L'agent Jennifer Benjamins se fond depuis vingt ans dans l'univers de la prostitution, de la drogue et des armes. Aujourd'hui, elle forme les nouvelles générations à ce jeu dangereux.

par Malaurie Chokoualé | 12 min | 23/11/2018

Depuis 23 ans, l’Association internationale des agents d’infiltration (International Association of Undercover Officersforme des officiers de police américains à un travail de haute voltige : l’enquête sous couverture. Sergente de la police de Las Vegas, au sein de laquelle elle travaille depuis bientôt deux décennies, Jennifer Benjamins court aujourd’hui le pays pour apprendre aux agents à se fondre dans un environnement hostile.

Les propos ayant servi à réaliser cette story ont été recueillis par Malaurie Chokoualé à partir d’un entretien avec Jennifer Benjamins. Les mots qui suivent sont les siens.

La plus grande difficulté pour un agent infiltré est d’arriver à convaincre la cible qu’elle fait partie du même camp, car les risques encourus lui sont parfaitement connus. Lorsque vous la rencontrez pour la première fois, que ce soit grâce à un informateur confidentiel ou de façon totalement « fortuite », par exemple dans un bar, elle va évidemment chercher à vérifier votre identité. En 17 ans de carrière, on ne m’a demandé qu’une fois si j’étais de la police. Mon binôme avait une tête de flic… Je vous laisse imaginer à quelle vitesse battait mon cœur à cet instant. C’était incroyable. Durant toute ma carrière, j’ai prié pour qu’on ne me le demande jamais plus, car se faire démasquer est le pire cauchemar de tout agent.

Au départ, pour convaincre une cible, vous devrez souvent payer de la drogue, des armes, des prostituées, voire éventuellement prendre un rail de cocaïne. Une fois que vous aurez passé cette étape sans éveiller de soupçons et que vous aurez gagné sa confiance, c’est du tout cuit. Mais si le terrain est le meilleur exercice, il faut apprendre à avoir de l’aplomb dans une situation de stress en formation. C’est là que l’Association internationale des agents d’infiltration et moi-même, Jennifer Benjamins, entrons en jeu.

L’association

J’avais 25 ans lorsque j’ai commencé à enquêter sous couverture. À l’époque, je travaillais déjà au département de la police métropolitaine de Las Vegas (LVMPD). Je ne sais pas trop pourquoi j’ai choisi cette orientation, mais j’imagine que c’est la collecte d’informations sous pression qui devait me plaire. Je suis donc allée voir mon supérieur et je lui ai fait part de mon ambition. La semaine suivante, j’étais déjà sur le terrain pour un essai comme prostituée. (Je rappelle que les États-Unis ont un régime prohibitionniste sur l’ensemble du territoire, excepté dans 12 comtés du Nevada.) Et puis tout s’est enchaîné très simplement et, aujourd’hui, 16 ans ont passé. J’ai à présent 41 ans mais j’en parais 35 ; c’est pour ça que je ne suis pas encore à la retraite.

Le métier est en constante mutation et a bien évidemment suivi de près le développement des nouvelles technologies. Dans les années 1980, mes confrères et consœurs traînaient des grosses briques en guise de téléphones portables, surchargées de câbles et constamment au bord de la surchauffe. Aujourd’hui, tout est tellement plus simple. Les fils encombrants ont disparus et tous nos appareils sont aussi compacts les uns que les autres. Je peux avoir une tasse de café qui filme et prend le son en toute discrétion. Mais il est évident que les bad guys n’ont pas emprunté un chemin différent : eux aussi ont adopté les technologies de pointe et se sont entourés de personnes compétentes. À nous d’être toujours plus intelligent·e·s qu’eux.

La technologie a peut-être simplifié notre travail, mais elle l’a d’un même mouvement rendu plus compliqué. La précaution est de mise, surtout avec Internet et les réseaux sociaux. J’ai personnellement un compte Facebook, mais n’espérez pas y voir une photo de moi ou de mes enfants. N’espérez d’ailleurs même pas me trouver : j’y suis sous un faux nom. Beaucoup d’agents préfèrent d’ailleurs ne pas courir ce risque. En tant que superviseure d’opération et formatrice, j’aime mettre en garde les jeunes agents sur ce qui les attend ou ce à quoi ils pourraient potentiellement faire face. Après tant d’années de couverture, je veux pouvoir leur transmettre mon expérience, leur expliquer comment bien faire les choses, et surtout comment les faire de manière sûre.

