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Lâchés par les États-Unis, les Kurdes de Syrie sont contraints de se retourner vers le régime de Bachar el-Assad et la Russie pour résister à l'offensive turque.

par Servan Le Janne | 21 octobre 2019

La base vide

Au fond d’une longue tente beige où les tables sont alignées comme à la cantine, Fadel Nasrala ouvre un frigo rempli de canettes. Il en détaille le contenu puis se penche sur une pile d’objets aban­­don­­nés. Il y a des barres de céréales, une bouteille de vin mous­­seux, un rouleau de scotch et même un plateau repas à moitié plein. Instal­­lée à Manbij, une ville du nord de la Syrie, cette base mili­­taire a visi­­ble­­ment été quit­­tée à la va-vite.

Entre deux paquets de chips, le corres­­pon­­dant d’Anna News repère la couver­­ture jaune du roman suédois Les Hommes qui n’ai­­maient pas les femmes. Il est traduit en anglais. « Regar­­dez comme ils avaient préparé la base », commente-t-il en se filmant. « Ils pensaient qu’ils allaient rester ici long­­temps. » Fadel Nasrala travaille pour une agence de presse d’Ab­­kha­­zie, une région de Géor­­gie contrô­­lée par Moscou depuis 2008. À ce titre, il suit l’ar­­mée russe dans ses manœuvres en Syrie.

Crédits : Fadel Nasrala/Anna News

À Manbij, non loin de la fron­­tière turque et de l’Eu­­phrate, le jour­­na­­liste tombe sur un ballon de foot­­ball améri­­cain en visi­­tant les dortoirs. Des soldats de l’US Army vivaient ici jusqu’à ce que Trump leur ordonne soudain de plier bagage mardi 15 octobre 2019. « Les forces de la coali­­tion se retirent du nord de la Syrie », a annoncé le colo­­nel Myles Caggins III. « Nous sommes sortis de Manbij. » Un millier de soldats seraient ainsi partis séance tenante, au grand plai­­sir de Fadel Nasrala et des soldats russes. « Manbij est à nous ! » fanfa­­ronne le corres­­pon­­dant.

Par « nous », Nasrala entend Moscou et Damas, dont les hommes avancent côte à côte en Syrie. « Les forces gouver­­ne­­men­­tales syriennes ont pris le contrôle total de la ville de Manbij et des loca­­li­­tés avoi­­si­­nantes », a déclaré le minis­­tère de la Défense russe dans un commu­­niqué, cité par l’AFP. Cette opéra­­tion est menée en réac­­tion à l’of­­fen­­sive d’An­­kara dans la région, lancée le 9 octobre. Un soldat turc a d’ailleurs été tué par un obus et huit autres ont été bles­­sés. « L’ar­­mée turque a répliqué en bombar­­dant des posi­­tions des forces kurdes », indique Reuters. Car par un éton­­nant retour­­ne­­ment d’al­­liance, les Kurdes, lâchés par les États-Unis, ont dû faire appel au régime syrien et son parrain russe. « C’était inima­­gi­­nable il y a quelques semaines », remarque Adel Baka­­wan, socio­­logue franco-kurde relié à l’EHESS et auteur du livre L’Im­­pos­­sible État irakien : les Kurdes à la recherche d’un État.

Après s’être entre­­tenu avec Erdo­­gan le 6 octobre au télé­­phone, Donald Trump a ordonné le retrait de ses hommes du nord de la Syrie. La voie étant libre, les Turcs ont fondu sur les forces kurdes des YPG qui, si elles ont fait recu­­ler l’État isla­­mique dans la région avec l’aide de Washing­­ton, ont le défaut d’être alliées au PKK. Lequel PKK est combattu par le pouvoir en Turquie. « Nous allons appliquer notre déci­­sion à Manbij », a déclaré Erdo­­gan lundi 14 octobre. « Quand Manbij sera évacué, nous n’irons pas là-bas en tant que Turquie, nos frères arabes, qui sont les vrais proprié­­taires, les tribus… y retour­­ne­­ront. Nous assu­­re­­rons leur retour et leur sécu­­rité. »

