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Dans un rapport publié le 1er mars, l'Australian Strategic Policy Institute cite 83 marques qui auraient recours à des travailleurs forcés en Chine.

par Servan Le Janne | 8 mars 2020

La grenade

Sous les stalag­­mites colo­­rés qui décorent le plafond du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, à Genève, le micro de la délé­­ga­­tion chinoise renvoie un discours aux conso­­nances turques. L’homme qui s’ex­­prime porte une cravate lit-de-vin et un badge un peu désuet, comme ceux qui permettent de poin­­ter à l’usine. Après une courte présen­­ta­­tion, Aier­­ken Tuniyazi a tenu à répé­­ter son texte en ouïgour, la langue couram­­ment parlée dans la région dont il est vice-gouver­­neur, le Xinjiang. Le Xinjiang « est une région pluri-ethnique, où plusieurs reli­­gions coexistent, qui fait insé­­pa­­ra­­ble­­ment partie de la Chine depuis des temps anciens », a-t-il affirmé en lisant ses notes derrière de petites lunettes rectan­­gu­­laires. Quelle que soit leur culture, « ses habi­­tants sont unis comme les graines d’une grenade », une formule inven­­tée par Xi Jinping.

En ce mois de juin 2019, alors qu’Aier­­ken Tuniyazi cherche à rassu­­rer le monde sur le sort réservé au peuple ouïgour, un offi­­ciel chinois du Front uni pour le travail inau­­gure une école du soir dans le nord-est du pays. Cet établis­­se­­ment situé à Laixi, au nord de Qing­­dao, dans la province de Shan­­dong, est financé par le conglo­­mé­­rat sud-coréen Taek­­wang. Il s’ap­­pelle l’école des graines de grenade, en réfé­­rence à la cita­­tion célèbre de Xi Jinping. Le message vise en parti­­cu­­lier les Ouïgours. Dans cette école construite loin de leur patrie, ils vont étudier le manda­­rin, chan­­ter l’hymne natio­­nal et rece­­voir une éduca­­tion patrio­­tique, un peu comme dans les camps de réédu­­ca­­tion du Xinjiang.

Ces musul­­mans de Chine n’ont pas choisi d’être ici. Ils ont été envoyés près de Qing­­dao par le gouver­­ne­­ment du Xinjiang et ne sont pas auto­­ri­­sés à rentrer chez eux pendant les vacances. Ils travaillent dans une usine entou­­rée de tours de guets et de barbe­­lés tour­­nés vers l’in­­té­­rieur, et vivent dans des bâti­­ments alignés non loin de là. Chaque année, ils assemblent quelque 8 millions de paires de Nike pour la société Taek­­wang, un sous-trai­­tant du géant améri­­cain à la virgule. Depuis 30 ans, c’est l’une de ses plus grosses unités de produc­­tion. En janvier 2020, près de 600 travailleurs origi­­naires du Xinjiang étaient employés ici selon une enquête de l’Aus­­tra­­lian Stra­­te­­gic Policy Insti­­tute (ASPI) publiée le 1er mars 2020. Pour la plupart, ce sont des femmes en prove­­nance des préfec­­tures de Hotan et Kash­­gar, vues par Pékin comme des foyers d’ « extré­­misme reli­­gieux ».

Laixi n’est qu’un exemple. L’ASPI a iden­­ti­­fié 27 usines, situées dans neuf provinces chinoises, qui emploient les Ouïgours « dans des condi­­tions qui ressemblent forte­­ment à du travail forcé ». Depuis 2017, elle estime que 80 000 indi­­vi­­dus de cette mino­­rité ont été déra­­ci­­nés pour être envoyés dans ce genre d’ins­­tal­­la­­tions. Ces hommes et ces femmes fabriquent les produits de 83 grandes marques. La liste est longue comme les malheurs des Ouïgours (son inté­­gra­­lité est repro­­duite en fin d’ar­­ticle). Elle comprend Aber­­crom­­bie & Fitch, Adidas, Alstom, Amazon, Apple, BMW, Dell, Fila, Google, H&M, HP, Huawei, Jack & Jones, Lacoste, Lenovo, LG, Micro­­soft, Nike, Nintendo, Nokia, The North Face, Puma, Samsung, Siemens, Sony, Tommy Hilfi­­ger, Toshiba, Uniqlo, Victo­­ria’s Secret, Volks­­wa­­gen ou Zara.

