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Malgré le scandale que chaque bavure policière provoque, des agents américains continuent d'opérer avec une violence hors de toute proportion.

par Servan Le Janne | 3 mars 2020

Des menottes au primaire

Une petite tête dépasse du bureau. Kaia Rolle, 6 ans, est assise sous un néon carré aux airs de puits de lumière, dans une pièce aux murs beiges de l’école Lucious & Emma Nixon d’Or­­lando, en Floride. Elle jette un regard oblique vers les menottes tendues dans son dos. « Elles sont pour quoi ? » demande la jeune fille d’une voix fluette. « Elles sont pour toi », répond froi­­de­­ment un poli­­cier, alors que son collègue ouvre les brace­­lets métal­­liques.

« Garde tes mains tendues, OK, ne bouge pas chérie, ça ne va pas faire mal », ordonne ce dernier. « Non je ne veux pas les menottes », sanglote Kaia Rolle. Impuis­­sante, l’élève se laisse guider à l’ex­­té­­rieur du bâti­­ment, les mains jointes et les joues humides. « La plus grande aven­­ture c’est toi-même », dit une pancarte fixée près de la sortie. Une fois dehors, malgré ses suppli­­ca­­tions, elle est emme­­née vers la voiture de police dans un concert de pleurs. Au commis­­sa­­riat, les forces de l’ordre prennent ses empreintes et la photo­­gra­­phient.

En ce jeudi 19 septembre 2019, la police a été appe­­lée par l’éta­­blis­­se­­ment afin de prendre en charge une écolière qui avait donné des coups de pieds à trois membres du person­­nel. Mais quand Dennis Turner a passé les menottes à Kaia Rolle, certains employés lui ont dit que ce n’était pas néces­­saire. « J’ai arrêté 6 000 personnes en 28 ans, beau­­coup de gens », s’est contenté de plas­­tron­­ner l’agent. « La plus jeune avait 7 ans. Elle a 8 ans non ? » Deux ans de moins, lui a-t-on répondu. « Elle a 6 ans ? Alors elle a battu le record. »

Sa grand-mère, Mera­­lyn Kirk­­land, a reçu un appel de l’école lui annonçant l’ar­­res­­ta­­tion. « Aucune petite fille de 6 ans ne devrait avoir à racon­­ter qu’on lui a mis les menottes, qu’on l’a placée à l’ar­­rière d’une voiture de police et qu’elle a été amenée dans un centre pour jeunes délinquants pour prendre ses empreintes et des photos », juge-t-elle. Si aucun âge mini­­mum n’existe pour les inter­­­pel­­la­­tions en Floride, la police d’Or­­lando recom­­mande à ses agents de ne pas se servir de menottes pour des enfants de moins de 12 ans. Lundi 23 septembre, elle a d’ailleurs décidé de limo­­ger Dennis Turner, qui avait emmené au poste un autre enfant de six ans le même jour.

« Ce qui est arrivé à ces enfants n’est pas juste de la faute d’un mauvais poli­­cier », juge Arwa Mahdawi, édito­­ria­­liste du Guar­­dian basée à New York. « C’est la faute d’un système pourri. Ces dernières décen­­nies, les écoles améri­­caines, et notam­­ment ses écoles privées, sont deve­­nues des zones mili­­ta­­ri­­sées, où patrouillent de plus en plus d’agents en armes. » En novembre dernier, une école de Penn­­syl­­va­­nie a appelé le 911 parce qu’une fille de six ans, atteinte du syndrome de Down, avait pointé un ensei­­gnant en mimant un pisto­­let avec ses doigts. La direc­­tion a même indiqué vouloir réunir une équipe d’éva­­lua­­tion des menaces – une réac­­tion passa­­ble­­ment dispro­­por­­tion­­née, selon la mère de l’élève, Maggie Gaines.

