L'ivresse ne s'envole pas avec l'altitude. Surpris chancelants, voire écrasés sur les pare-brises des automobilistes, les oiseaux sont-ils des amateurs d’alcool comme les autres ?

par Laura Boudoux | 9 min | 08/11/2018

Angry birds

On n’était pas si loin de la terrible scène des Oiseaux d’Hitchcock en ce mois d’octobre 2018, dans la petite ville de Gilbert. Désorientés, confus, semant la pagaille auprès d’automobilistes hallucinés, ou carrément évanouis au milieu des pelouses pavillonnaires : les jaseurs d’Amérique se sont pris une cuite monumentale dans le Minnesota. Comme une bande d’adolescents qui n’auraient pas encore découvert combien de vodka-orange ils pouvaient encaisser, ces oiseaux coiffés d’une longue huppe n’ont pas su gérer leur alcoolémie.

Le spiritueux responsable de cette ivresse oisive ? Des baies fermentées, dont les jaseurs d’Amérique se sont délectés. À tel point que la police locale est intervenue, alertée par des signalements d’oiseaux enivrés errant dans les rues. « Certains semblent être plus “pompettes” que d’habitude », constatent les forces de l’ordre dans un communiqué de presse publié sur Facebook, précisant que les habitants de Gilbert n’ont pas besoin d’appeler les autorités, puisque les oiseaux vont rapidement « dessaouler ». « J’allais dire quelque chose et puis… je me suis dit que j’étais folle ! Deux oiseaux ont foncé sur mon pare-brise, je me demandais ce qu’il se passait », réagit une résidente de Gilbert.

Bien consciente du comique de la situation, la police invite alors les citoyens à la contacter uniquement s’ils observent « Titi en train de provoquer des chats, des Angry Birds riant de manière incontrôlée, ou encore Hurlu et Berlu se promener bruyamment en faisant des farces ».

Un jaseur d’Amérique
Crédits : Becky Matsubara

Si le commissariat s’amuse de la nouvelle, d’autres prennent le problème des oiseaux ivres très au sérieux. À Portland, l’organisation Audubon accompagne dans leur gueule de bois les spécimens blessés ou désorientés. « Nous accueillons les oiseaux ivres à cause des baies fermentées dans notre centre tout au long de l’automne. Parfois, ils sont ramassés après s’être écrasés contre une vitre. D’autres sont juste désorientés, au sol. Nous les gardons en captivité jusqu’à ce qu’ils soient dégrisés et puis nous les libérons », expliquait en octobre dernier le directeur de l’organisation, Bob Sallinger.

L’ivresse croissante des oiseaux est pour certains directement liée au réchauffement climatique. Ce sont en effet les premiers gels qui sont responsables de la fermentation des baies, auxquelles les volatils sont accros. Plus ces gelées sont précoces, plus les fruits hivernaux fermentent tôt dans l’année, nourrissant, mais surtout enivrant les oiseaux qui les dévorent. « Si la température augmente plus tôt au printemps, les fruits congelés en hiver vont commencer leur décongélation de manière précoce, et auront donc plus de temps pour leur fermentation », nous confirme le professeur Robert Dudley, biologiste à l’université de Berkeley. La congélation convertit les amidons en sucres et protège les fruits, mais lorsqu’ils se décongèlent, la levure pénètre et la fermentation alcoolique transforme les baies en produit toxique pour les oiseaux qui s’en nourrissent.

Meghan Larivee, coordinatrice des laboratoires pour l’agence gouvernementale Environnement Yukon, au Canada, explique avoir observé le même phénomène que les habitants de Gilbert, en novembre 2014. Même sans éthylotest spécial, elle assure que les jaseurs boréaux « ne parvenaient pas à coordonner le mouvement de leurs ailes et qu’ils étaient incapables de marcher de façon coordonnée ». En 2011, au Royaume-Uni, douze merles noirs étaient retrouvés morts autour d’une école primaire. Après autopsies, les chercheurs ont confirmé que les oiseaux avaient consommé beaucoup de fruits fermentés, ce qui avait causé leur mort. En Nouvelle-Zélande, un pigeon visiblement très friand de fruits fermentés, connu pour tomber régulièrement de l’arbre sur lequel il se perche pour cuver, est même devenu célèbre. Il a ainsi été couronné « Oiseau de l’année » en octobre 2018, et surnommé « le dévoreur de fruits ».

