Otage des narcos il y a plus de vingt ans, la ville colombienne de Medellín est devenue l’une des plus cool et innovantes au monde.

par Malaurie Chokoualé Datou | 21 mai 2019

¡Escobar, adiós!

Sur les rives du Río Medellín, les trac­­to­­pelles ratissent la terre, alors que les grues conti­­nuent leur ballet infer­­nal. Digne d’une construc­­tion pyra­­mi­­dale égyp­­tienne, le chan­­tier est tita­­nesque et pour­­rait presque se voir d’un bout à l’autre de la vallée de l’Aburrá. Les voitures détour­­nées par la zone de travail prennent leur mal en patience dans des embou­­teillages compacts qui rythment le quoti­­dien des Medel­­li­­nense depuis plusieurs années.

Au-delà des barrières de sécu­­rité vert menthe qui encadrent cette agita­­tion constante, l’am­­biance est tout autre. Il n’y a pas foule dans les allées soignées du parc, mais des enfants en roller et des chiens à la queue frétillante se croisent avec entrain. Quelques tissus sont tendus sur les pelouses, prêts à accueillir des pique-niques, et des chaises longues en bois poncé invitent à la détente. Les frêles arbres alen­­tours ne sont pas encore bien grands et il faudra attendre encore un peu avant qu’ils n’offrent une ombre bien­­ve­­nue aux prome­­neurs·euses.

Le Parques del Río est l’un des chan­­tiers les plus ambi­­tieux de Medellín, qui a recueilli la sueur d’un millier d’ou­­vriers·ères depuis le début de sa construc­­tion en 2015. Ce projet pharao­­nique de la mairie veut faire du cours d’eau qui sépare pares­­seu­­se­­ment la ville un point névral­­gique de l’éco­­sys­­tème urbain et four­­nira à ses 3,5 millions d’ha­­bi­­tants 1,6 million de mètres carrés d’es­­pace public. Cette série de parcs devrait permettre de réduire l’uti­­li­­sa­­tion de la voiture en faci­­li­­tant les accès aux métros et le projet prévoit de plan­­ter 131 espèces d’arbres diffé­­rentes pour atti­­rer pas moins de 80 espèces animales.

Le Parques del Río
Crédits : Durán Elec­­tró­­nica

Nominé le 3 mai par Le Monde dans la caté­­go­­rie « Urba­­nisme », Parques del Río est en lice contre une ving­­taine de projets pour rempor­­ter l’un des prix de l’in­­no­­va­­tion urbaine (Le Monde Cities se dérou­­lera le 28 juin 2019 à Paris). Ce prix rejoin­­dra peut-être une vitrine déjà bien garnie de récom­­penses de la muni­­ci­­pa­­lité, aux côtés de celui obtenu en décembre dernier lors du World Archi­­tec­­ture Festi­­val à Amster­­dam.

À la mort de Pablo Esco­­bar en 1993, Medellín était consi­­dé­­rée comme l’une des villes les plus dange­­reuses au monde. Un an plus tôt, elle attei­­gnait le taux record de 390 homi­­cides pour 100 000 personnes. Près de 30 ans plus tard, la voilà qui appa­­raît trans­­fi­­gu­­rée, deve­­nue un bel exemple d’ur­­ba­­ni­­sa­­tion et d’in­­no­­va­­tion, qui inspire des duos enflam­­més à Madonna et Maluma, sur « Medellín », en l’hon­­neur de la ville de nais­­sance de l’ar­­tiste colom­­bien.

Capi­­tale de l’in­­no­­va­­tion en 2013 selon le Wall Street Jour­­nal, la ville est désor­­mais tour­­née vers le futur et des projets comme Parques del Rio en sont la preuve. « Les trente dernières années ont permis de construire une sorte de ville-labo­­ra­­toire », explique l’ar­­chi­­tecte colom­­bien Jorge Pérez. « Ce projet de Parques del Rio a permis de créer diffé­­rents exer­­cices de plani­­fi­­ca­­tion et de gestion cher­­chant à offrir des solu­­tions à une crise histo­­rique et très complexe. » Car le narco­­tra­­fic était loin d’être le seul problème.

