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Alors que les thérapies géniques autorisées coûtent une fortune, un biohacker les essaye sur lui-même pour trouver un vaccin au Covid-19.

par Servan Le Janne | 30 juin 2020

Dans une petite maison d’Oak­land sommai­re­ment aména­gée en labo­ra­toire, en Cali­for­nie, un homme en baskets et jean blanc travaille sur un vaccin contre le Covid-19. C’est peu dire que Josiah Zayner n’a pas les moyen des géants phar­ma­ceu­tiques. Pendant que 125 vaccins poten­tiels sont testés par des bataillons de scien­ti­fiques renom­més, avec 20 expé­ri­men­ta­tions sur l’homme, cet ancien biolo­giste de la NASA n’est souvent appuyé que par une poignée d’em­ployés dans les bureau de sa start-up The Odin. Mais il fait beau­coup de choses lui-même, y compris les tests.

Mercredi 20 mai dernier, quand un groupe de cher­cheurs a mis au point un vaccin à ADN visi­ble­ment capable de proté­ger les singes contre le coro­na­vi­rus, Josiah Zayner y a vu une formi­dable oppor­tu­nité. « Ils ont clai­re­ment expliqué ce qu’ils utili­saient et c’est très facile à recréer », affirme-t-il. « Vous savez, ça marche sur des singes, alors testons-le sur des humains. » Plutôt que d’at­tendre que les labo­ra­toires donnent ce vaccin à ADN par petites doses à des êtres humains, comme il s’ap­prête à le faire pour passer à une nouvelle étape expé­ri­men­tale, Zayner veut jouer le cobaye pour accé­lé­rer le proces­sus.

Il n’en est pas à son coup d’es­sai. Ce bioha­cker s’est fait connaître pour s’être injecté lui même « de l’ADN avec une poly­éthy­lé­nei­mine » grâce à l’ou­til d’édi­tion géné­tique CrispR dans le but de « modi­fier les gènes de [s]es muscles pour les faire gros­sir ». Mais son objec­tif ultime est de rendre la science plus acces­sible pour la faire avan­cer plus vite.

Sélec­tion contre-nature

Devant une fenêtre aux rideaux noués l’un à l’autre, Josiah Zayner distille un liquide jaunâtre dans une éprou­vette. Une lampe de bureau pallie le ciel rembruni d’Oak­land, en Cali­for­nie. Sa lumière arti­fi­cielle fait scin­tiller les pier­cings de l’homme de 38 ans, dont le visage barbu, coiffé par une tein­ture blonde, paraît bien plus jeune. Ce program­meur, titu­laire d’une thèse de biolo­gie, n’a pas encore de cure de jouvence, mais il est persuadé d’être sur la bonne voie avec le maté­riel d’édi­tion de l’ADN qu’il élabore chez lui.

Puisque « les choses ne changent pas à moins que le corps médi­cal n’ait d’autre choix que de chan­ger », Zayner mène ses expé­ri­men­ta­tions aux fron­tières de la léga­lité. Après avoir sorti deux grenouilles de boîtes, il compare leurs poids sur de petites balances. Celle qui a reçu une théra­pie génique pèse 1,6 gramme de plus que l’autre. « L’IGF-1 vous fait prendre de la masse », observe-t-il en réfé­rence à une hormone pepti­dique. Sa société, The Odin, vend ainsi un kit pour apprendre à modi­fier géné­tique­ment les animaux.

Josiah Zayner
Crédits : San Jose Mercury News

En octobre 2017, le chef d’en­tre­prise s’était injecté « de l’ADN avec une poly­éthy­lé­nei­mine » dans le but de « modi­fier les gènes de [s]es muscles pour les faire gros­sir ». Alors que sa physio­no­mie n’a semble-t-il pas bougé depuis, sa boîte e-mail a gonflé. « Je rece­vais aupa­ra­vant un message par jour, j’en ai main­te­nant une dizaine », constate-t-il dans le deuxième épisode de la série docu­men­taire Sélec­tion contre-nature, actuel­le­ment diffu­sée par Netflix.

On y fait aussi la rencontre de Tris­tan Robert, un homme séro­po­si­tif qui expé­ri­mente une théra­pie génique sans l’aval des méde­cins, et de Jack­son Kennedy, un petit garçon atteint d’une mala­die géné­tique qui risque de le rendre aveugle si le trai­te­ment – approuvé par la Food and Drug Admi­nis­tra­tion (FDA) – ne fonc­tionne pas. En géné­ral, Zayner est contacté par « des gens qui sont grave­ment malades. Ils sont atteints de dystro­phies muscu­laires, [et me contactent] parce que j’ai fait cette expé­rience avec CrispR sur mes muscles. »

Déve­loppé il y a sept ans, CrispR est un outil parti­cu­liè­re­ment promet­teur. Jusqu’à présent, la théra­pie génique consis­tait à déli­vrer un gène sain à une cellule afin de suppléer un gène défaillant à l’ori­gine d’une mala­die. Il pouvait être injecté direc­te­ment dans l’or­ga­nisme (in vivo) au moyen d’un médi­ca­ment en cas d’in­suf­fi­sances muscu­laires, respi­ra­toires, oculaires, cardiaques ou neuro­lo­giques. Pour les mala­dies sanguines, un prélè­ve­ment de cellules était néces­saire (ex vivo). Ces deux tech­niques ont abouti à la créa­tion de médi­ca­ments comme le Strim­ve­lis, le Glybera ou le Luxturna. Selon un rapport publié l’an dernier par Trans­pa­rency Market Research (TMR), le marché des théra­pies géniques doit croître de 40 % entre 2018 et 2026.

