Criminalisées dans les années 1970, les drogues psychédéliques présentent des résultats probants sur les patients déprimés.

par Servan Le Janne | 9 min | 20/02/2018

Du sang au château

Le salon d’Amanda Feilding n’a guère bougé depuis des décennies. Assise dans un canapé à fleur en face d’une large cheminée, la comtesse de Wemyss and March règne sur un vétuste domaine. Elle en connaît chaque recoin. Cette Britannique de 75 ans dont la famille descend des Habsbourg a grandi dans ce château en brique construit au début du XVIe siècle, à 15 minutes d’Oxford. Les meubles étaient alors moins fatigués, l’atmosphère plus froide. Ses parents n’avaient pas les moyens de payer le chauffage comme il aurait fallu. Cela n’empêchait pas une certaine émulation. « Nous l’avons toujours vu comme la tête de proue du changement », confie la comtesse.

Amanda Feilding dans sa jeunesse
The Beckley Foundation

Au sommet d’une petite commode posée sur une plus grande trône le crâne six fois ajouré d’un inconnu. Des trous y ont été percés de son vivant. C’est le prix qu’étaient prêts à payer les adeptes de la trépanation afin, d’après eux, de mieux faire circuler le sang. Convaincue de l’efficacité de cette vieille pratique, Amanda Feilding se l’est infligée en 1970 devant une caméra. « Je ne montre le film que maintenant, en espérant qu’il attirera l’attention d’un médecin disposé à entamer des recherches sur le sujet », explique-t-elle. « Sans ça, la pratique ne sera jamais acceptée ni disponible pour ceux qui veulent essayer. »

Et pour cause. Cette chirurgie primale et dangereuse n’a jamais prouvé son efficacité. « C’est peut-être placebo, qui sait, mais j’ai remarqué que mes rêves devenaient moins anxieux », avance-t-elle. La comtesse donne en tout cas une importance centrale à la manière avec laquelle le sang irrigue le « réseau du mode par défaut » (RMD), une région du cerveau circonscrite en 2001 par la radiologue américain Marcus Raichle. Il l’a baptisée ainsi en constatant qu’elle fonctionnait lorsque le sujet est au repos. Pour Amanda Feilding, quelque chose comme l’ego ou la conscience de soi en dépend. Si rien ne prouve pour l’heure que la trépanation l’affecte, la Britannique a trouvé autre chose : les drogues psychédéliques. « C’est là qu’elles agissent », affirme-t-elle.

Amanda Feilding ressemble davantage à une mystique qu’à une scientifique. Mais, pour le coup, son jugement est parfaitement terre à terre. En 2016, elle a cosigné un article avec plusieurs chercheurs du prestigieux Imperial College de Londres corroborant sa thèse. « Le diéthylamide de l’acide lysergique (LSD) est une drogue psychédélique bien connue, mais ses effets sur le cerveau humain n’ont jamais été étudiés par neuro-imagerie moderne », justifient-ils. Maintenant que c’est chose faite, on sait que le LSD atténue visiblement les liens entre différents éléments du RMD et, subséquemment, entraînerait une « dissolution de l’ego ». D’où une certaine perte de contrôle.

Bien qu’ayant travaillé avec Amanda Feildeing sur les effets du LSD, le neuropsychopharmacologiste Robin Carhart-Harris, ne partage pas exactement ses réflexions sur les mécanismes qui le font agir. « Je pense que la circulation sanguine est un peu un effet collatéral », dit-il. « Le cerveau ne fonctionne pas tant par circulation sanguine que par signaux électriques. »

Depuis son château du Moyen-Âge, la comtesse se tient donc à l’avant-poste de la recherche. À travers la fondation Beckley, fondée en 1998, elle ressuscite une idée qui a émergé dans les années 1960 : certaines drogues « dures » comme le LSD, la kétamine, les champignons hallucinogènes ou la MDMA (ou ecstasy) pourraient soigner les troubles post-traumatiques, l’angoisse, voire aider à sortir de la dépression. Submergée par la vague hippie qui a mis en évidence les dangers de ces substances, la thèse connaît une deuxième jeunesse.

Amanda Feilding dans le jardin de Beckley Park
Crédits : Bruno Torturra/Flickr 

Interdite en 1985, la MDMA (pour 3,4-méthylènedioxy-N-méthylamphétamine) « crée un contexte dans lequel les patients peuvent plus facilement se confronter à leur trauma, car ils ont moins de crainte », explique le psychiatre suisse Peter Oehen. Pour l’heure, seuls quelques expérimentations ont été menées, de manière exceptionnellement autorisée, ou en catimini. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ses partisans soient des privilégiés. Devenue princesse en épousant un prince iranien, Khaliya Aga Khan a suivi une thérapie à base de MDMA. Elle refuse de donner trop de détails à ce sujet, « car ce n’était pas légal ». Mais l’Américaine, aujourd’hui divorcée, n’a pas de mots assez forts pour décrire ses bienfaits : « Ça a réglé beaucoup de problèmes pour moi, ça m’a donné l’impression de mieux me connaître. »

Aujourd’hui, elle milite au sein de la Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies (MAPS), une association fondée en 1986 pour poursuivre la recherche sur les psychotrophes à un moment où l’administration américaine la bannissait. « La science avance par cycle », résume le Dr Feilding.