Ode au dialogue

Origi­­naire de Medellín, Jorge Pérez a égale­­ment dirigé le bureau de plani­­fi­­ca­­tion du projet Parques del Río. L’ur­­ba­­nisme de la ville n’a ainsi aucun secret pour lui. Pour décrire le contexte expliquant la spec­­ta­­cu­­laire évolu­­tion de la deuxième plus grande ville de Colom­­bie, Pérez remonte le XXe siècle et addi­­tionne les problèmes qui ont mené à une longue crise struc­­tu­­relle.

« La ville a tout d’abord subi une urba­­ni­­sa­­tion explo­­sive et vaste », explique-t-il. « Alors qu’elle ne comp­­tait que 100 000 habi­­tants au début du XXe siècle, elle est aujourd’­­hui une métro­­pole de presque quatre millions d’âmes. » Medellín était alors la capi­­tale d’une région minière, d’éle­­vage et de plan­­ta­­tions de café qui a rapi­­de­­ment attiré de nouveaux·elles venu·e·s, dési­­reux·euses de goûter à ce « succès écono­­mique rela­­tif ». Elle a grandi à toute vitesse, entraî­­nant sur ses marges l’en­­tas­­se­­ment de commu­­nau­­tés vivant dans une grande préca­­rité, avec un haut degré d’ex­­clu­­sion sociale et une absence de ressources.

À la fin des années 1970, la crise a jeté sur Medellín un voile opaque, consé­quence d’un puis­­sant déclin indus­­triel, de l’af­­fai­­blis­­se­­ment de l’éco­­no­­mie du café ou encore de la ferme­­ture du réseau de chemins de fer par le gouver­­ne­­ment colom­­bien, isolant la ville pour plusieurs années.

Crédits : Joel Duncan

En outre, Medellín n’avait guère – à l’ins­­tar des autres villes colom­­biennes – de struc­­tures démo­­cra­­tiques et insti­­tu­­tion­­nelles locales. « En défi­­ni­­tive, comme il n’y avait pas de déve­­lop­­pe­­ment écono­­mique et qu’il n’y avait pas non plus les insti­­tu­­tions que requiert une ville, Medellín était gérée sans parti­­ci­­pa­­tion plurielle, sans struc­­ture démo­­cra­­tique », pour­­suit Pérez.

Comme si tous ces facteurs ne suffi­­saient pas, l’ex­­plo­­sion du narco­­tra­­fic à la même période a alourdi le bilan. Depuis la colo­­ni­­sa­­tion, « Medellín était un impor­­tant carre­­four commer­­cial de par son empla­­ce­­ment, entre Atlan­­tique et Paci­­fique, non loin du canal de Panama et de la forêt [amazo­­nienne] ». Au narco­­tra­­fic s’est ajouté un nouveau problème : celui d’une « violence sans limite » qui a pris d’as­­saut les rues. « Il faut ajou­­ter le rôle de l’un des plus grands et plus horribles terro­­ristes de l’his­­toire : Pablo Esco­­bar », ajoute l’ar­­chi­­tecte, soudain amer, se remé­­mo­­rant cette époque de terreur et de douleur. « Tout ceci a fait de Medellín une ville qui à la fin des années 1990 était invi­­vable, sans futur et sans espoir. »

Mais alors que Medellín était dans sa période la plus sombre, elle a eu la possi­­bi­­lité, à travers le chan­­ge­­ment démo­­cra­­tique, de faire sa mue. En 1988, pour la première fois, des élec­­tions locales ont été orga­­ni­­sées en Colom­­bie.

Deux ans plus tard, le président fraî­­che­­ment élu, César Gavi­­ria, a créé le Conseil prési­­den­­tiel pour Medellín. Cette nouvelle insti­­tu­­tion devait contri­­buer à cher­­cher des solu­­tions, mais elle s’est en fait trans­­for­­mée en « un instru­­ment de dialogue social qui appe­­lait à la parti­­ci­­pa­­tion d’une grande partie de la société ». Un chemin s’est ouvert. « Ce fut une décen­­nie fonda­­trice au cours de laquelle se sont créés toute une série de projets sociaux, cultu­­rels et urba­­nis­­tiques », s’en­­thou­­siasme Pérez.

