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Fervent patriote en chemise à fleurs, le jeune Palmer Luckey veut doter l'armée américaine de la meilleure intelligence artificielle.

par Servan Le Janne | 17 mars 2019

Le mur virtuel

Après les lacets argen­­tés du Rio Grande, au fond du désert texan, une série de cols nimbés par la brume fixe le Mexique dans le loin­­tain. D’ici, le pays ressemble à un géant replet, aussi tranquille qu’ac­­ces­­sible. Palmer Luckey ne le voit pas exac­­te­­ment comme ça. Depuis un ranch construit au bord d’une falaise, cet homme de 26 ans vêtu d’une chemise à fleurs enfile un casque de réalité virtuelle Samsung Gear. Il a main­­te­­nant le même hori­­zon en images de synthèse devant les yeux. Dans un coin, l’ins­­crip­­tion « personne 98 % » brille au milieu d’un carré vert. En bais­­sant la tête, il observe soudain un homme appa­­raître. À sa droite, une autre icône porte l’ins­­crip­­tion « animal 86 % ». Elle cache une photo de veau.

Crédits : Andu­­­­ril Indus­­­­tries

Le patron d’An­­du­­ril teste la solu­­tion de surveillance à la fron­­tière Lattice, qu’il a déve­­lop­­pée pour la douane améri­­caine. À cette occa­­sion, un employé s’est placé dans son champ de vision, à 1,5 km. Sa présence est captée par une batte­­rie d’an­­tennes radars et des drones capables de détec­­ter les mouve­­ments. Les données sont synthé­­ti­­sées par des algo­­rithmes de manière à produire un pano­­rama simple. Le système inté­­resse Donald Trump. Lors d’une expé­­ri­­men­­ta­­tion, ce « mur virtuel » a aidé les auto­­ri­­tés à iden­­ti­­fier et appré­­hen­­der 55 indi­­vi­­dus entrés aux États-Unis sans auto­­ri­­sa­­tion.

Palmer Luckey n’ha­­bite pas dans le ranch texan. Depuis la créa­­tion d’An­­du­­ril, en juin 2017, il ne cesse de prendre l’avion pour déployer sa tech­­no­­lo­­gie partout. L’an­­née dernière, il a loué un entre­­pôt situé dans une zone indus­­trielle d’Oak­­land, en Cali­­for­­nie, afin d’y tester une flotte d’ap­­pa­­reils qui luttent contre les incen­­dies de manière auto­­nome. Avec leur carros­­se­­rie en alumi­­nium, les véhi­­cules Sentry ressemblent davan­­tage à des tanks qu’à des camions de pompiers. Ce n’est pas un hasard. L’homme qui les a dessi­­nés, Jamie Hyne­­man, a travaillé sur l’émis­­sion de télé­­vi­­sion Robot Wars, dont le nom suffit à résu­­mer le concept.

Palmer Luckey est loin d’être effrayé par la guerre. Lors de son passage au Web Summit, à Lisbonne, en novembre dernier, le jeune chef d’en­­tre­­prise a avoué que sa tech­­no­­lo­­gie était utili­­sée « sur plusieurs bases mili­­taires, à de multiples endroits le long de la fron­­tière améri­­caine et sur d’autres infra­s­truc­­tures dont je ne peux pas parler ». Le Cali­­for­­nien préfère évoquer le futur que ses liens actuels avec le Penta­­gone. « Je pense que les soldats seront bien­­tôt des super-héros omni­s­cients vis-à-vis de leur théâtre d’opé­­ra­­tion. Ils sauront où sont les enne­­mis, les alliés et les atouts à exploi­­ter », a-t-il ajouté. Plutôt que de porter des armes, les soldats comman­­de­­ront selon lui des frappes à distance. Au sein de l’ar­­mée améri­­caine, ils se préparent à cet hori­­zon avec lui.

Crédits : Andu­­ril Indus­­tries

Quatre mois après le salon de tech­­no­­lo­­gies portu­­gais, on sait doré­­na­­vant qu’An­­du­­ril parti­­cipe au projet Maven. Pour inté­­grer l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle à son arse­­nal, le Penta­­gone est prêt à mettre des milliards dans cette initia­­tive aux contours sibyl­­lins. Alors que Google souhai­­tait y parti­­ci­­per, sa direc­­tion a aban­­donné l’idée, sous la pres­­sion de sala­­riés qui refu­­saient de mettre leurs compé­­tences au service de l’ar­­mée. Chez Micro­­soft, où des oppo­­si­­tions se sont aussi fait entendre, le patron Satya Nadella défend vaille que vaille ce programme censé « proté­­ger les liber­­tés ».

