fbpx

Avec la hausse continue de la démographie et le dérèglement climatique, le contrôle de l'eau devient un enjeu stratégique crucial, source de tensions.

par Servan Le Janne | 8 décembre 2019

En eaux troubles

Devant un arbre immergé jusqu’à mi-tronc, de petits tas de branches défilent à la vitesse d’un canoë sur les eaux saumâtres du Sutlej. Au milieu du courant, une main se lève pour faire pleu­voir les coups. L’homme tente encore de domp­ter le bétail qui a été emporté avec lui. En ce mois d’août 2019, la rivière est sortie de son lit et a pris ses aises à Mastiki, au Cache­mire, aidée par les auto­ri­tés indiennes qui ont ouvert un barrage. Pour le Paksi­tan, situé en aval, c’est un acte de « guerre de cinquième géné­ra­tion ».

En février, New Delhi avait décidé de barrer certains cours d’eau en réac­tion à une attaque terro­riste ayant tué 40 poli­ciers indiens au Cache­mire, cette région dispu­tée par les deux États depuis leur sépa­ra­tion en 1947. « Ils essaient de nous isoler diplo­ma­tique­ment, de nous étouf­fer écono­mique­ment et de réduire nos ressources en eau », accuse le président de l’Au­to­rité pour le déve­lop­pe­ment de l’éner­gie hydrau­lique, Muzam­mil Hussain. « L’eau aura auto­ma­tique­ment un impact sur l’éco­no­mie, l’agri­cul­ture et l’ir­ri­ga­tion. »

Le Sutlej
Crédits : Harpreet Riat

Sachant que près de 80 % des cultures pakis­ta­naises dépendent du fleuve Indus, une média­tion de la Banque mondiale a abouti à la signa­ture d’un traité sur sa gestion en 1960. Mais dans un contexte de tensions crois­santes entre les deux États, le Premier ministre indien, Naren­dra Modi, « se moque bien des trai­tés », juge Hussain. Or, à en croire une étude parue en 2018, il manquera au Pakis­tan 31 millions d’acres-pieds d’eau d’ici 2025 sur les 104 millions dont il a besoin chaque année.

« Plus de 400 barrages sont en construc­tion ou prévus pour la décen­nie à venir en Inde, au Népal, au Bhou­tan et au Pakistan », dénombre Sunil Amrith, cher­cheur en études sud-asia­tiques à Harvard et auteur d’Unruly Waters, un ouvrage sous-titré « Comment les pluies, les rivières, les rivages et les mers ont façonné l’his­toire de l’Asie du Sud ». La région devrait ainsi deve­nir la plus densé­ment peuplée en barrages au monde. « Ces plans aggravent les tensions inter­na­tio­nales et sont porteurs de risques écolo­giques graves, qui se jouent des fron­tières », ajoute Sunal Amrith.

Dans une tribune publiée le 4 décembre 2019, la direc­trice du programme stra­té­gique de l’Ins­ti­tut inter­na­tio­nal de gestion de l’eau, Rachael McDon­nell, partage son déses­poir face aux tensions susci­tées par l’eau au Pakis­tan mais aussi dans le nord du Nige­ria ou en Syrie. Sur la chro­no­lo­gie des conflits de l’eau élabo­rée par le profes­seur améri­cain Peter H. Gleick, 30 événe­ments sont recen­sés pour l’an­née 2019. « Au centre du Mali, une série de massacres alimen­tés par des conflits sur la terre et les ressources ont eau ont entraîné la fuite de 50 000 personnes », peut-on par exemple y lire.

« La Jorda­nie pour­rait manquer d’eau dans dix ans, comme beau­coup de petits États insu­laires du Paci­fique et des Caraïbes », aver­tit Rachael McDon­nell. « Des villes comme Cape Town, Chen­nai et São Paulo ont déjà montré ce que sera le futur de certains zones urbaines : pas d’eau du tout. » Malgré l’ur­gence de la situa­tion, « l’eau n’a presque pas été mention­née au sommet sur le climat de New York, en septembre », pointe-t-elle. Le sujet n’est guère plus évoqué par l’Ac­cord de Paris qui doit être réétu­dié lors de la COP25 jusqu’au 13 décembre.