Avec la mort de Pablo Esco­­bar en décembre 1993, la frag­­men­­ta­­tion du cartel de Medellín et les efforts de la ville, le taux d’ho­­mi­­cide a chuté de 80 % entre 1991 et 2010. À partir des années 1990, la mairie a construit à toute vitesse des parcs, des musées, des biblio­­thèques publiques et des écoles dans les quar­­tiers pauvres situés sur les hauteurs de la ville, ainsi qu’une série de trans­­ports publics, comme le métro et le Metro­­cable – son désor­­mais célèbre télé­­phé­­rique.

Crédits : Lonely Planet

Elle voulait non seule­­ment réduire le temps de trajet des habi­­tants, mais égale­­ment faci­­li­­ter l’ac­­cès aux centres indus­­triels et commer­­ciaux, et favo­­ri­­ser l’éga­­lité sociale ainsi que la dura­­bi­­lité envi­­ron­­ne­­men­­tale. Ce sont juste­­ment ces connexions qui ont créé l’in­­no­­va­­tion à Medellín, qui s’est plei­­ne­­ment instal­­lée au cours de la décen­­nie suivante.

Ruta N

Quand Sergio Fajardo est arrivé à la tête de l’hô­­tel de ville en 2004, il a cris­­tal­­lisé toutes les pistes de réflexion qui avaient été exami­­nées au cours des dix dernières années. La réduc­­tion de la pauvreté, des inéga­­li­­tés et de l’ex­­clu­­sion a été érigée en prio­­rité. Plus que jamais soute­­nus par la mairie, des projets ont fleuri pour accroître l’in­­clu­­sion sociale et la qualité de la vie au travers d’es­­paces publics inno­­vants.

Le gouver­­ne­­ment local a travaillé main dans la main avec des socié­­tés, des univer­­si­­tés et des orga­­ni­­sa­­tions commu­­nau­­taires pour dyna­­mi­­ser la ville et lutter contre la violence. Par exemple, en 2006, neuf des plus grandes entre­­prises de la ville ont parti­­cipé au finan­­ce­­ment d’un musée des sciences.

Medellín est peu à peu deve­­nue un modèle en termes de gouver­­nance. En « faisant de l’ar­­chi­­tec­­ture et de l’ur­­ba­­nisme des outils d’in­­té­­gra­­tion sociale », la commune avait sa place parmi les meilleures inno­­va­­tions urbaines, selon un rapport publié en 2015 par le Forum écono­­mique mondial.

Le maillage de star­­tups soutenu par la muni­­ci­­pa­­lité s’in­­tègre dans un l’éco­­sys­­tème de science, de tech­­no­­lo­­gie et d’in­­no­­va­­tion. Alors que la ville était consi­­dé­­rée comme la capi­­tale indus­­trielle de la Colom­­bie au XXe siècle, elle a effec­­tué un virage serré pour susci­­ter de nouvelles formes d’en­­tre­­pre­­neu­­riat.

Les locaux de Ruta N
Crédits : Jordi Kf

En 2009, un centre public baptisé Ruta N a même été crée pour appuyer cette tran­­si­­tion. « Le prin­­ci­­pal objec­­tif de Ruta N a toujours été de contri­­buer à l’amé­­lio­­ra­­tion de la qualité de la vie des habi­­tants grâce aux sciences, à la tech­­no­­lo­­gie et à l’in­­no­­va­­tion », explique Alejan­­dro Franco Restrepo, son direc­­teur exécu­­tif, depuis le gigan­­tesque et moderne complexe aux couleurs ocres, où la végé­­ta­­tion a été inté­­grée de façon ingé­­nieuse à tous les étages des bâti­­ments. « Pour ce faire, nous cher­­chons à atti­­rer des orga­­ni­­sa­­tions et des capi­­taux, nous travaillons au déve­­lop­­pe­­ment du tissu commer­­cial de la ville et nous cher­­chons des solu­­tions aux défis de Medellín. »

Pour Restrepo, le bilan depuis la créa­­tion de Ruta N est posi­­tif et découle des efforts déployés par de nombreux acteurs privés et publics. « Nous sommes passés d’un chiffre proche de 0,8 % du PIB investi dans les acti­­vi­­tés de science, tech­­no­­lo­­gie et inno­­va­­tion à 2,27 % », ajoute-t-il pour illus­­trer la trans­­for­­ma­­tion de la ville.

