Parmi la multitude de formes de trépas imaginables, être enterré vivant est une des plus terrifiantes. Et si ça n'arrive plus très souvent, ça arrive encore.

par   Nolwenn Jaumouillé   | 11 min | 08/02/2018

Pour sa troisième tentative de suicide, Gonzalo Montoya Jiménez a opté pour les médicaments. Certifié mort par le médecin de garde de la prison des Asturies, le 10 janvier dernier à Villabona, le constat d’un second professionnel a confirmé le diagnostic. Ce n’est qu’à la morgue, alors qu’il allait être autopsié, que le cadavre de ce détenu espagnol, enveloppé dans un sac mortuaire, « a commencé à crier et à sortir ses bras du sac », selon les dires de sa propre femme. Un passage éphémère à la chambre froide qui ne lui aura valu qu’une vilaine pneumonie.

Gonzalo Montoya Jiménez, dit « Le Ressuscité »
Crédits : Crónica

Neysi Perez, elle, n’a pas eu cette chance. En août 2015, cette jeune Hondurienne enceinte de trois mois s’est évanouie dans les toilettes de sa maison après avoir entendu des coups de feu. Conduite à l’hôpital le plus proche, elle a été déclarée morte puis enterrée quelques jours plus tard en tenue de noces. Quelques heures après la mise en terre, son mari venu se recueillir devant le caveau de sa femme a entendu des hurlements et des coups venus d’outre-tombe. Avertis par l’époux éploré et livide, les employés funéraires sont revenus à la hâte ouvrir la tombe pour en extraire le cercueil. Le temps de l’exhumer, hélas, la jeune mariée était décédée pour de bon, asphyxiée, les mains écorchées d’avoir contesté en vain sa propre mort.

Peu répandue aujourd’hui, la taphophobie – l’angoisse des tombes – a abondamment nourri la fiction des XVIIIe et XIXe siècles, et elle demeure bien présente chez nombre de nos contemporains. À raison, semble-t-il : le diagnostic du décès n’a jamais été une évidence. Au cours des siècles, il a suscité des débats houleux au sein du corps médical et provoqué de nombreuses erreurs fatales – dont l’histoire n’a probablement retenu qu’une poignée. Si bien que Georges Washington aurait fait promettre à son entourage de laisser sa dépouille à l’air libre trois jours après sa mort, afin d’éviter un tel drame. Si pareille bévue ne peut aujourd’hui se produire sans une certaine dose de paresse déontologique, le risque zéro n’existe pas pour autant.

L’inhumation précipitée

Se réveiller dans le noir. Tâter à droite, à gauche, et ne pas rencontrer la douceur familière d’une couette mais la rigidité implacable du bois d’un coffre hermétique. Tenter de se relever et se heurter au robuste couvercle d’un cercueil en chêne. Hurler à pleins poumons, vainement, se débattre et lancer des appels qu’aucun vivant n’entendra à la surface. « Être enterré vivant est certes la plus terrible des extrémités qui se soient jamais appesanties sur une créature mortelle. Que cela soit arrivé fréquemment, très fréquemment, aucun homme de sens ne le niera. Les limites qui séparent la mort de la vie sont, à prendre les choses au mieux, obscures et vagues. » C’est ainsi qu’Edgar Allan Poe aborde le sujet central d’une de ses nouvelles, « L’enterrement vivant ».