Crédits : Just Water

Dans une étude publiée en septembre 2018 par la revue Global Envi­ron­men­tal Change, un groupe de cher­cheurs euro­péens écrit que « la concur­rence sur les ressources en eau limi­tées est une des prin­ci­pales sources d’inquié­tude pour les décen­nies à venir. Bien que la ques­tion de l’eau n’ait jamais été le seul élément déclen­cheur d’une guerre par le passé, les tensions sur sa gestion et son utili­sa­tion repré­sentent l’une des prin­ci­pales préoc­cu­pa­tions pour les rela­tions poli­tiques entre États rive­rains et peut exacer­ber ces tensions, augmen­ter l’ins­ta­bi­lité et les troubles sociaux. »

La conjonc­tion du dérè­gle­ment clima­tique et de la crois­sance démo­gra­phique devrait selon eux augmen­ter les conflits de 75 % d’ici 2050. Les tensions sont déjà grandes sur les bords du Nil, où la construc­tion d’un immense barrage par l’Éthio­pie ne laisse pas d’aga­cer l’Égypte. Mais les cher­cheurs citent aussi les crises dans les régions du Nil, du Gange et du Brah­ma­pu­tra, de l’In­due, du Tigre et de l’Eu­phrate ainsi que du Colo­rado. Car les problèmes d’eau sont loin d’être l’apa­nage des pays pauvres.

Cofon­da­teur de l’en­tre­prise de briques d’eau Just Water et de 501CTHREE, une asso­cia­tion offrant des solu­tions pour appor­ter de l’eau potable aux commu­nau­tés qui en manquent, Drew Fitz­ge­rald a d’abord pensé agir en Afrique. « Mais des membres des Nations unies m’ont dit qu’il y avait aussi des problèmes chez nous », se souvient l’as­so­cié du rappeur Jaden Smith.

À la source

Sur le ciel du Wyoming, des lambeaux de neige éter­nelle cachent les sommets de Wind River. En contre-bas, un lac reflète ces tâches blanches avec la symé­trie d’un test de Rorschach. Heather Hans­man n’a qu’à se pencher au-dessus de son radeau pneu­ma­tique pour voir les montagnes se déplier à l’en­vers dans l’eau. En cet été 2016, la jour­na­liste améri­caine quitte la source de la Green River pour navi­guer jusqu’à l’en­droit où le fleuve se jette dans le Colo­rado, 1 175 km plus bas. Chemin faisant elle docu­mente le quoti­dien des éleveurs, des mineurs, des pêcheurs et des habi­tants des villes, qui luttent tous pour leur part d’eau.

« Si l’image de vastes éten­dues déser­tiques dans l’Ouest est encore vraie », écrit-elle « ce n’est pas parce que peu de gens y vivent. C’est à cause d’un fossé qui existe entre des popu­la­tions rurales de plus en plus rares et des villes de plus en plus denses. Ce fossé se voit en poli­tique, dans la démo­gra­phie et aussi dans l’uti­li­sa­tion de l’eau. » Entre 2000 et 2014, le niveau du fleuve Colo­rado a baissé de 20 %, dont un tiers à cause du réchauf­fe­ment clima­tique. « Entre l’éva­po­ra­tion, la dimi­nu­tion des apports et l’aug­men­ta­tion de l’uti­li­sa­tion, l’Ouest s’as­sèche. »

Aux États-Unis, « les sources d’eau sont nombreuses au nord-est et très rares au sud-ouest », explique Drew Fitz­ge­rald. Mais dans un article publié le 2 décembre 2019, le Wall Street Jour­nal constate que « les guerres de l’eau qui carac­té­risent l’Ouest se propagent vers l’Est. » Là aussi, « la soif d’eau gran­dis­sante des agri­cul­teurs de l’Est, conju­guée à la crois­sance urbaine et au chan­ge­ment clima­tique, impacte aujourd’­hui l’ap­pro­vi­sion­ne­ment géné­ral en eau et alimente les batailles judi­ciaires qui dressent les États les uns contre les autres. »