Une situation à laquelle les oiseaux n’ont pas réellement choisi d’être confrontés, comme le rappelle Glen Chilton, ornithologue à l’université James Cook de Townsville, en Australie. « Ils ne veulent pas ingérer ces quantités d’alcool, mais ils sont probablement forcés de le faire, puisqu’il n’y pas pas énormément de fruits à disposition pour eux », soulignait-il en 2011. Si le dérèglement climatique pourrait donc davantage limiter la quantité de fruits sains, le phénomène des oiseaux ivres est loin d’être nouveau.

Le verre est dans le fruit

En France, le premier manuel d’ornithologie moderne est l’œuvre d’un homme cloué au sol. Paralysé des deux jambes par une maladie génétique, François Marie Daudin se met à étudier le comportement des animaux dès son enfance bourgeoise, à Paris. En 1800, à l’âge de 54 ans, il publie un Traité élémentaire et complet d’ornithologie, dans lequel il constate, avec semble-t-il un brin d’étonnement, que la « digitale pourprée, recherchée par les dindons, leur cause une sorte d’ivresse, des convulsions ». Le zoologiste fait alors déjà le lien entre la consommation de cette fleur probablement fermentée et le trépas des oiseaux. « Lorsque la dose a été forte, ils meurent d’éthisie, [une maladie qui dessèche et consume le corps], et de langueur », écrit l’auteur.

Pendant très longtemps, on en est resté à de simples constatations, sans réellement expliquer le mécanisme par lequel les bêtes s’enivrent. En 1982, enfin, une étude mesure le taux d’alcoolémie chez les passereaux et les bouvreuils. Elle constate que « les concentrations d’alcool dans les baies a clairement augmenté à l’automne et en hiver » et que les « doses d’alcool retrouvées dans les différentes espèces d’oiseaux sont liées à la quantité d’éthanol présente dans leur nourriture ». À l’époque, les chercheurs assurent cependant que ces quantités d’alcool, retrouvées dans le sang des oiseaux, « ne sont probablement pas assez élevées pour avoir des conséquences sur leurs comportements ».

Ces conclusions seront vite contredites. Une étude menée aux États-Unis en 1989 lie directement la mort de plusieurs jaseurs d’Amérique, tombés de toits, à l’alcool présent dans leur sang. « La cause du décès a été attribuée à une hémorragie consécutive à une chute provoquée par une intoxication à l’éthanol », expliquent les chercheurs dans leurs résultats. Il apparaît alors que la plupart des fruits consommés par les oiseaux contiennent bien de l’éthanol, mais à des doses si faibles qu’il n’affecte pas leur comportement… sauf dans le cas des jaseurs d’Amérique, qui ont tendance à se nourrir au sol.

En 1996, des scientifiques vont plus loin et étudient les capacités d’absorption de l’alcool des étourneaux. Ils font alors une découverte étonnante : « Les étourneaux montrent un taux élevé de résorption d’alcool. Les doses d’ingestion expérimentale de 1, 2 et 3 g/kg d’éthanol (solution à 10 %) ont été complètement absorbées par le tube digestif en moins de 30 minutes. La dégradation alcoolique métabolique extra-intestinale est également très rapide. Au bout de 130 minutes, jusqu’à 3 g/kg d’éthanol étaient complètement métabolisés ». Autrement dit, ces oiseaux manifestent une grande tolérance à la boisson, en raison de leur excellente alcool-déshydrogénase (ADH), une enzyme hépatique responsable du métabolisme de l’alcool. Chez les étourneaux, elle est 14 fois plus élevée que chez l’homme, rapporte l’étude, qui observe une « préadaptation claire de l’activité ADH chez les oiseaux ».

Paradis artificiels

Si les oiseaux ne sont pas égaux face à l’alcool, peut-on comparer leur attitude à celle des piliers de bars qui peuplent l’espèce humaine ? Depuis 2000, le biologiste américain Robert Dudley étudie le lien entre l’appétence de ses congénères pour l’alcool et celle des frugivores, pour tenter d’expliquer le rapport compliqué qu’entretient l’homme avec les spiritueux. Il estime ainsi dans son article The Drunken Monkey Hypothesis que notre consommation d’éthanol remonte à la préhistoire, lorsque l’attrait pour le goût et l’odeur de l’alcool offrait à nos ancêtres l’avantage de trouver plus facilement des arbres fruitiers à maturité.

