme il le faisait dans l’im­­mo­­bi­­lier. Ses colla­­bo­­ra­­teurs, qui viennent aussi du passé, le poussent à prendre des mesures datées, comme l’im­­po­­si­­tion de droits de douane dans les secteurs de l’acier et de l’alu­­mi­­nium. »

Steven Herman

Sa doctrine met toute­­fois du temps à se mettre en place. En 2017, les échanges de biens et de services entre les deux pays atteignent 139 milliards de dollars, soit une hausse de 16 % par rapport à l’an­­née précé­­dente. Mieux, le solde de ces tran­­sac­­tions est proche de l’équi­­libre, la France dispo­­sant d’un léger excé­dent (6 milliards de dollars).

Au premier semestre 2018, le volume de biens monnayés conti­­nue de progres­­ser de 11 %, comme du reste avec l’Al­­le­­magne et le Royaume-Uni (+18 %). Seule­­ment, jeudi 31 mai, l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Trump annonce une taxe de 25 % sur l’acier euro­­péen et de 10 % sur l’alu­­mi­­nium. Même si le Vieux Continent n’a récolté que 6,4 milliards d’eu­­ros en 2017 grâce à ces deux maté­­riaux, ses membres sont furieux. Pour le président de la Commis­­sion, Jean-Claude Juncker, cette mesure de « protec­­tion­­nisme, pur et simple », est d’au­­tant plus « injus­­ti­­fiée » qu’elle est « contraire aux règles de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion mondiale du commerce [OMC] ».

Du même avis, Emma­­nuel Macron promet de ripos­­ter « de manière ferme et propor­­tion­­née ». Il rappelle même, lors d’un discours à l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion de coopé­­ra­­tion et de déve­­lop­­pe­­ment écono­­miques (OCDE), que les guerres commer­­ciales « peuvent rapi­­de­­ment dégé­­né­­rer en guerres tout court ». Dans ce contexte, Donald Trump et Jean-Claude Juncker « signent un armis­­tice commer­­cial, à la surprise géné­­rale » titre Le Monde le 26 juillet 2018. Le premier promet de ne pas fixer de taxe supplé­­men­­taire sur les auto­­mo­­biles euro­­péennes tandis que le second s’en­­gage à encou­­ra­­ger l’achat de gaz natu­­rel et du soja améri­­cains.

Mais Trump a toujours la France dans le colli­­ma­­teur. « Elle rend les choses très diffi­­ciles pour vendre du vin améri­­cain en France et prélève de lourdes taxes doua­­nières, alors que les États-Unis faci­­litent les choses aux vins français et n’ont que des tarifs doua­­niers bas », s’agace-t-il sur Twit­­ter en novembre 2018. « Ce n’est pas juste, il faut que ça change ! » Le milliar­­daire s’en prend même direc­­te­­ment à Macron qui, dit-il, « souffre d’une très faible cote de popu­­la­­rité en France, 26 %, et d’un taux de chômage de près de 10 % ». Il trans­­pose même son slogan à l’Hexa­­gone : « Make France Great Again ! »

Enne­­mis intimes

Dans la lumière pâle du Salon doré de l’Ély­­sée, en ce soir du 3 juin 2019, Emma­­nuel Macron avale un café servi dans un verre. En bras de chemise, une main derrière le dossier d’un canapé en cuir noir, le président français répond aux ques­­tions d’une jour­­na­­liste du New Yorker. Au début de son article, publié le 24 juin, Lauren Collins le décrit flat­­teu­­se­­ment comme « la force la plus progres­­sive d’Eu­­rope ». Ce serait même, ajoute-t-elle, « un hyper ratio­­na­­liste à l’ère des passions, le grand espoir libé­­ral qui a essayé et échoué d’être le meilleur ami de Donald Trump. » Ce flot d’hy­­per­­boles comporte une goutte d’eu­­phé­­misme : Macron et Trump sont main­­te­­nant tout sauf amis.

En juillet 2018, au cours d’une inter­­­view à la chaîne CBS, le dernier avait même quali­­fié l’Union euro­­péenne d’en­­ne­­mie, « avec ce qu’ils nous font sur le commerce. Bien sûr on ne pense­­rait pas à l’Union euro­­péenne, mais c’est un ennemi. » Les Vingt-Huit ne lui en tiennent pas rigueur, qui se sont accor­­dés lundi 15 avril 2019 pour relan­­cer les négo­­cia­­tions commer­­ciales sur un traité de libre-échange (le Tafta) initiée en 2013 et arrê­­tée en 2016. Mais pour ce cas, il serait plus avisé de parler des Vingt-Sept : la France est le seul État à s’être opposé à la réou­­ver­­ture du dossier.

