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Malgré le scandale que chaque bavure policière provoque, des agents américains continuent d'opérer avec une violence hors de toute proportion.

par Servan Le Janne | 28 mai 2020

À l’ar­rière d’une voiture de police, un homme est plaqué au sol, le visage écrasé contre le bitume par le genoux d’un agent de Minnea­po­lis. « Je vais mourir », arti­cule l’Afro-Améri­cain avec peine entre deux râles. « Relaxe », répond le fonc­tion­naire en main­te­nant son emprise. Mais George Floyd n’ar­rive pas à respi­rer. Après avoir longue­ment imploré le poli­cier de reti­rer son genou, ce lundi 25 mai 2020 sur Chicago Avenue South, le quadra­gé­naire accusé d’avoir utilisé de faux docu­ments est conduit à l’hô­pi­tal. Il meurt dans les minutes qui suivent.

Le lende­main, les quatre poli­ciers impliqués dans son inter­pel­la­tion sont renvoyés et une enquête est ouverte par le FBI. Horri­fiés par les images de cette agonie, filmée par des passants et camé­ras de surveillance, des inter­nautes du monde entier réclament justice. Tandis que les poli­ciers prétendent que George Floyd a résisté à son arres­ta­tion, de nouvelles vidéos semblent contre­dire cette affir­ma­tion en montrant l’homme rester calme pendant que les agents usent de la force contre lui.

Pour l’avo­cat de la famille de George Floyd, Benja­min Crump, ces quatre agents blancs ont montré un usage « abusif, exces­sif et inhu­main de la force » face à un délit « non violent ». Il est temps de mettre fin au « profi­lage racial et à la mini­mi­sa­tion des vies noires par la police », demande Crump, qui défend égale­ment la famille d’Ah­maud Arbery.

Lui aussi afro-améri­cain, Arbery a été tué le 23 février 2020 sur une petite route de Bruns­wick, en Géor­gie. Dans le lotis­se­ment de Satilla Shores, il cher­chait à échap­per à un homme lorsqu’il a été atteint par trois coups de feu. Il avait 25 ans et n’avait commis aucun délit. En le voyant s’ap­pro­cher d’une maison en construc­tion, deux rive­rains, Gregory et Travis McMi­chael, expliquent l’avoir pris pour un cambrio­leur. Et le second lui a ôté la vie.

Enten­dus par la police, Gregory et Travis ont été relâ­chés après avoir plaidé la légi­time défense. Il a fallu plus de deux mois, et la publi­ca­tion d’une vidéo tour­née sur les lieux, mardi 5 mai, pour que la justice de Géor­gie convoque un grand jury afin de déter­mi­ner si des charges doivent être rete­nues contre cet ancien poli­cier et son fils. Dimanche 10 mai, à la faveur du reten­tis­se­ment média­tique de la vidéo, ils ont fina­le­ment été inter­pel­lés. Mais la police ne semblait pas pres­sée d’élu­ci­der cette affaire. Et ce n’est pas la première fois qu’elle bafoue les droits de mino­ri­tés aux États-Unis.

Des menottes au primaire

Une petite tête dépasse du bureau. Kaia Rolle, 6 ans, est assise sous un néon carré aux airs de puits de lumière, dans une pièce aux murs beiges de l’école Lucious & Emma Nixon d’Or­lando, en Floride. Elle jette un regard oblique vers les menottes tendues dans son dos. « Elles sont pour quoi ? » demande la jeune fille d’une voix fluette. « Elles sont pour toi », répond froi­de­ment un poli­cier, alors que son collègue ouvre les brace­lets métal­liques.

« Garde tes mains tendues, OK, ne bouge pas chérie, ça ne va pas faire mal », ordonne ce dernier. « Non je ne veux pas les menottes », sanglote Kaia Rolle. Impuis­sante, l’élève se laisse guider à l’ex­té­rieur du bâti­ment, les mains jointes et les joues humides. « La plus grande aven­ture c’est toi-même », dit une pancarte fixée près de la sortie. Une fois dehors, malgré ses suppli­ca­tions, elle est emme­née vers la voiture de police dans un concert de pleurs. Au commis­sa­riat, les forces de l’ordre prennent ses empreintes et la photo­gra­phient.