En dési­­rant créer un envi­­ron­­ne­­ment favo­­rable aux inves­­tis­­se­­ments et à l’es­­prit d’en­­tre­­prise à Medellín, le complexe a attiré plus de 280 orga­­ni­­sa­­tions de 31 pays. Situé dans la zone nord de la ville, il aurait engen­­dré plus de 7 300 emplois, « ce qui était impen­­sable pour le Medellín du début des années 1990 ».

Ruta N prévoit déjà qu’en 2021, « l’in­­no­­va­­tion sera le prin­­ci­­pal moteur de l’éco­­no­­mie et du bien-être de la ville, repo­­sant sur un écosys­­tème de caté­­go­­rie mondiale ». Mais le chemin à venir est toute­­fois loin d’être simple et asphalté.

La peur du gouffre  

Comme toutes les grandes villes, Medellín est dans une dyna­­mique complexe, où des ques­­tions telles que la sécu­­rité, la mobi­­lité, l’en­­vi­­ron­­ne­­ment et l’ac­­cès à des soins de qualité consti­­tuent des défis crois­­sants. En outre, beau­­coup d’in­­fra­s­truc­­tures étant actuel­­le­­ment en construc­­tion, Jorge Pérez s’at­­tend à ce que la pres­­sion routière et immo­­bi­­lière s’in­­ten­­si­­fie jusqu’à deve­­nir inte­­nable. À moins d’ap­­por­­ter des « réponses néces­­saires », avec des projets comme le Parques del Rio.

Mais ce dernier a essuyé pas mal de coups. Son coût de départ de 4,3 milliards de pesos (1,1 million d’eu­­ros) est par exemple supé­­rieur au budget total de la ville en 2015.

Le maire Fede­­rico Gutiér­­rez
Crédits : Agên­­cia Brasil Foto­­gra­­fias

Si la première étape des travaux est encore en cours, le déve­­lop­­pe­­ment du projet a été suspendu avant l’en­­trée au pouvoir de l’ac­­tuel maire Fede­­rico Gutiér­­rez, hier défen­­seur du projet, passé dans le camps des oppo­­sants. Pour l’ins­­tant, ce parc, consi­­déré comme un gouffre finan­­cier par l’ac­­tuelle mairie, « n’est plus une prio­­rité » et le «débat autour de l’ur­­ba­­nisme, sur le déve­­lop­­pe­­ment écolo­­gique n’est plus au cœur des discus­­sions », estime à regret l’ar­­chi­­tecte qui craint que ce retard obère l’ave­­nir de la ville.

Selon lui, la ville possède un indi­­ca­­teur très faible d’es­­pace public par habi­­tant de 3,7 m2. « Le parc est pratique­­ment la seule oppor­­tu­­nité pour augmen­­ter cette mesure à près de 7,5m2 », ajoute Pérez. On est encore loin des 9 à 15 md’es­­paces verts par habi­­tant recom­­man­­dés par l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion mondiale de la santé (OMS), mais ce projet de grande enver­­gure permet­­tra en outre à la ville de se connec­­ter enfin avec ce cours d’eau isolé depuis plusieurs décen­­nies.

Pour Alejan­­dro Franco Restrepo, « l’in­­no­­va­­tion, la recherche et le déve­­lop­­pe­­ment, en tant que centre de l’éco­­sys­­tème, jouent un rôle fonda­­men­­tal » pour conti­­nuer à progres­­ser en tant que société. Medellín est encore loin d’éga­­ler les grands centres améri­­cains et euro­­péens sur le plan tech­­no­­lo­­gique, mais des entre­­prises comme Globant, Accen­­ture et Tuya Smart sont déjà arri­­vées au complexe Ruta N.

Grâce à l’in­­no­­va­­tion et à l’ef­­fort collec­­tif, la ville offre un poten­­tiel de réus­­site durable et elle a ainsi posé les bases de sa trans­­for­­ma­­tion. « Il est vrai que le chemin est encore long », acquiesce Pérez. « Mais quand on compare l’état de la ville au début des années 1990 à celui d’aujourd’­­hui, l’évo­­lu­­tion est extra­­or­­di­­naire, inspi­­rante voire merveilleuse ».


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