Grâce à une série de fuites de docu­­ments publiés par la presse inter­­­na­­tio­­nale, on savait que les Ouïgours étaient envoyés en camps de réédu­­ca­­tion pour y être endoc­­tri­­nés sinon tortu­­rés. Ils seraient ainsi plus d’un million à avoir disparu. L’am­­pleur de cette répres­­sion est telle que certains experts parlent de géno­­cide cultu­­rel. Désor­­mais, le reste du monde ne peut plus igno­­rer que certains produits qu’il possède ont été assem­­blés par les Ouïgours dans ces usines. Dans un rapport gouver­­ne­­men­­tal obtenu par la presse chinoise en 2019, il est indiqué que « ces employés doivent rece­­voir une éduca­­tion idéo­­lo­­gique appro­­fon­­die et rester au travail ». Et le système ne date pas de l’an dernier.

Le contre-feu

Les travailleurs de Laixi n’ont pas le droit de retour­­ner chez eux, mais ils peuvent envoyer du cour­­rier. En janvier 2018, un média de la province de Hotan a publié une lettre collec­­tive signée par 130 employés. Elle n’était pas desti­­née à leurs familles mais à la préfec­­ture qui avait pris la déci­­sion de les expé­­dier à l’autre bout du pays. Écrit en manda­­rin, le message remer­­cie ces respon­­sables pour leur choix. Ils étaient jadis pauvres, les voilà qui gagnent un salaire mensuel de 2 850 yuans (363 euros). Ces chiffres, pas plus que l’au­­then­­ti­­cité de la lettre, ne sont véri­­fiables. Mais on peut s’éton­­ner que ces déra­­ci­­nés parlent de « la belle vie qui les attend », loin des dangers de l’ « extré­­misme reli­­gieux » juste­­ment condamné par le pouvoir.

À en croire l’Aus­­tra­­lian Stra­­te­­gic Policy Insti­­tute (ASPI), cette poli­­tique de dépla­­ce­­ments des travailleurs ouïgours a commencé « bien avant le système de camps de réédu­­ca­­tion ». Inté­­gré à la Chine dès le XVIIIe siècle, le Xinjiang a long­­temps béné­­fi­­cié d’une certaine auto­­no­­mie, à la faveur de l’éloi­­gne­­ment de Pékin. Dans les années 1950, le pouvoir commu­­niste a commencé par enga­­ger une poli­­tique de peuple­­ment de certaines zones riches en hydro­­car­­bures, en ressources miné­­rales et en terres agri­­coles. Les Han (l’eth­­nie majo­­ri­­taire en Chine) se sont ainsi mis à trus­­ter les postes de pouvoir, où la part des mino­­ri­­tés n’était plus que de 28,8 % en 1990. Dans une Chine en pleine tran­­si­­tion vers l’éco­­no­­mie de marché, les Ouïgours ont alors cher­­ché à réaf­­fir­­mer leur iden­­tité. Quelques-uns ont emprunté la voix du terro­­risme, ce qui a poussé Pékin, en retour, à faire taire non seule­­ment toute dissi­­dence, mais aussi à écra­­ser les cultures mino­­ri­­taires.

Dans les années 2000, le régime s’est mis à trans­­fé­­rer des travailleurs ouïgours aux quatre coins du pays, les livrant à toute une série de discri­­mi­­na­­tions. En 2009, cette initia­­tive a été frei­­née par de violents affron­­te­­ments entre des employés ouïgours et hans d’une usine du Guang­­dong, qui ont entraîné un soulè­­ve­­ment à Ürümqi, la capi­­tale du Xinjiang. À comp­­ter de cette date, le gouver­­ne­­ment a orga­­nisé de grandes confé­­rences pour four­­nir une aide huma­­ni­­taire au Xinjiang. Des fonds ont ainsi été mobi­­li­­sés et il a été demandé à d’autres provinces d’en­­ga­­ger des travailleurs de cette région rela­­ti­­ve­­ment pauvre, ce qui avait l’avan­­tage stra­­té­­gique non négli­­geable de diluer la culture ouïgoure.