Les drapeaux russe et syrien près de Manbij
Crédits : Mahmoud Bali

Hélas pour lui, Moscou est arrivé en premier. « Que le drapeau russe soit hissé au lieu du drapeau améri­­cain et que les YPG [y restent] sous le contrôle d’une autre puis­­sance est une chose inac­­cep­­table », a déclaré le porte-parole du président turc, Ibra­­him Kalin. Pour Trump, c’est égal. Turcs et Kurdes sont des « enne­­mis natu­­rels » et « il est temps pour d’autres dans la région, dont certains ont des richesses, de proté­­ger eux-mêmes leurs pays. » Lors d’un meeting au Texas, jeudi 17 octobre, il est revenu sur sa déci­­sion : « Ce que j’ai fait n’était pas conven­­tion­­nel. J’ai dit qu’ils allaient se battre ensemble un petit moment comme deux enfants dans un parc, il faut les lais­­ser se battre un peu avant de les sépa­­rer. »

Selon l’Ob­­ser­­va­­toire syrien des droits de l’Homme, 300 000 personnes ont été dépla­­cées et 71 civils sont morts depuis le 9 octobre. Les auto­­ri­­tés kurdes déplorent elles 218 victimes civiles. Jeudi 17 octobre, à l’is­­sue d’une rencontre avec Erdo­­gan, le vice-président améri­­cain Mike Pence a annoncé un cessez-le-feu. Vendredi matin, les armes parlaient pour­­tant encore : cinq civils ont perdu la vie à Ras al-Aïn.

L’im­­passe

Au milieu des gravats de Manbij, sous le soleil de ce mois d’août 2016, une femme en niqab prend dans ses bras une combat­­tante des Forces démo­­cra­­tiques syriennes (FDS). Entre elles, une Kala­ch­­ni­­kov est ballot­­tée par l’ac­­co­­lade au bout d’une lanière. On devine un grand sourire sous le voile noir, voile noir que d’autres habi­­tantes sont en train de passer au feu. Après deux mois de combats, les FDS sont parve­­nues à reprendre la ville à l’État isla­­mique, grâce à l’ap­­pui de l’avia­­tion améri­­caine. Cette armée repose en majeure partie sur les YPG kurdes.

Aban­­don­­née par les forces du régime en juin 2012, Manbij a eu tôt fait de se retrou­­ver sous la menace de groupes djiha­­distes. Profi­­tant des dissen­­sions entre les factions rebelles, Ahrar al-Cham et le Front al-Nosra se sont insi­­nués en avril 2013, suivis, au mois de juin, par l’État isla­­mique. Malgré la forte oppo­­si­­tion d’une partie de la popu­­la­­tion – visible par des slogans inscrits sur les murs –, Daech est parvenu à impo­­ser son joug début 2014, en ayant notam­­ment pris posses­­sion des moulins à farine et de l’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment en pain.

Pour endi­­guer l’avan­­cée terro­­riste dans tout le pays, une coali­­tion inter­­­na­­tio­­nale a été formée en août 2014. « Elle comp­­tait 64 pays, mais 80 % des effec­­tifs étaient améri­­cains », pointe Adel Baka­­wan. De son côté, Manbij se débat­­tait en orga­­ni­­sant des grèves et des mani­­fes­­ta­­tions contre l’EI, sans succès. La ville a fina­­le­­ment été prise d’as­­saut par les FDS, avec pour colonne verté­­brale le YPG, en juin 2016. Et au mois d’août, ses femmes ont enfin pu brûler leurs voiles noirs.