Palmer Luckey est sur la même ligne : « Nous compre­­nons que des travailleurs de la tech veuillent conce­­voir des choses pour aider et non pour bles­­ser », écrit-il avec son asso­­cié Trae Stephens, dans une tribune publiée par le Washing­­ton Post. « Nous le voulons aussi. Mais ostra­­ci­­ser l’ar­­mée améri­­caine pour­­rait avoir l’ef­­fet inverse de ce que veulent ces mani­­fes­­tants : si les entre­­prises de la tech veulent promou­­voir la paix, elles doivent se placer aux côtés des États-Unis, pas contre eux. » Les deux hommes oublient de préci­­ser qu’ils sont person­­nel­­le­­ment asso­­ciés au projet. Palmer Luckey préfère garder l’image d’un geek souriant, en tongs et chemise à fleurs, que la passion pour les jeux vidéo à amené à créer les fameux casques de réalité virtuelle Oculus.

Un monde parfait

Assis sur un tabou­­ret, dans un atelier rempli de drones, Palmer Luckey déploie un large sourire en secouant les bras. « Nous sommes à Orange County, le meilleur endroit pour débu­­ter une entre­­prise de défense », lance-t-il la fleur au fusil, dans une chemise noire couverte de feuilles jaunes. Bien­­ve­­nue chez Andu­­ril. Dès qu’il le peut, le jeune homme couvre la Cali­­for­­nie de super­­­la­­tifs. Située juste au nord, la ville de Long Beach où il a grandi est pour lui, là encore, le « meilleur endroit au monde ». Ses parents, qui y vivent toujours, sont fiers de lui, même s’ils doivent admettre que les jeux vidéo ne sont à tout prendre pas forcé­­ment une perte de temps. De leur côté, les trois filles du couple vantent le parcours de leur frère « au lieu de leur dire à quel point je suis bizarre », sourit-il.

Palmer Luckey à Lisbonne
Crédits : Andu­­ril Indus­­tries/Web Summit

Scola­­risé à la maison par sa mère, ce fils d’un vendeur de voiture a vite appliqué sa passion pour le brico­­lage aux ordi­­na­­teurs. Débri­­dant des consoles et répa­­rant des portables pour se faire de l’argent de poche, l’ado­­les­cent est happé par l’in­­for­­ma­­tique, au point de songer à s’im­­mer­­ger entiè­­re­­ment dans les jeux. Seule­­ment, les premiers appa­­reils qui proposent de plon­­ger dans un monde en 3D sont déce­­vants. « Ce n’était pas pourri, mais ce n’était pas non plus de la réalité virtuelle », se souvient-il. À 17 ans, après avoir enchaîné les petits boulots comme infor­­ma­­ti­­cien indé­­pen­­dant ou répa­­ra­­teur de bateaux, et après avoir pris quelques cours à l’uni­­ver­­sité, il lance une collecte de fonds visant à construire un casque de réalité virtuelle sur la plate­­forme Kicks­­tar­­ter. Le proto­­type est baptisé PR1.

Palmer Luckey parle de son idée au direc­­teur de l’ICT’s Mixed Reality Lab, un centre de recherche affi­­lié à l’US Army, qui l’en­­gage en tant que tech­­ni­­cien. Il le quitte « en bons termes » pour lancer Oculus LLC en avril 2012. Inté­­ressé par son proto­­type, le concep­­teur de logi­­ciels John Carmack, célèbre pour son travail sur les jeux Doom et Quake, en fait une démons­­tra­­tion au salon Elec­­tro­­nic Enter­­tain­­ment Expo 2012. Si bien que le casque finit sur la tête de Mark Zucker­­berg. Séduit, le patron de Face­­book rachète Oculus en 2014 pour deux milliards de dollars et engage Luckey. Le nouveau riche peut tranquille­­ment se rendre sur l’île de Sonora, dans la province cana­­dienne de Colom­­bie-Britan­­nique, à l’in­­vi­­ta­­tion de Foun­­ders Fund. Il y fait la rencontre d’un membre de ce fonds d’in­­ves­­tis­­se­­ment, Trae Stephens, qui travaille par ailleurs pour Palan­­tir. Cet ancien membre d’une agence gouver­­ne­­men­­tale plaide pour que la Sili­­con Valley se rapproche de la Maison-Blanche. Or, « personne ne le fait à part Palan­­tir et SpaceX [qui compte aussi Foun­­ders Fund dans ses inves­­tis­­seurs] », regrette-t-il.