Charlie Fuller
Crédits : IAUO

Depuis sa création il y a 23 ans, l’International Association of Undercover Officers (IAUO) n’a qu’un seul objectif : enseigner à rester en vie. Cette association a été fondée en avril 1995 – entre autres – par Charlie Fuller à Brunswick, en Géorgie. Fuller est un agent spécial à la retraite du Bureau de l’alcool, du tabac, des armes à feu et des explosifs (ATF), où il a officié durant 23 ans. Il a d’abord travaillé sous couverture une dizaine d’années, avant de partager avec d’autres les connaissances qu’il avait engrangées. À ce jour, on dit qu’il a formé plus de 8 000 agents.

À l’origine, l’idée de l’IAUO était de connecter entre elles les différentes juridictions américaines, mais également de les relier au monde, et d’enseigner à des agents infiltrés leur travail et ses subtilités. Avec des formations de cinq jours, aussi bien pratiques que théoriques, nous entraînons tous types d’agents, depuis les policiers municipaux jusqu’aux agents fédéraux du FBI.

Il y a pour l’instant quatre formations proposées : la première se concentre sur les techniques d’infiltration avancées et de survie ; la seconde est similaire à la première mais réservée aux femmes ; la suivante concerne les affaires de prostitution, de jeux d’argent et de stupéfiants ; et enfin, la dernière s’intéresse aux cartels mexicains et aux gangs. Nous revenons également toujours sur les bases : comment se construire une nouvelle identité, comment se préparer aux pires scénarios, comment s’adresser aux criminels, etc. Tous les participants viennent de juridictions différentes et ne sont pas aussi rodés les uns que les autres. Mais ce savoir que je leur enseigne, ils l’emmènent ensuite avec eux et peuvent l’appliquer partout où ils vont.

Hormis ces quatre modules, il n’est pas rare que nous mettions en place des cours en fonction de la demande. Nous restons toujours au fait des tendances qui influent sur notre travail, ici aux États-Unis mais également à travers le monde. Le bitcoin, par exemple, est partout en ce moment et ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’un agent membre de notre association nous demande de faire un cours à ce sujet. En définitive, nous enseignons ce que les gens veulent approfondir et dans notre métier, il s’agit d’un apprentissage sans fin.

Nous sommes cinq instructeurs mais des formateurs extérieurs se joignent régulièrement à l’équipe encadrante. Pour diversifier encore plus le contenu des cours, tous ne sont d’ailleurs pas policiers. Prenez Peter Boyce : c’est un avocat qui a représenté beaucoup d’agents ayant travaillé sous couverture, poursuivis en justice pour des allégations de mauvaise conduite. Boyce n’a jamais eu de matricule mais il connaît la loi et notre métier, c’est pourquoi il intervient souvent. Ces formations sont essentielles pour garantir au mieux la sécurité des agents expérimentés comme des nouvelles recrues.

Infiltrées

En tant qu’agente et superviseure expérimentée, mon travail consiste également à repérer nos futures recrues et je suis sans cesse à la recherche de nouvelles têtes. Le parcours classique d’un agent d’infiltration est le suivant : quand il termine l’académie, le policier commence à travailler dans les rues en uniforme. Intéressé par la couverture, il précise ensuite progressivement ses intérêts (narcotiques, mœurs, crime organisé, etc.) et commence à suivre quelques cours et formations. S’il est vraiment passionné, sa passion sera mise à contribution.

Ces nouveaux agents sont généralement jeunes, car n’étant pas dans la police depuis bien longtemps, ils sont encore vierges de toute mauvaise habitude et ainsi facilement modelables. Travailler sous couverture requiert un mental plus dur que l’acier. Il faut que, mis dans des situations très inconfortables, ils soient toujours capables de prendre des décisions judicieuses. La paresse n’est pas permise, sous peine de se blesser, voire pire. Ils doivent être proactifs et créatifs. Cet état d’esprit est très rare, alors lorsque je le détecte chez quelqu’un, je n’hésite pas.