Après de nouvelles violences en 2017, des camps de déten­­tion ont été mis en place et le « plan huma­­ni­­taire » pour le Xinjiang est devenu une prio­­rité à Pékin. Dans les deux cas, les Ouïgours sont en fait mis au travail et « rééduqués » selon la culture du Parti. Cette année-là, Tim Cook a visité l’usine d’un de ses sous-trai­­tants, O-Film, à Guangz­­hou. Selon un commu­­niqué de presse depuis supprimé, le patron d’Apple a féli­­cité l’en­­tre­­prise pour « son approche humaine envers les employés », qui pouvaient selon lui « croître dans l’en­­tre­­prise et vivre heureux ». O-Film venait de rece­­voir 700 travailleurs ouïgours fin avril.

Au total, en 2017, 20 859 travailleurs ont été envoyés dans d’autres provinces. Ce chiffre a grimpé à 28 000 en 2018 puis à 32 000 l’an­­née suivante, si bien qu’en­­vi­­ron 80 000 personnes auraient été soumises à ces dépla­­ce­­ments en trois ans. Certains se sont retrou­­vés dans l’usine Taek­­wang de Laixi, tandis que d’autres étaient enga­­gés par Hao Yuan­­peng Clothing, un sous-trai­­tant d’Adi­­das et Fila. Du point de vue du pouvoir, cette poli­­tique est un succès en ce qu’elle a fourni pas loin d’un million d’em­­plois au sein de 4 400 entre­­prises.

Sur Inter­­net, une publi­­cité de février 2019 propo­­sait des ouvriers ouïgours « quali­­fiés, sûrs et de confiance » à trans­­fé­­rer dans dix provinces diffé­­rentes. Une autre propo­­sait un millier de travailleurs, âgés de 16 à 18 ans, en listant certains « avan­­tages des travailleurs du Xinjiang » comme « mana­­ge­­ment semi-mili­­taire » et « durs à la tâche ». Il suffi­­sait d’après l’an­­nonce de signer le contrat pour rece­­voir ce person­­nel, présent 24 h sur 24 sur le site en 15 jours. « Nous nous enga­­geons à respec­­ter les normes inter­­­na­­tio­­nales de travail dans le monde », a indiqué un porte-parole de Nike. D’après lui, les four­­nis­­seurs « ont inter­­­dic­­tion d’uti­­li­­ser du travail en prison ou forcé ». Apple dit aussi faire en sorte que « tout le monde soit traité avec dignité sur la chaîne de produc­­tion », tandis que Volks­­wa­­gen nie avoir recourt aux four­­nis­­seurs cités par l’Aus­­tra­­lian Stra­­te­­gic Policy Insti­­tute (ASPI).

Les 83 marques citées par le rapport de l’Aus­­tra­­lian Stra­­te­­gic Policy Insti­­tute (ASPI) sont : Aber­­crom­­bie & Fitch, Acer, Adidas, Alstom, Amazon, Apple, ASUS, BAIC Motor, BMW, Bombar­­dier, Bosch, BYD, Calvin Klein, Candy, Carter’s, Cerruti 1881, Chan­­gan Auto­­mo­­bile, Cisco, CRRC, Dell, Elec­­tro­­lux, Fila, Foun­­der Group, GAC Group (auto­­mo­­biles), Gap, Geely Auto, Gene­­ral Motors, Google, Goer­­tek, H&M, Haier, Hart Schaff­­ner Marx, Hisense, Hita­­chi, HP, HTC, Huawei, iFlyTek, Jack & Jones, Jaguar, Japan Display Inc., L.L.Bean, Lacoste, Land Rover, Lenovo, LG, Li-Ning, Mayor, Meizu, Mercedes-Benz, MG, Micro­­soft, Mitsu­­bi­­shi, Mitsumi, Nike, Nintendo, Nokia, The North Face, Oculus, Oppo, Pana­­so­­nic, Polo Ralph Lauren, Puma, Roewe, SAIC Motor, Samsung, SGMW, Sharp, Siemens, Skechers, Sony, TDK, Tommy Hilfi­­ger, Toshiba, Tsing­­hua Tong­­fang, Uniqlo, Victo­­ria’s Secret, Vivo, Volks­­wa­­gen, Xiaomi, Zara, Zegna, ZTE.


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