Heather Hans­man

Jeudi 5 décembre 2019, une cour d’ap­pel du Michi­gan s’est pronon­cée en faveur des habi­tants du village d’Os­ceola qui contes­taient la permis décerné à Nestlé pour pomper plus d’eau dans la région. Ce projet destiné à vendre de l’eau en bouteille plas­tique ne peut pas être consi­déré comme rele­vant d’un « service public essen­tiel », a estimé le tribu­nal.

« L’ex­trac­tion et l’en­voi d’eau à des endroits où elle ne peut pas retour­ner dans les nappes phréa­tiques et, surtout, en le faisant si vite que les sols ne peuvent pas se recons­ti­tuer, entraîne un épui­se­ment irré­mé­diable, sauf à ce que le pompage soit réduit ou arrêté », a indiqué la justice. Pour l’avo­cat spécia­lisé dans l’en­vi­ron­ne­ment du Michi­gan Jim Olson, cette affaire pose une ques­tion fonda­men­tale : à qui appar­tient l’eau ? « Dans ce cas, c’est à l’État et aux citoyens », se réjouit-il, « car vendre de l’eau en bouteille pour faire du profit est une affaire privée, pas publique. »

Cette déci­sion ne peut que réjouir les habi­tants de la ville voisine de Flint. En avril 2014, les auto­ri­tés ont décidé de puiser l’eau publique dans la rivière Flint plutôt que dans le lac Huron et la rivière Detroit pour faire des écono­mies. Des insuf­fi­sances de trai­te­ment ont entraîné une conta­mi­na­tion au plomb qui a touché quelque 100 000 personnes. Une épidé­mie de légio­nel­lose proba­ble­ment liée à ces défi­ciences a fait 12 morts. C’est donc à Flint que Drew Fitz­ge­rald et Jaden Smith sont arri­vés en 2014 pour essayer d’ap­por­ter des solu­tions aux habi­tants.

Water­box

Dans le Latinx Center de Flint, à deux pas de la rivière du même nom, les enfants se bous­culent pour prendre une photo avec Jaden Smith. Le fils de Will Smith porte un hoodie violet et une casquette noire où s’étale la phrase « I love you » en lettres blanches. « Honoré d’être là », il lâche quelques mots puis va s’as­seoir aux côtés de Drew Fitz­ge­rald pour ne pas voler la vedette à la Water­box. Cette boîte bleue de la taille d’un trans­for­ma­teur élec­trique peut être dépla­cée pour élimi­ner les métaux et les bacté­ries de l’eau. C’est la quatrième donnée par leur asso­cia­tion, 501CTHREE, aux habi­tants de la commune du Michi­gan. Et ils sont abso­lu­ment ravis.

Smith et Fitz­ge­rald ont pour­tant mis du temps à se faire accep­ter. « Quand nous sommes arri­vés, ils ne faisaient confiance à personne car beau­coup de gens leur avaient menti », se souvient le second. « Des stars étaient passées ici simple­ment pour soigner leur image donc nous ne pouvions pas nous conten­ter de débarquer avec une solu­tion. Ça aurait été arro­gant. » Si le scan­dale a attiré les dons et les packs de bouteilles d’eau, cet élan de géné­ro­sité s’est vite essouf­flé. Certains habi­tants s’en remet­taient donc à Dieu : ils se rendaient à l’église où les volon­taires orga­ni­saient la collecte et la distri­bu­tion de l’eau. « C’étaient deve­nus des manu­ten­tion­naires », remarque Fitz­ge­rald.

