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par Camille Hamet | 29 octobre 2018

Stephen Hawking, décédé au prin­temps dernier à l’âge de 76 ans, était devenu un oracle de son vivant. Comme le rappe­lait sa fille Lucy au Musée des sciences de Londres le 15 octobre, « on lui posait souvent toutes sortes de ques­tions ». Parfois les plus cruciales : Le voyage tempo­rel est-il possible ? Devrions-nous colo­ni­ser l’es­pace ? Dieu existe-t-il ? Comment mode­lons-nous le futur ? Et le célèbre physi­cien s’est efforcé d’y répondre dans un ouvrage post­hume juste­ment inti­tulé Brèves réponses aux grandes ques­tions.

Sa voix résonne donc toujours parmi nous. Mais elle n’est pas toujours des plus rassu­rantes. Stephen Hawking émet par exemple la possi­bi­lité que le génie géné­tique n’abou­tisse à la créa­tion d’une espèce de « super­hu­mains » et, à terme, à l’anéan­tis­se­ment du reste de l’hu­ma­nité.

L’aver­tis­se­ment de Stephen Hawking

Les super­hu­mains

« Nous entrons désor­mais dans une nouvelle phase que nous pour­rions quali­fier d’évo­lu­tion mode­lée par les êtres humains, dans laquelle nous serons capable de modi­fier et d’amé­lio­rer notre ADN », écrit Stephen Hawking. « Nous possé­dons désor­mais les plans de l’ADN, ce qui signi­fie que nous avons lu le “livre de la vie” et que pouvons désor­mais y appor­ter nos correc­tions. »

Le physi­cien fait ici réfé­rence à des tech­niques telles que Crispr-Cas9, qui permet de suppri­mer et d’in­sé­rer des gènes à un endroit bien précis du chro­mo­some, au sein du génome de n’im­porte quelle cellule. Décou­verte progres­si­ve­ment depuis 2002 par une commu­nauté de cher­cheurs, cette tech­nique a été peau­fi­née en 2012 et 2015 par Feng Zhang du Massa­chu­setts Insti­tute of Tech­no­logy, Jenni­fer Doudna de l’uni­ver­sité de Berke­ley, et Emma­nuelle Char­pen­tier de l’Ins­ti­tut Max-Planck de Berlin.

C’est grâce à elle que le Great Ormond Street Hospi­tal de Londres a guéri une petite fille atteinte de leucé­mie aiguë lympho­blas­tique. Aux États-Unis, ce cancer du sang est traité avec des cellules CAR-T (« cellules T porteuses d’un récep­teur chimé­rique ») depuis l’an­née dernière. Les cellules T, c’est-à-dire des cellules immu­no­lo­giques, sont préle­vées sur le patient, puis modi­fiées géné­tique­ment de manière à leur faire expri­mer un récep­teur arti­fi­ciel qui cible les cellules cancé­reuses, avant d’être réinjec­tées au patient.

Séquençage du génome humain

En Chine, la tech­nique Crispr-Cas9 a été utili­sée dans le trai­te­ment du cancer pour la première fois en 2016. Le pays a égale­ment modi­fié des embryons humains porteurs d’un gène anor­mal entraî­nant une mala­die du sang poten­tiel­le­ment mortelle, la bêta-thalas­sé­mie, avant de les détruire. Ce qui a suscité la polé­mique, et démon­tré que l’édi­tion du génome avait le pouvoir d’im­pac­ter l’évo­lu­tion de l’es­pèce humaine.

Pour Stephen Hawking, les modi­fi­ca­tions se limi­te­ront d’abord aux « défauts géné­tiques » avant de deve­nir plus globales et complexes, et de toucher à notre appa­rence physique, ou encore à notre intel­li­gence et à notre compor­te­ment. « Je suis sûr qu’au cours de ce siècle, les gens décou­vri­ront comment modi­fier à la fois l’in­tel­li­gence et les instincts tels que l’agres­sion », affirme le physi­cien. Et cette décou­verte rendra selon lui sédui­sante l’idée d’ « amélio­rer » les indi­vi­dus, malgré les terribles consé­quences qu’il présage pour les « humains non-amélio­rés ».

« Des lois vont proba­ble­ment être adop­tées contre le génie géné­tique chez l’hu­main », ajoute Stephen Hawking. « Mais certaines personnes ne pour­ront pas résis­ter à la tenta­tion d’amé­lio­rer les carac­té­ris­tiques humaines telles que la mémoire, la résis­tance aux mala­dies et la durée de la vie. » Ces personnes doivent bien évidem­ment se cher­cher du côté des plus riches et des plus puis­sants. Et plus parti­cu­liè­re­ment dans la Sili­con Valley, où le génie géné­tique est loin d’être le seul outil à la dispo­si­tion des Promé­thée de ce siècle.