Pire, des poli­­ciers de Fresno, en Cali­­for­­nie, n’ont pas hésité à mettre les menottes à un adoles­cent autiste en pleine crise d’épi­­lep­­sie vendredi 31 janvier 2020. Lourdes Ponce avait appelé les secours en enten­­dant son fils de 16 ans pris de convul­­sions dans les toilettes d’un fast-food. Au lieu de l’ai­­der, deux agents ont procédé à son arres­­ta­­tion, toute honte bue. « Mon fils ne faisait de mal à personne, il faisait simple­­ment une crise », s’est indi­­gnée Lourdes Ponce. Dans les minutes qui ont suivi, une ambu­­lance a heureu­­se­­ment pu s’oc­­cu­­per de lui.

En avril 2019, une vidéo obte­­nue par BuzzFeed montrait des membres des forces de l’ordre traî­­ner une adoles­­cente de 16 ans dans les esca­­liers d’un lycée de Chicago, dans l’Il­­li­­nois, avant de la frap­­per et de l’im­­mo­­bi­­li­­ser avec un Taser. Malgré les critiques qui pleuvent sur eux depuis des années, les gardiens de la paix améri­­cains conti­­nuent de commettre bavure sur bavure, quand ils ne tuent pas carré­­ment des inno­­cents. Ce phéno­­mène drama­­tique n’est ni restreint aux écoles, ni à certaines régions du pays. C’est toute une insti­­tu­­tion qui, à force d’abus, trans­­forme la violence légi­­time dont elle est censée être dépo­­si­­taire en violence illé­­gi­­time. Comme le dit Arwa Mahdawi, il y a quelque chose de pourri au cœur de la police améri­­caine.

Haine infil­­trée

Quand le nom de Dennis Turner est sorti dans la presse, les équipe du Orlando Senti­­nel, un quoti­­dien de la ville de Floride, ont fouillé leurs archives pour retrou­­ver sa trace. Et ils n’ont pas eu à cher­­cher trop loin. Engagé en 1995, ce poli­­cier avait été arrêté pour avoir frappé son fils de 7 ans lorsqu’il était revenu de l’école avec de mauvaises notes en 1998. Il avait alors écopé d’une suspen­­sion. « Ça ne doit pas vous arrê­­ter d’im­­po­­ser une disci­­pline à vos enfants », avait-il déclaré à cette occa­­sion, alors que le garçon avait des bleus sur le torse et les bras. Turner avait aussi été sermonné par ses supé­­rieurs en 2015 pour avoir donné cinq coups de Taser à un suspect, dont deux au moment où il était au sol. À l’époque, la Ville d’Or­­lando avait dû enga­­ger 940 000 dollars de frais de justice pour des abus poli­­ciers.

Afro-améri­­cain comme Kaia Rolle, Dennis Turner est peut-être avant tout le produit d’une société violente. En 2018, des citoyens améri­­cains ont commis 16 214 meurtres, soit 2 000 de plus qu’en 2014. Ils ont aussi perpé­­tré 41 tueries de masse en 2019, le nombre le plus élevé jamais dénom­­bré. Sachant qu’un Améri­­cain sur quatre est sujet à des troubles psycho­­lo­­giques une fois dans sa vie, à en croire la Natio­­nal Alliance on Mental Illness, l’exis­­tence de 270 à 357 millions d’armes à feu sur le terri­­toire n’est pas pour apai­­ser ceux qui s’oc­­cupent de la sécu­­rité. Mais ces chiffres n’ex­­pliquent pas l’agres­­si­­vité de trop nombreux agents à l’égard d’in­­di­­vi­­dus aussi inof­­fen­­sifs que des enfants de six ans. La police est aussi gangre­­née par le racisme et trop sûre de ses méthodes brutales.

*

En Alabama, le mouve­­ment des droits civiques est trau­­ma­­tisé par l’im­­pu­­nité réser­­vée par la police au Ku Klux Klan (KKK). Le 14 mai 1961, des membres de ce grou­­pus­­cule supré­­ma­­ciste blanc ont attaqué le bus des Free­­dom Riders qui étaient venus défendre les droits des mino­­ri­­tés dans le village d’An­­nis­­ton. Les pneus du véhi­­cule ont été crevés, les fenêtres brisées et l’in­­té­­rieur incen­­dié sans que les forces de l’ordre, postées à quelques mètres, ne daignent bouger d’une semelle.