En ce jeudi 19 septembre 2019, la police a été appe­lée par l’éta­blis­se­ment afin de prendre en charge une écolière qui avait donné des coups de pieds à trois membres du person­nel. Mais quand Dennis Turner a passé les menottes à Kaia Rolle, certains employés lui ont dit que ce n’était pas néces­saire. « J’ai arrêté 6 000 personnes en 28 ans, beau­coup de gens », s’est contenté de plas­tron­ner l’agent. « La plus jeune avait 7 ans. Elle a 8 ans non ? » Deux ans de moins, lui a-t-on répondu. « Elle a 6 ans ? Alors elle a battu le record. »

Sa grand-mère, Mera­lyn Kirk­land, a reçu un appel de l’école lui annonçant l’ar­res­ta­tion. « Aucune petite fille de 6 ans ne devrait avoir à racon­ter qu’on lui a mis les menottes, qu’on l’a placée à l’ar­rière d’une voiture de police et qu’elle a été amenée dans un centre pour jeunes délinquants pour prendre ses empreintes et des photos », juge-t-elle. Si aucun âge mini­mum n’existe pour les inter­pel­la­tions en Floride, la police d’Or­lando recom­mande à ses agents de ne pas se servir de menottes pour des enfants de moins de 12 ans. Lundi 23 septembre, elle a d’ailleurs décidé de limo­ger Dennis Turner, qui avait emmené au poste un autre enfant de six ans le même jour.

« Ce qui est arrivé à ces enfants n’est pas juste de la faute d’un mauvais poli­cier », juge Arwa Mahdawi, édito­ria­liste du Guar­dian basée à New York. « C’est la faute d’un système pourri. Ces dernières décen­nies, les écoles améri­caines, et notam­ment ses écoles privées, sont deve­nues des zones mili­ta­ri­sées, où patrouillent de plus en plus d’agents en armes. » En novembre dernier, une école de Penn­syl­va­nie a appelé le 911 parce qu’une fille de six ans, atteinte du syndrome de Down, avait pointé un ensei­gnant en mimant un pisto­let avec ses doigts. La direc­tion a même indiqué vouloir réunir une équipe d’éva­lua­tion des menaces – une réac­tion passa­ble­ment dispro­por­tion­née, selon la mère de l’élève, Maggie Gaines.

Pire, des poli­ciers de Fresno, en Cali­for­nie, n’ont pas hésité à mettre les menottes à un adoles­cent autiste en pleine crise d’épi­lep­sie vendredi 31 janvier 2020. Lourdes Ponce avait appelé les secours en enten­dant son fils de 16 ans pris de convul­sions dans les toilettes d’un fast-food. Au lieu de l’ai­der, deux agents ont procédé à son arres­ta­tion, toute honte bue. « Mon fils ne faisait de mal à personne, il faisait simple­ment une crise », s’est indi­gnée Lourdes Ponce. Dans les minutes qui ont suivi, une ambu­lance a heureu­se­ment pu s’oc­cu­per de lui.

En avril 2019, une vidéo obte­nue par BuzzFeed montrait des membres des forces de l’ordre traî­ner une adoles­cente de 16 ans dans les esca­liers d’un lycée de Chicago, dans l’Il­li­nois, avant de la frap­per et de l’im­mo­bi­li­ser avec un Taser. Malgré les critiques qui pleuvent sur eux depuis des années, les gardiens de la paix améri­cains conti­nuent de commettre bavure sur bavure, quand ils ne tuent pas carré­ment des inno­cents. Ce phéno­mène drama­tique n’est ni restreint aux écoles, ni à certaines régions du pays. C’est toute une insti­tu­tion qui, à force d’abus, trans­forme la violence légi­time dont elle est censée être dépo­si­taire en violence illé­gi­time. Comme le dit Arwa Mahdawi, il y a quelque chose de pourri au cœur de la police améri­caine.

Haine infil­trée

Quand le nom de Dennis Turner est sorti dans la presse, les équipe du Orlando Senti­nel, un quoti­dien de la ville de Floride, ont fouillé leurs archives pour retrou­ver sa trace. Et ils n’ont pas eu à cher­cher trop loin. Engagé en 1995, ce poli­cier avait été arrêté pour avoir frappé son fils de 7 ans lorsqu’il était revenu de l’école avec de mauvaises notes en 1998. Il avait alors écopé d’une suspen­sion. « Ça ne doit pas vous arrê­ter d’im­po­ser une disci­pline à vos enfants », avait-il déclaré à cette occa­sion, alors que le garçon avait des bleus sur le torse et les bras. Turner avait aussi été sermonné par ses supé­rieurs en 2015 pour avoir donné cinq coups de Taser à un suspect, dont deux au moment où il était au sol. À l’époque, la Ville d’Or­lando avait dû enga­ger 940 000 dollars de frais de justice pour des abus poli­ciers.