Lors d’un dîner, les deux hommes évoquent les appli­­ca­­tions mili­­taires de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle. Ils conti­­nuent de le faire à distance, jusqu’à ce que l’idée de créer une entre­­prise germe en 2016. Par bonheur pour eux, Donald Trump est élu président cette année-là. Le patron de Palan­­tir, Peter Thiel, qui compte parmi ses soutiens affi­­chés, multi­­plie alors les visites à Washing­­ton, où il emmène avec lui Trae Stephens. Palmer Luckey accueille aussi chau­­de­­ment l’ar­­ri­­vée au pouvoir du milliar­­daire Répu­­bli­­cain : d’après la presse, il a parti­­cipé aux actions de Nimble America, un groupe qui mène des campagnes de commu­­ni­­ca­­tions hargneuses contre sa rivale, la Démo­­crate Hillary Clin­­ton. Le Cali­­for­­nien nie mais avoue avoir avoir donné 10 000 dollars à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion qui a, selon lui, « des idées fraîches pour commu­­niquer avec les jeunes ».

Trae Stephens
Crédits : Andu­­ril Indus­­tries

En tant que « conser­­va­­teur fisca­­le­­ment, pro-liberté et un peu liber­­ta­­rien et très Répu­­bli­­cain », Luckey dénote déjà pas mal dans le monde plutôt Démo­­crate de la Sili­­con Valley. Offi­­ciel­­le­­ment, on ignore si ses prises de posi­­tion ont joué dans son évic­­tion. Toujours est-il qu’en mars 2017, Palmer Luckey est renvoyé de Face­­book. Il a retenu la leçon. « Faites atten­­tion où vous mettez votre confiance et méfiez-vous de ceux qui ont le contrôle », prévient-il. Dès lors, le jeune homme se tourne vers le siège du pouvoir suprême aux États-Unis, en repre­­nant langue avec Trae Stephens.

Le camp du Bien

Dans l’ate­­lier d’An­­du­­ril, à Orange County, le bruit des avions se mélange régu­­liè­­re­­ment au bour­­don­­ne­­ment de drones. Palmer Luckey a emmé­­nagé juste à côté de l’aé­­ro­­port John-Wayne et il en est très fier. « C’est un aéro­­port fantas­­tique, baptisé d’après un des meilleurs cow-boys de cinéma. » Andu­­ril tire pour sa part son nom d’une mythique épée du Seigneur des anneaux. Portée par Aragorn, elle signi­­fie la « Flamme de l’Ouest » en langue elfique. La saga de J.R.R. Tolkien a aussi inspiré la start-up du rensei­­gne­­ment Palan­­tir, du nom des pierres de vision utili­­sées par Sarou­­mane et Sauron pour épier et influen­­cer leurs enne­­mis.

Pourquoi cette réfé­­rence ? « Nous nous voyons comme les défen­­seurs des idéaux et des valeurs occi­­den­­taux », répond Luckey. « Nous essayons de proté­­ger les États-Unis et ses alliés qui croient en ces valeurs contre ceux qui ne croient pas ou n’ac­­cordent pas d’im­­por­­tance aux droits humains et à la démo­­cra­­tie. »

« Les États-Unis sont bons quand il s’agit de dépen­­ser de l’argent en avions avec pilote, mais ce n’est pas avec eux qu’on gagnera le prochain conflit majeur », juge-t-il. « J’ai peur que nous soyons largués tech­­no­­lo­­gique­­ment parlant. » Heureu­­se­­ment pour lui, Washing­­ton lorgne de plus en plus les inno­­va­­tions du secteur privé. Peu suspect d’ap­­pré­­cier l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama, le jeune chef d’en­­tre­­prise a accueilli avec enthou­­siasme l’ou­­ver­­ture de bureaux des minis­­tères de la Défense et de l’In­­té­­rieur dans la Sili­­con Valley en 2015. Le premier a aussi mis sur pied une « équipe d’al­­go­­rithmes de guerre » en 2017 sous le nom de projet Maven, en commençant par expé­­ri­­men­­ter la recon­­nais­­sance d’images par drones au Moyen-Orient. C’est à ce moment qu’An­­du­­ril a vendu son système de mur virtuel.