L’inimitable Dr Bondeson
Crédits : Université de Cardiff

Pour le Dr Jan Bondeson, de l’université de Cardiff, ce leitmotiv dans l’œuvre de Poe n’est que le reflet des craintes de son temps. « J’ai toujours été profondément intéressé par l’histoire, spécialement l’histoire de la médecine, avec un goût certain pour le macabre et l’étrange », confie-t-il. Biographe de Jack l’Éventreur – si, si –, auteur d’un Cabinet de curiosités médicales et de plusieurs récits consacrés à des affaires de meurtres irrésolus et de mystères médicaux, ce personnage de 55 ans à l’allure étonnante n’a jamais caché son penchant pour le bizarre. C’est donc tout naturellement qu’il s’est épris du sujet de l’enterrement vivant. « En 1988, alors que j’étais jeune médecin, j’ai eu l’occasion de lire le célèbre livre de Philippe Ariès, L’Homme devant la mort. J’ai été particulièrement intrigué par la partie sur le risque d’un enterrement prématuré », explique-t-il. Pour son ouvrage Buried Alive, paru en 2001, le scientifique a effectué un long travail de recherche en Hollande, en Allemagne, en France, en Suède, au Danemark et aux États-Unis, pour tenter de désosser la question sous tous ses aspects – l’histoire, la science, les croyances et la littérature.

Il en conclut notamment que si la menace de l’enterrement vivant parsème les récits depuis l’Antiquité, commis par erreur ou brandi comme un châtiment, c’est au cours des XVIIIe et XIXe siècles que s’est répandu le virus de l’angoisse en Europe, traduisant les incertitudes dont témoignaient les médecins d’alors face au diagnostic de la mort. Depuis le temps d’Hippocrate, la mort était déterminée par l’arrêt des battements du cœur et de la circulation sanguine. Une conviction restée ancrée à travers les siècles, expliquant par exemple l’utilisation d’un miroir, placé devant la bouche du défunt, pour s’assurer qu’aucune buée n’y apparaisse, ou l’incision de ses veines pour vérifier l’absence de circulation sanguine. Très tôt pourtant, des doutes se sont esquissés quant à la fiabilité de ces seuls critères, dont le constat était parfois laissé à la famille et non aux médecins. C’est pour cette raison que les Perses attendaient la ruée des oiseaux charognards sur les corps de leurs morts comme preuve irréfutable de la putréfaction en cours de la dépouille.

À partir du XVIIIe, raconte le Dr Bondeson, tandis que les épidémies de peste et de choléra des siècles précédents avaient hâté les enterrements pour éviter la propagation des infections, et entraîné dans leur sillon macabre de nombreuses erreurs fatales, les médecins ont eux-mêmes commencé à questionner le diagnostic de la mort. La science a commencé à réaliser que certaines situations intermédiaires de « mort apparente », arborant les symptômes visibles du décès, sont en réalité réversibles. Hypothermie, états de léthargie, catalepsie ou coma profond, certaines pathologies peuvent provoquer une rigidité des muscles, un refroidissement du corps, des battements de cœur à peine perceptibles, des signes de mort pouvant persister pendant plusieurs semaines.

La question de l’enterrement vivant s’est même immiscée au Sénat le 27 février 1866, à la suite d’une pétition lancée par un certain M. De Courvol alertant sur les inhumations précoces. On s’en est néanmoins tenu à l’article 77 du Code Napoléon, exigeant un délai de 24 heures entre la mort et la mise en terre du défunt. Car « Qui tôt ensevelit bien souvent assassine / Et tel est cru défunt qui n’en a que la mine », écrivait avec à-propos Molière en 1655 dans L’Étourdi ou les Contretemps.

Croquemorts et bières ingénieuses

Lorsque Angelo Hays s’est éteint en 2008, la Charente a perdu un héros local. Ce vieil homme de 90 ans avait consacré sa vie à préparer sa mort et celle de ses contemporains, en mettant au point un cercueil électrique qui lui a valu à la fin du XXe siècle des passages remarqués chez Philippe Bouvard ou Jacques Martin. « Mon cercueil, on l’a posé sous la tour Eiffel et on l’a même baladé en hélicoptère avec moi dedans », déclarait ce nonagénaire malicieux quelques années avant son décès. Il avait doté le lieu de son dernier repos d’un système imparable : des connexions branchées aux différentes parties du corps enregistrant toute forme de mouvement du mort. En cas d’erreur, une corne sonnait et des lampes s’allumaient.