Afro-améri­cain comme Kaia Rolle, Dennis Turner est peut-être avant tout le produit d’une société violente. En 2018, des citoyens améri­cains ont commis 16 214 meurtres, soit 2 000 de plus qu’en 2014. Ils ont aussi perpé­tré 41 tueries de masse en 2019, le nombre le plus élevé jamais dénom­bré. Sachant qu’un Améri­cain sur quatre est sujet à des troubles psycho­lo­giques une fois dans sa vie, à en croire la Natio­nal Alliance on Mental Illness, l’exis­tence de 270 à 357 millions d’armes à feu sur le terri­toire n’est pas pour apai­ser ceux qui s’oc­cupent de la sécu­rité. Mais ces chiffres n’ex­pliquent pas l’agres­si­vité de trop nombreux agents à l’égard d’in­di­vi­dus aussi inof­fen­sifs que des enfants de six ans. La police est aussi gangre­née par le racisme et trop sûre de ses méthodes brutales.

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En Alabama, le mouve­ment des droits civiques est trau­ma­tisé par l’im­pu­nité réser­vée par la police au Ku Klux Klan (KKK). Le 14 mai 1961, des membres de ce grou­pus­cule supré­ma­ciste blanc ont attaqué le bus des Free­dom Riders qui étaient venus défendre les droits des mino­ri­tés dans le village d’An­nis­ton. Les pneus du véhi­cule ont été crevés, les fenêtres brisées et l’in­té­rieur incen­dié sans que les forces de l’ordre, postées à quelques mètres, ne daignent bouger d’une semelle.

Trente ans plus tard, alors que le Civil Rights Act a inter­dit les discri­mi­na­tions et que le Ku Klux Klan a reculé, un groupe d’of­fi­ciers de la police de Los Angeles est accusé d’avoir terro­risé les mino­ri­tés en vanda­lisent leurs maisons, en les tortu­rant voire en les tuant. Membres d’un groupe néo-nazi baptisé Lynd­wood Vikings, certains écopent de lourde peines et le Los Angeles Sheriff’s Depart­ment est condamné à une amende de 9 millions de dollars.

Dans un rapport de FBI rédigé en 2006, des agents du contre-terro­risme préviennent que des supré­ma­cistes blancs ont passé des décen­nies à tenter « d’in­fil­trer la police ». Le docu­ment sera révélé en 2017 par The Inter­cept. Entre-temps, en 2012, un poli­cier de Little Rock, dans l’Ar­kan­sas, tue un adoles­cent afro-améri­cain. Il avait parti­cipé à une réunion du KKK, tout comme un agent de Holton, dans le Michi­gan, renvoyé cette année-là. Il faut dire qu’à en croire une étude univer­si­taire de 2014, les enfants noirs sont géné­ra­le­ment vus comme « moins inno­cents » que les blancs aux États-Unis. Ils sont d’ailleurs punis plus souvent dès l’école, d’après un docu­ment du minis­tère de l’Édu­ca­tion. Sans surprise, les adultes afro-améri­cains ont trois fois plus de chances de finir en prison, selon les chiffres du Violence Policy Center.

Une enquête du Guar­dian déter­mine en 2015 que les Noirs-Améri­cains ont neuf fois plus de chances d’être tués par un déten­teur de l’au­to­rité que les autres. En attestent les morts de Michael Brown à Fergu­son, dans le Missouri, de Fred­die Gray à Balti­more, dans le Mary­land, de Tamir Rica à Cleve­land, dans l’Ohio, et d’Eric Garner à New York, tous abat­tus pas un poli­cier en dépit de l’ab­sence de danger qu’ils repré­sen­taient. Si les forces de police sont parti­cu­liè­re­ment décen­tra­li­sées aux États-Unis, avec quelque 750 000 agents locaux et 120 000 agents fédé­raux, ces drames ne se déroulent pas forcé­ment à l’en­droit où l’on pour­rait s’y attendre, à savoir dans le sud du pays, où le racisme est plus ancré et les armes plus dispo­nibles.

Le problème est donc à la fois local et natio­nal : une culture de la violence infuse dans les diffé­rentes strates de la police améri­caine et trouve à s’ex­pri­mer dans des contextes parti­cu­liers, avec d’au­tant plus d’aise que certains diri­geants semblent s’en accom­mo­der. En 2018, l’an­cien procu­reur géné­ral Jeff Sessions a signé un mémo­ran­dum pour réduire la capa­cité du minis­tère de la Justice à enquê­ter sur les divi­sions locales de police, y compris les 14 qui avaient accepté une super­vi­sion sous le mandat de Barack Obama. « Les méfaits de quelques indi­vi­dus ne doivent pas remettre en cause le travail légi­time et hono­rable de poli­ciers et d’agences qui préservent la sécu­rité des Améri­cains », avait-il justi­fié. Quand il était séna­teur de l’Ala­bama, ce proche de Donald Trump avait déclaré, sur le ton de la blague, que les membres du KKK étaient pour lui des gens « OK », jusqu’à ce qu’il « apprenne qu’ils fument du canna­bis ».


Couver­ture : Justin Snyder


 

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