Le café au LSD

Amanda Feilding flotte. Elle descend l’escalier en colimaçon du château sans toucher les marches. Dans sa jeunesse, au cours des années 1950, l’Anglaise répète ce songe. Lorsqu’elle rouvre les yeux, c’est pour voir son père les fermer. « Il était diabétique et s’évanouissait toujours avant le repas », s’amuse-t-elle. Basil peint, s’occupe des champs et des haies, maintenant la famille au manoir sans toutefois y mener grand train. Amanda se souvient d’un homme libre, indépendant : « C’était une espèce de gourou, ma principale influence intellectuelle. »

La comtesse est née en même temps que le LSD, en 1943. Cette année-là, le chimiste suisse Albert Hoffmann ingère par accident des gouttes de la substance qu’il avait synthétisée cinq années plus tôt. « À la maison, je me suis allongé et j’ai plongé dans un état proche de l’intoxication mais loin d’être désagréable », décrit-il. « Mon imagination était stimulée. Comme dans un rêve, les yeux clos, je voyais un flot ininterrompu d’images fantastiques, de formes extraordinaires, formant un kaléidoscope de formes dans des tons intenses. » En tâtonnant eux aussi, deux médecins américains découvrent en 1951 qu’une substance jusqu’ici envisagée pour lutter contre la tuberculose, l’izionazide, a des effets euphorisants. Elle sera à la base des premiers antidépresseurs.

Amanda Feilding sait quant à elle à peu près ce qu’elle cherche. À 16 ans, elle quitte le couvent où elle étudiait pour retrouver son parrain, Berti Moore, au Sri Lanka. Ancien chasseur d’espions pendant la Seconde Guerre mondiale, cet homme qu’elle n’a jamais rencontré doit, en tant que moine bouddhiste, lui enseigner quelques principes de mysticismes. Coincée à la frontière en Syrie, elle est contrainte de rentrer en Angleterre après six mois à l’étranger. Devenue élève du spécialiste des religions orientales Robert Charles Zaehner, à Oxford, la jeune femme se rend à Londres pour les concerts des Beatles et des Kinks. Elle expérimente ainsi jusqu’à ce jour de 1965 où quelqu’un verse une dose massive de LSD dans son café : bad trip. Groggy, elle s’en retourne au château.

Khaliya vit un mauvais rêve : le sol se dérobe sous ses pieds lorsqu’on lui diagnostique une infection mortelle.

Au milieu des années 1960, plus de mille études cliniques ont été lancées afin d’évaluer les effets des psychotropes. Au LSD sont venus s’ajouter la kétamine et la phencyclidine. Autant de substances qui produisent des « effets thérapeutiques prometteurs », à en croire les chercheurs suisses Franz Vollenweider et Michael Kometer. Il est alors question de traiter l’anxiété, les troubles obsessionnels compulsifs, la dépression, l’addiction à l’alcool et même les pannes sexuelles. Sauf qu’Amanda Feilding n’est pas la seule à se sentir mal. Inquiétées par les cas d’overdoses, les autorités élaborent un puissant travail de criminalisation.

En 1970, le président américain Richard Nixon signe le Controlled Substances Act pour interdite l’usage des drogues psychédéliques, quel que soit l’objectif poursuivi. Ces drogues qui angoissent tant les pouvoirs publics sont pour la comtesse de Wemyss and March un moyen d’atténuer le stress. Au contact d’un autre mystique dont elle tombe amoureuse, le Néerlandais Bart Huges, elle s’initie à la trépanation et se remet au LSD.

Psychéthérapie

Quand Khaliya se rend en Europe, en 1999, elle n’a ni château ni couronne. La New-Yorkaise, qu’on appelle alors Kristin White, rejoint les forces de maintien de la paix en Bulgarie avec ses seuls diplômes de médecine et de relations internationales. Comme Amanda Feilding, elle vit alors un mauvais rêve : le sol se dérobe sous ses pieds lorsqu’on lui diagnostique une infection mortelle. « On m’a dit que je n’avais plus que quelques semaines à vivre », raconte-t-elle. « Avant 30 ans, je devais penser au fait que la vie était bientôt finie. J’étais obsédée par ça et par l’impact que pouvaient avoir les virus sur nous. »

Khaliya

Celui qui la frappe ne s’avère heureusement pas incurable. Mise en quarantaine et soignée, la jeune femme n’en a pas terminé avec la guerre aux virus à son retour aux États-Unis. Parce qu’ils peuvent tuer n’importe qui sans prévenir, tout le monde vit, dit-elle, « sur une trappe qui peut s’ouvrir à tout moment ». Après avoir étudié celui du Sida, elle œuvre au Council on Foreign Relation, un think tank de diplomatie américaine. Cela la mène en Inde puis en Iran, où elle se marie en 2006 avec le prince Hussain Aga Khan.