Concernant les femmes, le recrutement est légèrement différent dans le sens où, pour la couverture comme prostituée, leur apparence joue un rôle essentiel. Il faut être capable de s’adapter à toute situation, de parler avec des criminels afin d’être acceptée comme amie. Il y a bien évidemment des contre-exemples magnifiques : récemment, dans mon département, un homme de 44 ans a débuté sa première mission et a infirmé, par son talent, les affirmations que je viens de vous faire. Toutefois, la profession d’agent d’infiltration reste très masculine.

Debra Morgan, agent undercover dans la série Dexter
Crédits : HBO

Le nombre de femmes dans la police se situe entre 5 et 15 % de ce côté de l’Atlantique, et toutes ne sont pas prêtes à faire ce travail. Elles devront souvent enlever leur uniforme, revêtir un simple bikini et partir acheter de la drogue auprès d’une cible. Beaucoup n’accepteront jamais de faire tout ça. S’il y en a 11 % dans mon département, je dirais qu’un peu moins de 1 % des agents sous couverture sont des femmes aux États-Unis.

Elles font face à des situations que les hommes ne connaîtront jamais. Quand j’achète de la drogue à un malfaiteur, il arrive régulièrement qu’on me propose de la payer en nature. C’est le genre de cas de figure auquel il faut s’attendre. Il faut être prête. C’est pour cela que l’association, lors de sa création, avait directement créé une formation réservée aux femmes. Nous leur apprenons à s’exprimer, à être crédibles comme prostituées, mais également à se battre. Moi, je ne suis pas bien épaisse : je fais 1,70 m pour 63 kilos. Alors il faut que je fasse attention à moi et que je puisse me défendre pour sauver ma vie.

Un autre point essentiel de la formation, et non des moindres, est qu’il faut que les femmes soient conscientes de la charge psychologique qui se posera instantanément sur leurs épaules. Nos collègues masculins nous prennent régulièrement pour leurs confidentes, leurs psychologues. Ils vont par exemple nous expliquer ce qui ne va pas avec leur épouse et demander des conseils… Nous sommes à la fois les mères, les sœurs, les agentes et les épaules sur lesquelles nos confrères viennent écraser leurs larmes. Pendant nos formations, nous essayons de leur apprendre à gérer cette pression, même si chaque situation est évidemment unique. Finalement, il est une chose qui lie bel et bien les agents, quel que soit leur genre : la peur.

Double vie

Il est normal d’avoir peur dans notre métier. Quand on discute avec les agents dont les opérations se sont mal passées, la plupart d’entre eux disent la même chose : « Des signaux d’alarme sont apparus dans ma tête me disant que je devrais fuir, arrêter l’échange en cours et le faire un autre jour, mais j’ai choisi de les ignorer. » Quand je travaille avec des nouveaux, s’ils disent n’éprouver aucune peur, cela m’inquiète au plus haut point. Cela signifie qu’ils vont foncer sans réfléchir, sans ressentir, et c’est là que les erreurs arrivent au galop.

Crédits : Kennedy C. Garza

Dans notre profession, les troubles de stress post-traumatique (TSPT) sont monnaie courante, car ce travail exerce un effet négatif sur l’agent. C’est comme si on jouait dans un film. On fait sans arrêt des allées et venues entre deux rôles complètement différents : mère la nuit, prostituée le jour. Les transitions entre ces deux rôles sont parfois difficiles. Certaines juridictions proposent à leurs agents restés sous couverture pendant de longues périodes un examen psychologique, mais cette pratique reste encore bien trop rare.

Heureusement, je n’ai jamais eu personnellement affaire à des signaux d’alarme. À vrai dire, à Las Vegas, nous sommes particulièrement organisés et un agent est rarement livré à lui-même. Durant les briefings, on discute de tout et on évalue toutes les possibilités, tous les potentiels changements de plans de dernière minute. L’opération ne débute pas tant que tout n’est pas évalué et discuté. Je me suis donc toujours sentie en sécurité. Le superviseur est là pour contrôler la mission et l’agent est continuellement en contact avec lui. S’il n’est plus en sécurité et que le superviseur considère que le jeu n’en vaut pas la chandelle, il peut stopper net l’opération. L’agent est également libre d’arrêter la mission quand il le souhaite.