« Les FDS ont 70 000 soldats qui ont combattu contre l’ex­­tré­­misme djiha­­diste, la haine ethnique et l’op­­pres­­sion des femmes depuis 2015 », plaide leur chef, Abdi Mazloum, dans une tribune publiée le 13 octobre 2019 par Foreign Policy. D’après le comman­­dant, ils ont perdu 11 000 hommes et fait 12 000 prison­­niers djiha­­distes. « À la demande de Washing­­ton », pour­­suit-il, « nous avons accepté de reti­­rer nos armes de la fron­­tière avec la Turquie », puisque « la Turquie ne nous attaque­­rait pas tant que le gouver­­ne­­ment des États-Unis tien­­drait parole. »

Les FDS entrent à Manbij en 2016
Crédits : Mahmud Balî

Las, dimanche 6 octobre, vers 1 h du matin, Erdo­­gan a composé le numéro de la Maison-Blanche. Sur quoi, Trump a décidé de reti­­rer les soldats du nord de la Syrie, susci­­tant l’ire « de la majo­­rité abso­­lue du Penta­­gone, de la Maison-Blanche mais aussi du Congrès », selon Adel Baka­­wan. Le comman­­dant Mazloum lui demande donc désor­­mais de rete­­nir les Turcs. Trump a fait une tenta­­tive : dans une lettre surréa­­liste signée le 9 octobre, le milliar­­daire menace de « détruire » leur écono­­mie. Mais selon la BBC, Erdo­­gan l’a jetée à la poubelle.

Alors, les Kurdes vont « peut être devoir recon­­si­­dé­­rer leurs alliances », explique Abdi Mazloum. « Les Russes et le régime syrien ont fait des propo­­si­­tions qui pour­­raient sauver les vies de millions de gens qui vivent sous notre protec­­tion. Nous ne croyons par leurs promesses. Pour être honnêtes, c’est diffi­­ciles de savoir qui croire. » Trump, en tout cas, a perdu du crédit dans la région. « Nous savons que nous devrons faire des compro­­mis doulou­­reux avec Moscou et Bachar el-Assad si nous déci­­dons de travailler avec eux. Mais si nous devons choi­­sir entre les compro­­mis et le géno­­cide de notre peuple, nous choi­­si­­rons sans aucun doute la vie de notre peuple. »

Au lende­­main de cette tribune, les forces kurdes annoncent avoir trouvé un accord avec Moscou et Damas pour enrayer l’avan­­cée turque. Grâce à lui, « les forces mili­­taires du régime revien­­dront dans les 35 % du terri­­toire contrô­­lés par les FDS », prédit Adel Baka­­wan. « Ils s’y déploient déjà presque sans tirer de balles. » Désor­­mais, les Russes semblent les mieux placés pour épar­­gner un nouveau massacre aux Kurdes. Mais à quel prix ?

La fin du rêve

Manbij est à peine libé­­rée, ce mercredi 24 août 2016, que la Turquie se rapproche dange­­reu­­se­­ment. À 32 km de là, tout près de la fron­­tière turque, Ankara a envoyé ses chars délo­­ger les combat­­tants de l’État isla­­mique et les milices kurdes présentes à Djara­­bu­­lus, dans le nord de la Syrie. Les FDS venaient d’y nommer un conseil mili­­taire, dont le respon­­sable, Abdul­­sat­­tar el-Kadiri, a tenu un jour avant d’être assas­­siné le 23 août.

Tout en présen­­tant l’opé­­ra­­tion « Bouclier de l’Eu­­phrate » comme une attaque contre l’EI, la Turquie enfonce un coin dans les défenses kurdes. Elle obtient ainsi le soutien de la coali­­tion contre le terro­­risme, au premier rang desquels se trouvent les États-Unis, par ailleurs membres comme elle de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion du traité de l’At­­lan­­tique nord (OTAN).