Grâce à la protéine Cas9, CrispR va plus loin en offrant la possi­bi­lité de couper l’ADN à un endroit précis pour lui permettre de retrou­ver un gène fonc­tion­nel. Le 21 octobre dernier, des cher­cheurs du Massa­chu­setts Insti­tute of Tech­no­logy et de Harvard ont même trouvé une autre protéine, la trans­crip­tase inverse, qui pour­rait permettre de corri­ger 89 % des défauts géné­tiques. Quatre jour plus tôt, une équipe espa­gnole expliquait avoir allongé la durée de vie de souris grâce à une troi­sième protéine, la télo­mé­rase, sans avoir à modi­fier leur génome.

Un kit vendu par The Odin

Mais alors que de nombreux tests devront encore être réali­sés pour confir­mer ces résul­tats, des bioha­ckers comme Tris­tan Robert ou Josiah Zayner font fi des cadres métho­do­lo­giques qui gouvernent la science en expé­ri­men­tant les théra­pies géniques sur eux-mêmes. « Je n’ai pas de préoc­cu­pa­tions morales ou éthiques au sujet de l’édi­tion géné­tique », tranche le second. « Je suis plus inquiet par la pers­pec­tive d’une régu­la­tion du gouver­ne­ment qui empê­che­rait aux gens d’y avoir accès. » Le patron de The Odin dit vouloir offrir au grand public des trai­te­ments encore très chers quand ils ne sont pas tout bonne­ment inter­dits.

Le 8 mai dernier, Josiah Zayner a reçu une convo­ca­tion du Dépar­te­ment des consom­ma­teurs de Cali­for­nie, qui venait de lancer une enquête à son encontre. Son acti­vité a aussi suffi­sam­ment inquiété la séna­trice Répu­bli­caine de Cali­for­nie Ling Ling Chang pour qu’elle la cite dans son projet de loi visant à régle­men­ter l’uti­li­sa­tion de l’ou­til CrispR. Signée par le gouver­neur le 30 juillet, le texte devrait entrer en vigueur en janvier 2020. « CrispR devient acces­sible à un large public, mais beau­coup, au sein de la commu­nauté scien­ti­fique, s’alarment qu’il pour­rait avoir des effets néfastes en dehors de labo­ra­toires profes­sion­nels », justi­fie Chang.

Si la vente d’ou­tils d’édi­tion géné­tique pour l’hu­main est illé­gale aux États-Unis d’après la FDA, The Odin a arrêté d’en vendre car, à force de vouloir aller plus loin, « les gens vont se faire du mal », avoue Zayner. Désor­mais, la société ne propose plus que des kits pour modi­fier le génome d’ani­maux, libre à ceux qui veulent expé­ri­men­ter sur eux-mêmes de détour­ner leurs usage… Le 25 septembre 2019, le Dépar­te­ment des consom­ma­teurs de Cali­for­nie a donc mis fin à son enquête sans prévoir de mesure contre le bioha­cker.

Le grand biohack

Un petit homme chauve s’avance vers la scène de l’hô­tel Renais­sance, à Las Vegas. Plutôt que de prendre place sur un des trois fauteuils rouges, il s’as­soit sur le rebord et pose son ordi­na­teur portable près de lui. « Gabriel Licina est un biolo­giste molé­cu­laire et un adepte de la biolo­gie open-source », explique la présen­ta­trice de la confé­rence Biohack the Planet en ce mois de septembre 2019. « Il a ouvert des labo­ra­toires et déve­loppé des projets de biolo­gie en dehors du cadre acadé­mique pendant 10 ans. Il s’in­té­resse à la santé, à la longé­vité et biore­me­dia­tion. » Son visage a fait le tour du monde quand Licina a noirci ses yeux en y injec­tant une solu­tion à base de chlo­rine e6 aux proprié­tés photo-sensi­bi­li­sa­trices.

Le fonda­teur de Scihouse Inc. est venu parler du Glybera, une théra­pie génique conçue pour soigner le défi­cit fami­lial en lipo­pro­téine lipase. Cette mala­die rare « entraîne de grandes souf­frances », prévient Licina. Approuvé aux États-Unis en 2015, le Glybera « a été mis sur le marché pour un million de dollars », pour­suit-il avec un sourire plein de sarcasmes. Il n’a donc été vendu qu’une fois, à une Alle­mande dont le méde­cin s’est battu pour que son assu­rance couvre le trai­te­ment. Puis il a été retiré. Il existe donc une entre­prise, uniQure, qui détient le brevet sans rien en faire. « C’est fou, ils sont confor­ta­ble­ment assis à regar­der des gens souf­frir à cause de l’argent », s’agace-t-il.