« Des millions d’années plus tard, au Moyen Âge, la distillation des spiritueux a mené l’homme à concentrer plus puissamment les teneurs en alcool des fruits fermentés. L’appétit jadis avantageux est alors devenu un danger pour la santé et le bien-être humains », écrit Robert Dudley dans son essai. Pour lui, il serait donc logique de considérer que les animaux frugivores préfèrent les fruits fermentés aux fruits mûrs, puisqu’ils représentent un apport bénéfique en sucre et en calories, et que leur odeur leur permet de localiser plus facilement les arbres fruitiers.

Concernant les oiseaux, en revanche, « nous ne sommes pas certains qu’ils soient attirés par l’alcool et par ces fruits fermentés, et c’est même peu probable, puisqu’ils trouvent leur nourriture grâce à la couleur, et non grâce à l’odeur », nous assure le professeur. « Il existe cependant des espèces, en Australie et en Amérique du Sud, qui vivent près du sol et mangent beaucoup de fruits tombés par terre. Pour eux, il est possible d’imaginer que le choix se porte sur des fruits avec une plus forte teneur en alcool », détaille-t-il.

Dans son livre The Drunken Monkey: Why We Drink and Abuse Alcohol, il ironise tout de même, en estimant que certaines anecdotes sur les oiseaux éméchés semblent avoir été racontées par des observateurs qui auraient eux-mêmes un peu trop bu. Tout en reconnaissant que certaines espèces sont plus sensibles à l’alcool, Robert Dudley explique en effet que les histoires autour des animaux soûls appartiennent pour une bonne part à l’imagination.

Si à l’échelle mondiale, peu d’oiseaux sont donc finalement touchés par l’ivresse, certains en meurent, principalement parce qu’ils se blessent. Et le dérèglement climatique pourrait bien aggraver la situation, surtout en Europe, en Amérique du Nord et dans les zones froides. Les volatils seraient même susceptibles de développer, comme certains humains ou chimpanzés, une addiction à l’alcool. « Sur le long terme, un oiseau pourrait devenir dépendant, car il saura associer le fruit à l’alcool. Dans les fruits, l’alcool est toujours présent lorsqu’il y a du sucre, et c’est la combinaison des deux qui crée une motivation sensorielle, poussant les oiseaux à continuer de le consommer », analyse Robert Dudley.

Cela ne veut pas dire que les oiseaux cherchent aujourd’hui des baies ayant une forte teneur en alcool. Une étude menée en 2004 aux États-Unis tend même à confirmer l’inverse : « Les frugivores préfèrent les fruits mûrs aux fruits en décomposition, même si ces derniers peuvent contenir plus d’éthanol. » Quant à savoir si les oiseaux apprécient les effets que l’alcool a sur eux, Robert Dudley émet des doutes. « Comme nous, les oiseaux préfèrent les fruits mûrs, les plus beaux, les plus goûteux. S’il y a du sucre et que les levures sont présentes, il y aura aussi de l’alcool fermenté, donc tous ces fruits contiennent un faible niveau d’alcool, mais nous ne savons pas exactement ce que les oiseaux sentent ou repèrent. » Certains oiseaux ont-ils plus tendance à être ivres parce qu’ils ont des enzymes ADH moins performantes, ou parce qu’ils choisissent de manger des fruits plus fermentés, et donc plus alcoolisés ? Le mystère persiste, puisque aucune étude systémique n’a encore été menée sur le sujet, déplore le scientifique.

Si la plupart des oiseaux ne semblent pas repérer consciemment les fruits gorgés d’alcool, il se pourrait qu’il s’agisse pour eux d’un instinct tout à fait naturel, voire protecteur. Les faibles niveaux d’éthanol contenus dans les fruits fermentés peuvent en effet se révéler bénéfiques pour eux. « Il est prouvé que la consommation de faibles niveaux d’alcool est bénéfique pour notre corps, puisqu’elle aide à éliminer certaines bactéries. Un peu d’alcool tous les jours semble être bénéfique pour la santé, et cela est peut-être aussi vrai pour les oiseaux », confirme Robert Dudley.


Couverture : The New Zealand Initiative


 

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