Des WC, du papier toilette, une bouteille d’alcool… c’était un minimum pour Angelo, qui estimait à la volée que 8 à 10 % des gens prétendus morts étaient enterrés vivants. Il faut dire que les déboires du Charentais avec la mort remontaient à 1937, lorsqu’à la suite d’un accident de moto, il avait été lui-même inhumé vivant dans le cimetière de Saint Quentin-de-Chalais. Des inspecteurs au service d’une agence d’assurance l’avaient exhumé par la suite pour le découvrir en vie. De quoi traumatiser le pauvre Angelo pour le restant de ses jours.

Face à l’imprécision notoire en la matière des médecins du passé, d’autres, comme Angelo, ont pris le sujet à bras le corps. C’est ainsi qu’une multitude de cercueils différents, visant à parer toute erreur fatidique, ont vu le jour. Le docteur allemand Johann Georg Taberger, conscient de l’état d’affaiblissement dans lequel se trouverait un vivant enterré, a conçu au XIXe siècle un système de ficelles attachées aux membres du défunt. À la surface, une petite clochette y était reliée, qui tintait au moindre soubresaut. Le cercueil était également doté, à toutes fins utiles, d’un système d’évacuation des eaux en cas d’inondation… il aurait été regrettable qu’à un enterrement vivant s’ajoute une mort par noyade.

Un cercueil équipé pour communiquer en morse avec l’extérieur, un autre conçu pour que le couvercle s’ouvre en cas de mouvement, un troisième muni d’un tube de respiration relié au plancher des vaches et déployant un drapeau en cas d’expiration… Les croquis sont nombreux. Plus récemment, de luxueux modèles incluant chauffage et téléphones ont vu le jour. Malheureusement, l’industrie funéraire, peu visionnaire, ne s’est jamais emparée de ce secteur d’innovation prometteur, laissant dans l’oubli de géniaux inventeurs.

D’autres taphophobes ont même anticipé l’inhumation, prenant quelques précautions en cas de réveil de leur sommeil funeste. C’est ainsi que le célèbre conteur danois Hans Christian Andersen, père de La Reine des neiges et du Vilain petit canard, laissait chaque soir sur sa commode un message à qui voudrait déclarer son décès, précisant : « Je ne suis pas vraiment mort. » Il avait aussi exigé que ses artères soient sectionnées avant son enterrement. Mais la lutte contre l’enterrement précoce a aussi pris des formes collectives. Dans l’Allemagne d’entre 1790 et 1860, des administrations locales avaient fait construire une cinquantaine de salles d’attente mortuaires, dans lesquelles les dépouilles patientaient jusqu’à ce que putréfaction s’ensuive. Là encore, une clochette veillait sur le moindre spasme des défunts.

N’en déplaise à mon grand-père, qui devant la dépouille de mon arrière-grand-mère a suggéré à ma cousine de lui croquer le doigt de pied pour s’assurer de son état, les croquemorts n’ont jamais croqué personne – croquer signifiait en vieux français « faire disparaître ». Une chose est toutefois certaine, une multitude d’autres techniques tout aussi fantasques et plus ou moins imparables ont fleuri pour certifier le décès, parmi lesquelles le pincement des mamelons, ou les bains de bouche à l’urine, au vinaigre et aux insectes. Si le corps ne réagissait même plus à de telles stimulations, considérait-on, c’est qu’il était bel et bien raide.

Le réveil à la morgue est toujours une possibilité aujourd’hui.

Des méthodes pleines de bon sens qui n’ont, fort heureusement, pas suffi à convaincre les médecins en proie au doute. Deux siècles plus tard, alors que l’encéphalogramme a remplacé l’urine, nous pouvons être à peu près certains de ne pas nous retourner un jour dans notre tombe.