Crédits : Kohei Kanno

Prise au corps défen­­dant de Paris, la déci­­sion bruxel­­loise inter­­­ve­­nait six jours après une décla­­ra­­tion belliqueuse de Donald Trump. Les États-Unis, aver­­tis­­sait-il, allaient impo­­ser des droits de douanes sur 11 milliards de dollars de produits euro­­péens. « L’OMC a conclu que les subven­­tions de l’Union euro­­péenne à Airbus avaient nui aux États-Unis », justi­­fiait-il. Le milliar­­daire faisait réfé­­rence à une déci­­sion de mai 2018, selon laquelle les pays du Vieux conti­nent ont accordé des aides publiques déloyales à Airbus pour le lance­­ment de l’A380 et de l’A350. Mais depuis, l’OMC a aussi relevé un avan­­tage fiscal illé­­gal accordé à Boeing par Washing­­ton.

La Commis­­sion euro­­péenne envi­­sage donc elle aussi de fixer des droits de douanes à des produits améri­­cains d’une valeur totale de 20 milliards d’eu­­ros. Dans cet équi­­libre de la terreur, les États-Unis ont décidé au mois de mai de se donner six mois avant de déci­­der de taxer davan­­tage les véhi­­cules et pièces déta­­chées étran­­gères. Il faut dire qu’une telle mesure aurait des consé­quences sur leur propre écono­­mie. « Les impor­­ta­­tions améri­­caines soumises à des droits de douane plus élevés contiennent inévi­­ta­­ble­­ment de la valeur ajou­­tée améri­­caine (par exemple, des compo­­sants améri­­cains assem­­blés à l’étran­­ger) », observent Ceci­­lia Bellora et Lionel Fonta­­gné dans un article inti­­tulé L’ar­­ro­­seur arrosé : guerre commer­­ciale et chaînes de valeur mondiales. Ces cher­­cheurs du Centre d’études pros­­pec­­tives et d’in­­for­­ma­­tions inter­­­na­­tio­­nales (CPEII) ajoutent que « les expor­­ta­­tions améri­­caines subi­­ront égale­­ment une perte de compé­­ti­­ti­­vité, car le coût de produc­­tion augmente dans les indus­­tries qui utilisent comme intrants des biens impor­­tés taxés. »

À l’oc­­ca­­sion de l’In­­ter­­na­­tio­­nal Mone­­tary Confe­­rence, orga­­ni­­sée à Paris début juin, Emma­­nuel Macron a jugé les argu­­ments améri­­cains pour mettre en place des droits de douanes « pas raison­­nables ». Et de pour­­suivre : « Ils vont détruire beau­­coup de richesse et de crois­­sance pour eux et les autres. L’Eu­­rope doit préser­­ver ses inté­­rêts, en érigeant de nouvelles protec­­tions. Regar­­dez la sidé­­rur­­gie. Notre indus­­trie sidé­­rur­­gique est en train d’être tuée par les effets colla­­té­­raux des mesures protec­­tion­­nistes impo­­sées par les États-Unis à la Chine. »

Crédits : Maison-Blanche

Malgré les réper­­cus­­sions néfastes prévues de part et d’autre, Bruno Le Maire est résolu à appliquer la taxe Gafa, et Washing­­ton à impo­­ser de nouvelles taxes. Si le ministre de l’Éco­­no­­mie français « ne s’at­­tend pas à une forte réac­­tion de Trump, c’est qu’il vit dans un autre monde », estime Patrick Messer­­lin. Reste pour la France à savoir quels seront les secteurs visés. Vu la taille de son écono­­mie, elle aura quoi qu’il en soit du mal à assu­­mer une bataille commer­­ciale sur le long terme. D’au­­tant qu’il n’est pas dit que ses voisins la suivraient. « Il se pour­­rait bien que les Euro­­péens reprochent à la France d’avoir voulu faire cava­­lier seul pour taxer les géants du numé­­rique. »

Plutôt que de s’en­­ga­­ger sur ce périlleux chemin, l’Al­­le­­magne s’es­­time « sur la voie d’un accord inter­­­na­­tio­­nal au niveau de l’OCDE, mais aussi du G7 et du G20 » afin de fixer une taxa­­tion mini­­mum des entre­­prises du numé­­rique, a déclaré le ministre des Finances Olaf Scholz. Ni Paris ni Washing­­ton ne s’y opposent. Ils pour­­raient là trou­­ver un terrain d’en­­tente, à condi­­tion que Trump sorte de son « déni du multi­­la­­té­­ra­­lisme ».


Couver­­ture : Prési­­dence de la Répu­­blique.


 

Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load Nulled WordP­ress Themes
free online course
Download Nulled WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
Download WordPress Themes Free
Download WordPress Themes
download udemy paid course for free

Plus de monde