Crédits : 501CHTREE

En parlant avec les fidèles, le duo a imaginé la Water­box, un appa­reil doté d’un filtre en carbone pour puri­fier l’eau. Les données sur sa compo­si­tion sont analy­sées et peuvent être consul­tées sur Inter­net. « Ce n’est pas une tech­no­lo­gie très compliquée et nous n’avons pas mis de brevet dessus », détaille Fitz­ge­rald. « Nous travaillons d’ailleurs avec des étudiants en science et ingé­nie­rie à l’uni­ver­sité de Flint pour leur apprendre à assem­bler les pièces. » Alors qu’il est diplômé en art, lui-même a appris bien des choses sur le cycle de l’eau en quelques années.

Dessi­na­teur de pochettes de rappeurs et beat­ma­ker, il s’est inté­ressé à l’eau en tombant sur des briques en carton lors de vacances en Italie. Ce genre d’em­bal­lages n’exis­tait pas aux États-Unis. Il a alors fondé Just Water, une marque de briques d’eau vouées à rempla­cer les bouteilles en plas­tiques. Aujourd’­hui, les alter­na­tives de ce genre se multi­plient. Le 3 décembre dernier, l’ac­teur améri­cain Jason Momoa, connu pour camper Aqua­man dans le film du même nom sorti en 2018, a fait la promo­tion de sa marque Mana­nalu. Sur une photo de son ami, l’ac­teur Chris Pratt, tenant une bouteille en plas­tique, il commente : « Je t’aime mais qu’est-ce que c’est que cette bouteille d’eau ? Pas de plas­tique à usage unique ! » Pratt ayant reconnu sa faute, Momoa a promis de lui envoyer une caisse de Mana­nalu.

Tandis que la cause écolo­giste gagnait du terrain ces dernières années, Fitz­ge­rald est devenu un véri­table spécia­liste de l’eau en suivant des cours au Massa­chu­setts Insti­tute of Tech­no­logy. Il a ainsi décou­vert quelques inno­va­tions qui pour­raient aider à régler certaines crises de l’eau, comme des robots-méduses dotés de capteurs capables de se dépla­cer dans les conduits pour détec­ter les fuites et tester la qualité de l’eau. Mais pour l’heure, les habi­tants de Flint ont encore besoin de la Water­box et ils ne sont pas les seuls. « Nous avons reçu des messages d’Afrique du Sud, du Mozam­bique, du Séné­gal, de Porto Rico ou encore du Nige­ria », explique Fitz­ge­rald.

Crédits : 501CHTREE

Là où l’eau se fait rare, la tech­no­lo­gie peut appor­ter certaines réponses. Rachael McDon­nell vante par exemple l’ef­fi­ca­cité des satel­lites et des capteurs qui aident les fermiers à irri­guer leur culture unique­ment quand elles en ont besoin. « Mais la volonté poli­tique manque souvent pour déve­lop­per », déplore-t-elle. « Le Maroc a déjà pris des mesures dans ses régions déser­tiques au sud. »

Confronté à une pénu­rie d’eau potable, le Qatar construit de grandes infra­struc­tures pour dessa­ler l’eau de ses côtes. L’usine Um Salal élabo­rée avec Saint-Gobain a toute­fois coûtée 2,5 milliards d’eu­ros. Pour les gouver­ne­ments moins bien dotés, l’or­ga­ni­sa­tion Water, Peace and Secu­rity (WPS) a mis au point une appli­ca­tion pour préve­nir les conflits. Cet outil dévoilé jeudi 5 décembre 2019 utilise le machine lear­ning pour évaluer le risque à partir de plus de 80 variables sur 20 ans. Ses créa­teurs vantent un taux de succès de 86 %. « Vu l’ex­plo­sion du nombre de conflits liés à l’eau, cette appli­ca­tion est très impor­tante », affirme Jessica Hartog, experte à Inter­na­tio­nal Alert et parte­naire du projet. « Elle sauvera des vies si les poli­ti­ciens agissent en fonc­tion de ses premières alertes. »

D’après cet outil, des conflits sont à prévoir en Irak, en Iran, au Mali, au Nige­ria, en Inde et au Pakis­tan dans les 12 mois à venir. Et il va falloir plus qu’une appli­ca­tion et quelques Water­box pour éviter leur exten­sion.


Couver­ture : Timo­thy Kolc­zak


 

Plus de monde