Trente ans plus tard, alors que le Civil Rights Act a inter­­­dit les discri­­mi­­na­­tions et que le Ku Klux Klan a reculé, un groupe d’of­­fi­­ciers de la police de Los Angeles est accusé d’avoir terro­­risé les mino­­ri­­tés en vanda­­lisent leurs maisons, en les tortu­­rant voire en les tuant. Membres d’un groupe néo-nazi baptisé Lynd­­wood Vikings, certains écopent de lourde peines et le Los Angeles Sheriff’s Depart­­ment est condamné à une amende de 9 millions de dollars.

Dans un rapport de FBI rédigé en 2006, des agents du contre-terro­­risme préviennent que des supré­­ma­­cistes blancs ont passé des décen­­nies à tenter « d’in­­fil­­trer la police ». Le docu­­ment sera révélé en 2017 par The Inter­­cept. Entre-temps, en 2012, un poli­­cier de Little Rock, dans l’Ar­­kan­­sas, tue un adoles­cent afro-améri­­cain. Il avait parti­­cipé à une réunion du KKK, tout comme un agent de Holton, dans le Michi­­gan, renvoyé cette année-là. Il faut dire qu’à en croire une étude univer­­si­­taire de 2014, les enfants noirs sont géné­­ra­­le­­ment vus comme « moins inno­­cents » que les blancs aux États-Unis. Ils sont d’ailleurs punis plus souvent dès l’école, d’après un docu­­ment du minis­­tère de l’Édu­­ca­­tion. Sans surprise, les adultes afro-améri­­cains ont trois fois plus de chances de finir en prison, selon les chiffres du Violence Policy Center.

Une enquête du Guar­­dian déter­­mine en 2015 que les Noirs-Améri­­cains ont neuf fois plus de chances d’être tués par un déten­­teur de l’au­­to­­rité que les autres. En attestent les morts de Michael Brown à Fergu­­son, dans le Missouri, de Fred­­die Gray à Balti­­more, dans le Mary­­land, de Tamir Rica à Cleve­­land, dans l’Ohio, et d’Eric Garner à New York, tous abat­­tus pas un poli­­cier en dépit de l’ab­­sence de danger qu’ils repré­­sen­­taient. Si les forces de police sont parti­­cu­­liè­­re­­ment décen­­tra­­li­­sées aux États-Unis, avec quelque 750 000 agents locaux et 120 000 agents fédé­­raux, ces drames ne se déroulent pas forcé­­ment à l’en­­droit où l’on pour­­rait s’y attendre, à savoir dans le sud du pays, où le racisme est plus ancré et les armes plus dispo­­nibles.

Le problème est donc à la fois local et natio­­nal : une culture de la violence infuse dans les diffé­­rentes strates de la police améri­­caine et trouve à s’ex­­pri­­mer dans des contextes parti­­cu­­liers, avec d’au­­tant plus d’aise que certains diri­­geants semblent s’en accom­­mo­­der. En 2018, l’an­­cien procu­­reur géné­­ral Jeff Sessions a signé un mémo­­ran­­dum pour réduire la capa­­cité du minis­­tère de la Justice à enquê­­ter sur les divi­­sions locales de police, y compris les 14 qui avaient accepté une super­­­vi­­sion sous le mandat de Barack Obama. « Les méfaits de quelques indi­­vi­­dus ne doivent pas remettre en cause le travail légi­­time et hono­­rable de poli­­ciers et d’agences qui préservent la sécu­­rité des Améri­­cains », avait-il justi­­fié. Quand il était séna­­teur de l’Ala­­bama, ce proche de Donald Trump avait déclaré, sur le ton de la blague, que les membres du KKK étaient pour lui des gens « OK », jusqu’à ce qu’il « apprenne qu’ils fument du canna­­bis ».


Couver­­ture : Justin Snyder


 

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