Crédits : Andu­­ril Indus­­tries

L’en­­tre­­prise a été accueillie les bras ouvert par Raj Shah, le chargé des rela­­tions avec la presse de la Maison-Blanche. « Je ne pense pas que j’au­­rais commencé cette entre­­prise sans le travail de gens comme Raj Shah », glisse Luckey. « Il fait du beau travail et prouve que vous pouvez travailler avec le gouver­­ne­­ment. » Ce n’est pas la seule personne, à Washing­­ton, à avoir entendu parler du Cali­­for­­nien. Andu­­ril a déjà versé 290 000 dollars à Inva­­riant, une société de lobbying fondée par Heather Podesta, une habi­­tuée des levées de fonds Démo­­crates au carnet d’adresse bien rempli. Son travail a cette fois consisté à promou­­voir la solu­­tion de mur virtuel et de sensi­­bi­­li­­ser les parle­­men­­taires aux « systèmes auto­­nomes basés sur l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle et leurs appli­­ca­­tions dans le domaine mili­­taire ».

Ces deux dernières années, Luckey a aussi donné 100 000 dollars à Donald Trump pour son inves­­ti­­ture et 670 000 dollars au Parti répu­­bli­­cain. Une partie des fonds est allée au Répu­­bli­­cain Will Hurd, député texan et membre d’une commis­­sion parle­­men­­taire sur la gestion de la fron­­tière avec le Mexique. Le repré­­sen­­tant Répu­­bli­­cain de l’Iowa Steve King, connu pour ses idées supré­­ma­­cistes, figure aussi parmi les béné­­fi­­ciaires. En novembre, Andu­­ril a même annoncé avoir engagé l’an­­cien membre de la commis­­sion sur les armes du Sénat, Chris­­tian Brose, qui a travaillé dans le staff du Répu­­bli­­cain John McCain et a écrit les discours de Condo­­leezza Rice lorsqu’elle diri­­geait les affaires étran­­gères dans l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Bush. Et l’en­­tre­­prise se vante de recru­­ter des ingé­­nieurs chez Gene­­ral Atomics, SpaceX, Tesla ou encore Google. En mai, elle a offert un contrat à Matthew Steck­­man, l’an­­cien diri­­geant de Palan­­tir.

Tout ce petit monde est convaincu d’œu­­vrer pour le bien, autre­­ment dit pour les États-Unis. « Les plus grandes menaces ne vien­­dront pas des abus que feront les démo­­cra­­ties occi­­den­­tales de ces tech­­no­­lo­­gies », jugeait Palmer Luckey au Web Summit, son mani­­chéisme en bandou­­lière. « Les vrais enne­­mis sont la Chine et la Russie, qui inves­­tissent dans les tech­­no­­lo­­gies mili­­taires à base d’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle. » Alors, faut-il défi­­nir des normes inter­­­na­­tio­­nales ? « Ça ne réglera pas le problème », ajou­­tait-il. « Je n’ai aucun espoir qu’une espèce de conven­­tion de Genève numé­­rique empê­­chera la Chine de mettre en place des instru­­ments de surveillance dans leur pays. » La NSA est tranquille. « J’ai très peu d’es­­poirs », ajoute-t-il, « que cela empê­­che­­rait la Russie de construire des systèmes auto­­nomes capables de tirer sur des êtres humains. » Le Penta­­gone a donc le champ libre.

Car dans le monde fantasmé par Palmer Luckey, « la supé­­rio­­rité tech­­no­­lo­­gique est le prérequis de la supé­­rio­­rité éthique ». Quitte à ce que cette domi­­na­­tion se paye en murs et en morts.

Crédits : Andu­­ril Indus­­tries

Couver­­ture : Andu­­ril Indus­­tries.


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