Une patrouille turque à Manbij
Crédits : Türk Silahlı Kuvvet­­leri

Pour Damas, il s’agit en revanche d’une « viola­­tion flagrante » de sa souve­­rai­­neté. Depuis le début de la guerre, en 2011, « l’op­­po­­si­­tion syrienne a été finan­­cée par la Turquie contre Bachar », rappelle Adel Baka­­wan. Au contraire, la Russie a mis son armée au service du régime en 2015. Elle se trouve donc elle aussi « profon­­dé­­ment préoc­­cu­­pée » par l’ir­­rup­­tion des Turcs dans le nord de la Syrie. Dans un premier temps, ils demeurent le long de la fron­­tière, à distance de Manbij. Mais leurs hommes reviennent à la charge début 2018.

En janvier, après avoir averti le Conseil de sécu­­rité des Nations unies, Ankara fait une percée jusqu’à Afrin pour couper les terri­­toires contrô­­lés par les Kurdes en deux. Aussi­­tôt, Erdo­­gan annonce qu’il entend aussi les délo­­ger de Manbij. Présents dans la région, les États-Unis décident alors de négo­­cier. Ils obtiennent un départ des YPG contre le déploie­­ment de patrouilles améri­­cano-turques entre la ville et la fron­­tière. Elles se mettent en place en septembre 2018.

Une première fois, en décembre, Trump émet l’idée de rapa­­trier ses soldats, après s’être entre­­tenu avec Erdo­­gan. Désa­­voué par l’état-major et le Congrès, il annonce en février le main­­tient d’un contin­gent de 200 hommes, avant de fina­­le­­ment évacuer Manbij en octobre 2019. Si cette déci­­sion met les Kurdes en mauvaise posture, elle ne laisse pas la Turquie avec les mains complè­­te­­ment libres. Condam­­née par une large partie de la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale, son offen­­sive butte désor­­mais surtout sur l’in­­ter­­ven­­tion de Damas, à la demande des FDS, et avec l’ap­­pui russe. « La Turquie se retrouve isolée », résume Adel Baka­­wan.

Crédits : le comman­­dant Abdi Mazloum
Crédits : ANHA

Si le logi­­ciel révo­­lu­­tion­­naire du PKK, auquel sont reliés les FDS, n’ex­­clut pas une résis­­tance soli­­taire des Kurdes, le comman­­dant Abdi Mazloum a semblé reje­­ter cette alter­­na­­tive aux accents suici­­daires. Ce dernier privi­­lé­­gie un accord avec Damas, quitte à se retrou­­ver en posi­­tion de faiblesse au moment de négo­­cier le statut des Kurdes dans l’État syrien, eux qui rêvaient il n’y a encore pas si long­­temps de l’in­­dé­­pen­­dance du Rojava, comme ils appellent la région. « Il ne faut pas oublier que, dans l’idéo­­lo­­gie baasiste de Bachar el-Assad, il y a eu la dékur­­di­­fi­­ca­­tion du Kurdis­­tan syrien pendant plusieurs années », souligne Adel Baka­­wan. L’al­­liance avec Damas n’est qu’un pis-aller pour les Kurdes.

En venant en aide aux Kurdes, le régime syrien se met en posi­­tion de reprendre la main sur le terri­­toire et, ce faisant, renvoie l’in­­dé­­pen­­dance au rang de chimère. Sans les Améri­­cains, les FDS n’au­­ront guère de pouvoir de négo­­cia­­tion. Pétri­­fiés par Erdo­­gan qui menace de lais­­ser passer 3,6 millions de réfu­­giés, les Euro­­péens ont de leur côté une impli­­ca­­tion mili­­taire trop faible dans la coali­­tion pour peser sur les événe­­ments. Le président turc doit rencon­­trer Poutine mardi 22 octobre à Sotchi. Sauf nouveau revi­­re­­ment des États-Unis, c’est donc Damas et Moscou qui sorti­­ront gagnants, sans pitié pour les Kurdes.


Couver­­ture : Kurdishs­­truggle


 

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