Cercueil connecté

Claire Sarazin fait partie des quelques centaines de thanatopracteurs qui officient en France, où la profession se porte comme un charme, puisque les Français prennent soin de leurs dépouilles plus que partout ailleurs en Europe. Le rôle de cette thanatopractrice du Territoire de Belfort est donc d’ « embaumer » les corps, c’est-à-dire de prodiguer un certain nombre de soins aux morts pour assurer leur conservation jusqu’à la mise en bière, notamment en traitant les tissus avec des fluides à base de formaldéhyde et en drainant les fluides biologiques du corps. Elle permet également de donner au cadavre un aspect moins dégradé, et peut inclure le maquillage du visage et le vêtissement du défunt.

Leur rôle dans le processus funéraire est donc postérieur au constat du décès, étape obligatoire qui doit être conclue par un certificat signé par un médecin. Ce dernier est censé mener des tests prouvant que la personne n’est réellement plus en vie, notamment un contrôle par encéphalogramme. Car depuis les années 1960, la mort cérébrale a remplacé l’arrêt du cœur comme critère médico-légal irréversible du décès. On peut faire repartir le cœur, pas l’encéphale. Ce constat est soumis à une triple vérification : l’absence totale de conscience et d’activité motrice spontanée, l’abolition de tous les réflexes du tronc cérébral, et l’absence totale de ventilation spontanée. Une trinité qui porte le nom de « signes négatifs de la vie ».

« Dans les faits », explique Claire Sarazin, « il est rare que les tests soit effectivement menés. Et les certificats de décès sont parfois signés sans même que le médecin ait vu le défunt. » Un phénomène qu’elle a pu observer dans l’exercice de sa profession et qu’elle explique par la charge de travail considérable qui incombe au personnel soignant des hôpitaux. « Je pense qu’on va voir de plus en plus de personnes, en France, se réveiller à la morgue », assure la professionnelle. Une erreur que la thanatopraxie ne peut toutefois laisser passer. « Les personnes dont nous nous occupons sont bel et bien mortes. Si jamais il arrivait que ce ne soit pas le cas, nous nous en apercevrions, car nos soins ne peuvent être prodigués sans avoir constaté  les “signes positifs” de la mort – la rigidité cadavérique, notamment – qui, eux, ne laissent aucun doute sur l’état de la personne. »  L’intervention des thanatopracteurs, néanmoins, ne se fait qu’à la demande des familles et ne concerne en moyenne qu’un défunt sur quatre.

Rembrandt, La Leçon d’anatomie du docteur Nicolaes Tulp, 1632.

Si le réveil à la morgue est une hypothèse tout à fait plausible à ses yeux, elle estime l’enterrement vivant moins probable, d’autant plus que la médicalisation croissante de la mort – 70 % des défunts décèdent à l’hôpital – implique un passage de plusieurs jours par la chambre froide. « Dans l’hypothèse où la personne ne serait pas déjà morte, et où, surtout, personne ne s’en rendrait compte, elle succomberait de toute façon à l’hypothermie. » Quant aux personnes dont la dépouille reste chez elles jusqu’à l’inhumation, il serait extrêmement surprenant qu’au cours de la manipulation du corps par les pompes funèbres, pour l’habillage et la mise en bière, personne ne soit alerté par l’absence de signes positifs de la mort. « Je ne dis pas que c’est complètement impossible », précise-t-elle néanmoins.

Quoi qu’il en soit, la peur d’être enterré vivant, elle, demeure bien ancrée dans l’esprit des familles de défunts. « Certaines personnes, à la vue de leur proche décédé, sont persuadées qu’il est encore vivant », raconte la thanatopractrice. « C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles une partie d’entre nos clients ont recours à nos soins : éviter à tout prix qu’une telle chose arrive. »

Pour ôter tout risque, donc, d’être réduit au silence avant d’avoir dit son dernier mot, et éviter de s’écorcher en vain les mains six pieds sous terre, plusieurs options s’offrent à nous : la thanatopraxie, l’incinération, le don de son corps à la science… ou le cercueil connecté.


Couverture : L’inhumation précipitée, d’Antoine Wiertz. (1854)


 

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