Mais chaque juridiction a ses propres règles. Celles-ci déterminent ce que les agents sont autorisés à faire pour mener à bien leurs missions. Vu le monde que nous devons infiltrer, le sexe et la drogue sont deux variables faisant intégralement partie de notre travail. Dans mon département, on peut être amené à coincer un client de prostituée. Le sexe lors des missions n’est pas autorisé, mais je sais qu’il reste encore deux juridictions aux États-Unis où il faut qu’il y ait un rapport sexuel pour pouvoir attaquer un criminel en justice. C’est un scandale, et heureusement ce n’est pas le cas à Las Vegas.

Le taux de divorce chez les agents d’infiltration est de 94 %.

Ici, comme dans la plupart des États, nous ne sommes pas autorisés à consommer de la drogue durant notre infiltration, à moins que notre vie ne soit en danger. Imaginons que je sois face à un bad guy, à qui j’essaie de faire croire que je suis moi aussi une très bad woman. Si l’homme colle son arme contre ma tempe en m’ordonnant de fumer du crack sous peine d’appuyer sur la gâchette, j’essaierai de gagner du temps, de la jouer fine. Mais si je ne peux rien faire d’autres, je fumerai avec conviction. Une telle vie ne peut être sans conséquence sur notre quotidien.

De la durée des missions dépend la régularité des contacts avec la famille. Les opérations liées à des affaires de prostitution s’étalant plutôt sur du court terme, j’ai généralement pu retrouver les miens tous les soirs. Il m’arrive d’expliquer à mes enfants ce que je fais. Vous savez, dans mon travail, je vois pas mal de choses horribles, et il m’est difficile de rentrer chez moi et de prétendre ensuite que « non, une femme n’a pas tué son enfant de trois ans avant de le mettre dans un sac plastique dans l’armoire ». Personne n’a envie de rentrer chez soi et de dire à son enfant de dix ans : « Oh, devine ce que Maman a fait aujourd’hui ? » Alors je leur explique mon métier d’agent infiltrée, mais il y a bien des choses que je passe sous silence quand je n’ai pas envie de les y exposer.

Mes enfants savent ce que sont des prostituées, ce qu’elles font pour vivre ; ils savent ce que sont des proxénètes et à quel point ils sont dangereux. Je pense qu’éduquer mes enfants à ce genre de choses est essentiel et que je ne les protégerais pas en les laissant dans l’ignorance.

La formation de Jennifer Benjamins

Je les ai toujours préparés à des situations d’urgence. Que se passerait-il si je tombais nez à nez avec une de mes cibles dans la rue alors que je suis avec mes enfants ou avec des amis ? Depuis tout petits, mes enfants savent quoi faire. Quand nous allions au supermarché, je disais à mon fils : « Si maman parle à un monsieur que vous ne connaissez pas, prends ta sœur, allez au rayon jouets et attendez que je revienne vous chercher. » Les gens s’imaginent bien que le travail d’agent d’infiltration est dangereux et stressant, mais rares sont ceux qui réalisent l’impact que cela a sur nos familles. Après des mois d’investigation, que se passe-t-il lorsqu’on rentre enfin chez soi ? La vie a suivi son cours et les choses ne sont plus comme avant, parce qu’on a changé et que tout le monde a fait de même.

Sans trop de surprise, le taux de divorce chez les agents d’infiltration est de 94 %. C’est pourquoi, je préviens toujours mes élèves : « Croyez-en mon expérience, si votre mari ou votre femme a un problème avec le travail que vous faites, vous feriez mieux de divorcer tout de suite, ou cela arrivera de toute façon un jour ou l’autre. » Ou alors, il faut qu’ils revoient leurs priorités et se demandent une fois de plus si le jeu en vaut la chandelle.


Couverture : Atomic Blonde (détail).


 

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