Quelques années plus tard, alors qu’elle a décidé de prendre du recul sur son activité, Khaliya est victime d’un cambriolage violent. « Il y a des choses dont je ne me souviens pas », explique-t-elle. Traumatisée, elle entre dans une dépression qui paraît sans issue. « Quand j’avais des problèmes pour me déplacer, que j’étais en quarantaine, tout le monde comprenait », observe-t-elle. « La maladie physique, les gens comprennent, mais pas la maladie mentale. » À la recherche d’une thérapie, elle tombe sur les travaux de la Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies (MAPS).

En 1991, son fondateur, Rick Doblin, a publié les résultats d’une expérience menée sur des étudiants fréquentant la chapelle Marsh, sur le campus de la Boston University. Après avoir reçu de la psilocybine, un alcaloïde présent dans des champignons hallucinogènes, tous ont noté une profonde amélioration dans leur vie et leur travail. Doblin oublie toutefois de préciser que certains ont eu des crises d’anxiété pendant l’expérience. Cette fois, ces expérimentations encourageantes peuvent être adossées à l’analyse du cerveau que permettent les nouvelles techniques d’imagerie cérébrales telles que les IRM.

En 1996, le psychiatre Bob Jesse convie une cinquantaine de spécialistes des drogues psychédéliques à l’institut Esalen, en Californie. Un plan est élaboré : les différents chercheurs se promettent de « faire des recherches irréprochables et inattaquables, dans un établissement où les chercheurs sont irréprochables ». Dix ans plus tard, certains participants démontrent que la psilocybine peut provoquer « des expériences de type mystique qui ont un sens spirituel substantiel et prolongé ». Cette même année, en 2006, deux chercheurs du National Institute of Mental Health (NIMH) de Bethesda, dans le Maryland, injectent une dose de kétamine à des patients. 71 % d’entre eux jouissent d’une « amélioration significative » de leur état, constatent-ils.

Pour Khaliya, l’expérience s’est aussi révélée très bénéfique. « Il y avait deux psychothérapeutes, un homme et une femme », relate-t-elle. « J’ai pris une dose de MDMA, puis on m’a dit de ne pas hésiter à m’exprimer si j’en ressentais le besoin. Mais je n’ai même pas parlé, j’ai voyagé à l’intérieur. C’était comme si je me disais dans ma tête : “Bon, où est cet endroit où je ne veux pas aller ? C’est le moment de m’y rendre.” Quelque chose qui était tapi dans l’ombre est arrivé dans la lumière. Je suis retournée à mon enfance et vers des choses que mon accident avait mis de côté. »

Elle tient aujourd’hui des conférences partout dans le monde
Crédits : Khaliya

Dès le lendemain, l’état de la New-Yorkaise s’était amélioré. « De nombreux soucis ont cessé immédiatement de me parasiter et ne sont jamais revenus », s’enthousiasme-t-elle. « C’était comme nettoyer la fenêtre par laquelle je voyais la réalité, qui était salie par des traumatismes. » Khaliya ne va pas jusqu’à en faire une solution miracle. « Tout dépend bien sûr de ce que vous traversez. Si vous êtes chroniquement déprimé, il vaudra peut-être mieux prendre des champignons hallucinogènes… » La kétamine pourrait aussi aider. À petite dose, en intraveineuse ou en infusion, elle produirait des effets « dans les heures qui suivent la prise », vante une étude de 2017. Pour cela, elle agirait notamment sur un neurotransmetteur que les antidépresseurs ne ciblent pas, le glutamate.

Convaincues par ces résultats, des entreprises pharmaceutiques développent déjà des médicaments à base de kétamine. Les microdoses de LSD sont aussi devenues tendances dans la Sillicon Valley. « Je pense que la MDMA et l’ecstasy seront admis dans des traitements pour des traumatismes sévères d’ici 2021 », estime pour sa part la psychologue américaine Lauren Slater. Le temps du LSD et de la psilocybine devraient venir plus tard. Pour Amanda Feilding, ce sera peut-être le combat d’une vie qui prendra fin.


Couverture : LSD médical. (Ulyces)


 

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