Gabriel Licina

Alors Licina a décidé de régler le problème. Deux mois plus tôt, un scien­ti­fique autri­chien lui avait suggéré de compo­ser une copie du Glybera en repre­nant la séquence géné­tique décrite dans la litté­ra­ture scien­ti­fique. Moyen­nant 7 000 dollars, il est appa­rem­ment parvenu à la faire fonc­tion­ner sur des cellules de mammi­fère. Cette version pirate est entre ses mains à l’hô­tel Renais­sance de Las Vegas. Le bioha­cker la donne à tous ceux qui veulent la déve­lop­per dans un labo­ra­toire de biolo­gie. « Mais ne commen­cez pas par vous l’injec­ter », prévient-il. « S’il vous plaît, pour l’amour de Dieu, arrê­tez de vous muti­ler. »

Pour John Kaste­lein, un scien­ti­fique néer­lan­dais qui a parti­cipé à l’éla­bo­ra­tion de la Glybera, cette théra­pie génique est trop complexe pour pouvoir être bioha­ckée. Ce serait même « sans espoir ». Même s’il consi­dère le projet de Licina comme une tenta­tive bien­ve­nue d’ou­vrir l’ac­cès aux nouveaux trai­te­ments, le docteur Daniel Gaudet voit aussi mal comment il pour­rait abou­tir. Les moyens qui permettent de garan­tir sécu­rité et effi­ca­cité aux patients sont pour lui hors de portée des bioha­ckers. «  Le Glybera était trop cher, c’est fini », tranche ce spécia­liste cana­dien qui a conduit les premiers essais cliniques.

Comme le montre le rapport de Trans­pa­rency Market Research (TMR) suscité, ce domaine de recherche ne manque pour­tant pas d’argent. Mercredi 23 octobre, les Insti­tuts améri­cains de la santé (NIH), qui dépendent du Dépar­te­ment fédé­ral de la santé, ont annoncé qu’il allaient inves­tir 100 millions de dollars ces quatre prochaines années pour déve­lop­per des théra­pies géniques contre les mala­dies géné­tiques et le sida. La Fonda­tion Bill & Melinda Gates a promis le même inves­tis­se­ment. En mars, un patient séro­po­si­tif traité avec des cellules souches est entré en phase de rémis­sion.

Crédits : The Odin

Ces dix dernières années, les trai­te­ments géné­tiques ont fait « des progrès fulgu­rants, y compris pour trai­ter la cécité et certains types de leucé­mie ». Seule­ment, leurs coûts élevés les rendent « inac­ces­sibles » en dehors de pays riches. Les NIH et la Fonda­tion Bill & Melinda Gates disent donc vouloir favo­ri­ser leur acces­si­bi­lité. À l’hô­pi­tal pour enfants St. Jude de Memphis, les méde­cins ont déjà appliqué une théra­pie génique expé­ri­men­tale à un enfant atteint de défi­cit immu­ni­taire combiné sévère. Ils lui ont extrait de la moelle osseuse pour corri­ger le gène défaillant avant de lui réin­tro­duire.

« D’un point de vue physio­lo­gique et de qualité de vie, cela fonc­tionne », avance le méde­cin de St. Jude, James Downing. « Reste à savoir si ce sera durable. Est-ce que cela durera 10, 20 ou 50 ans pour ces enfants ? Nous ne le saurons qu’a­vec le temps. » Pour certains malades, ce temps est évidem­ment précieux. Mais ce genre de théra­pies est suscep­tible de provoquer des leucé­mies ou des effets secon­daires impor­tants. Autre­ment dit, aucun méde­cin sérieux ne conseillera à ses patients de toucher à son ADN à la maison. Josiah Zayner regrette d’ailleurs d’avoir publique­ment utilisé CrispR sur lui-même. « Je m’en veux car les gens le voient main­te­nant comme un moyen de deve­nir connu », souffle-t-il. « Et certains vont se faire du mal, ça ne fait aucun doute. »

Le bio-éthi­cien de Stan­ford Hank Greely est d’ac­cord sur ce point. « Même s’il fait tout bien, des gens vont le copier et pour­raient se faire mal », réagit-il en appre­nant sa volonté de s’injec­ter un vaccin poten­tiel contre le Covid-19. « Les expé­riences qui ne sont pas sous contrôle, avec des ingré­dients douteux, qui ne respectent pas les stan­dards et les condi­tions scien­ti­fiques ont peu de chance d’ap­por­ter des connais­sances qui produi­ront un vaccin plus vite. » Josiah Zayner est encore une fois prêt à prendre les paris.


Couver­ture : DR


 

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