Faire adve­nir le futur

Le désir d’im­mor­ta­lité des pontes de la Sili­con Valley est connu. Les créa­teurs de Google, Sergey Brin et Larry Page, ont lancé une entre­prise entiè­re­ment dédiée à la recherche sur le vieillis­se­ment et les mala­dies connexes, Calico. Pour sa part, la fonda­tion médi­cale du créa­teur d’Oracle, Larry Elli­son, a investi près de 400 millions de dollars dans la recherche sur la longé­vité. Quant à la nouvelle entre­prise du biotech­no­lo­giste Craig Venter, son nom est on ne peut plus clair : Human Longe­vity.

« Quand les super­hu­mains seront appa­rus, des problèmes poli­tiques émer­ge­ront avec les humains non-amélio­rés. »

Comme celui de la clinique du méde­cin Jesse Karma­zin : Ambro­sia, en réfé­rence à l’am­broi­sie, qui assure l’im­mor­ta­lité et la jeunesse, voire la beauté, aux dieux de la mytho­lo­gie grecque. Située au bord d’une auto­route venteuse au niveau de la ville cali­for­nienne de Monte­rey, cette clinique est entiè­re­ment dédiée à la lutte contre le vieillis­se­ment des êtres humains et se propose de le faire en injec­tant du plasma sanguin jeune dans le corps de personnes âgées.

Ce type d’opé­ra­tion coûte­rait 10 000 dollars, une baga­telle pour le fonda­teur de PayPal, Peter Thiel, qui a confié son inté­rêt au jour­na­liste Jeff Berco­vici, tout en préci­sant prudem­ment qu’il n’avait « pas encore tout à fait, tout à fait, tout à fait commencé ». « En gros, dans le futur idéal de Peter Thiel, l’élite de la Sili­con Valley sera capable de s’of­frir la vie éter­nelle grâce à la récolte du sang des masses de jeunes gens pauvres », résume néan­moins un autre jour­na­liste.

Et si ni le génie géné­tique, ni le sang des jeunes ne parviennent à tuer la mort, la vieillesse et la mala­die, les milliar­daires pour­ront toujours numé­ri­ser et trans­fé­rer leur conscience. C’est du moins le pari que fait l’en­tre­pre­neur russe Dmitry Itskov, qui a quitté le monde des affaires pour consa­crer sa fortune et son éner­gie à sa fonda­tion, Initia­tive 2045.

Crédits : Initia­tive 2045

Cette fonda­tion est censée réunir les cerveaux les plus brillants et les porte­feuilles les mieux garnis de la planète autour du Projet Avatar, qui s’ar­ti­cule en quatre grandes étapes. La première de ces étapes doit abou­tir à la créa­tion d’un robot anthro­po­morphe pilo­table via une inter­face neuro­nale directe d’ici 2020. La deuxième, à la trans­plan­ta­tion d’un cerveau humain dans le robot d’ici 2025. La troi­sième, au trans­fert d’une conscience humaine dans un cerveau arti­fi­ciel d’ici 2035. La quatrième doit abou­tir à l’émer­gence d’ava­tars holo­gra­phiques en 2045.

Mais conscience sans science n’étant que ruine de l’âme pour les milliar­daires de la Sili­con Valley, Elon Musk, le PDG de Tesla et SpaceX, s’ef­force, lui, d’aug­men­ter nos capa­ci­tés cogni­tives en essayant de créer une inter­face humains-machines capable de contrer la montée en puis­sance de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle avec sa nouvelle entre­prise Neura­link. « D’ici huit à dix ans, elle pourra être utili­sée par des personnes valides », assure-t-il.

L’avè­ne­ment d’êtres surhu­mains envi­sagé par Stephen Hawking ne serait donc plus très loin. Or, écrit le physi­cien, « une fois que les super­hu­mains seront appa­rus, des problèmes poli­tiques signi­fi­ca­tifs vont émer­ger avec les humains non-amélio­rés, qui seront inca­pables de se montrer compé­ti­tifs ». « Ils dispa­raî­tront ou devien­dront sans impor­tance. Au lieu de cela, il y aura une course d’êtres auto-conçus qui s’amé­liorent à un rythme toujours crois­sant. »

Brèves réponses aux grandes ques­tions se termine néan­moins ainsi : « En toutes circons­tances, il y a toujours quelque chose à faire, et à réus­sir. N’aban­don­nez jamais. Faites confiance à votre imagi­na­tion. Faites adve­nir le futur. »


Couver­ture : Sam Worthing­ton dans The Titan. (Netflix/Ulyces)


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