De la même manière qu'ils sont inégaux face aux maladies contagieuses, les États du monde n'ont pas les mêmes risques d'être envahis de zombies.

par Servan Le Janne | 8 min | 13/09/2018

Le salaire la peur

Une passagère s’effondre. Dans la voiture 11 du train reliant Séoul à Busan, en Corée du Sud, l’inquiétude gagne. Elle se répand de proche en proche sur les sièges bleu d’eau, dissipant l’atmosphère feutrée du wagon. Au sol, la jeune fille est tordue par les convulsions. Elle se relève soudain, la mâchoire béante, et saute sur un adolescent pour le mordre au cou. L’effrayante pandémie zombie du Dernier train pour Busan démarre. Présenté en séance de minuit au festival de Cannes 2016, le film de Yeon Sang-ho a depuis récolté plus de 70 millions d’euros de recettes. Son succès a poussé le réalisateur, en août 2018, à annoncer une suite.

Crédits : ARP Sélection

L’année prochaine, le long-métrage aura une « une extension » se déroulant « après la propagation du virus en Corée du Sud », présente Yeon Sang-ho. Il donnera « une vision identique du monde en présentant les conséquences de ce qui s’est passé dans le train sur toute la péninsule ». Un demi-siècle après la sortie de la pionnière Nuit des morts-vivant, de George A. Romero, le genre est loin d’être exsangue. Succès international depuis sa sortie en 2010, la série The Walking Dead en est aujourd’hui à sa huitième saison. À travers le cinéma, la figure du zombie a perdu sa connotation magique initiale pour symboliser différentes peurs.

Sous sa forme la moins métaphorique, elle peut représenter les grandes épidémies qui frappent rituellement l’humanité. Nous y sommes bien vulnérables, pointe la science-fiction. Avec sa grande densité de population, la Corée du Sud est par exemple mal armée contre les infections. Elle a aussi des raisons de se méfier du zombie de chaire déchiquetée et d’os : un virus pourrait tout à fait donner une certaine réalité au concept. Le département de la Défense américain l’envisage très sérieusement. Son centre de commandement stratégique à Omaha, dans le Nebraska, est l’auteur d’un document indiquant les mesures à prendre pour survivre à une attaque de zombies. « Il ne s’agit pas d’une blague », précise ce plan « CONOP 8888 ».

Les spécialistes de la santé ne négligent pas non plus la question. En mars 2015, deux physiciens de l’université de Cornell, dans l’État de New York, se sont livrés à un inquiétant exercice d’épidémiologie spéculative. À partir d’une batterie de formules mathématiques, Alex Alemi et Matt Bierbaum sont parvenus à déterminer qu’il faudrait moins d’un mois aux zombies pour envahir les États-Unis. Cette propagation a même été simulée sur une carte. Dans la même veine, des chercheurs de l’université canadienne d’Ottawa ont élaboré une modélisation mathématique d’une attaque zombie.

Crédits : Alex Alemi, Matt Bierbaum

La vitesse de contagion dépend bien sûr de la géographie. Si les villes peuplées crouleraient rapidement sous les zombies, les régions situées entre de proches zones métropolitaines seraient les plus menacées, d’après Alex Alemi et Matt Bierbaum, car les zombies y convergeraient. Aussi faudrait-il éviter le nord de la Pennsylvanie ou la vallée de San Joaquin, située entre San Francisco et Los Angeles. D’autres préconisations peuvent être lues dans le Guide de survie en territoire zombies cité par le duo. S’il participe de la « résurgence des zombies dans la fiction », cet ouvrage disponible en français depuis 2009 n’en aborde pas moins avec rigueur le sujet.

Son auteur, l’écrivain américain Max Brooks, avait déjà imaginé le pire dans le roman post-apocalyptique World War Z. Cuba y est épargné grâce à son relatif isolement tandis que l’Islande est victime de son ouverture aux flux commerciaux et de voyageurs. Mais est-ce vraiment ce qui rend un pays vulnérable ? Et si la menace n’est pas la même partout, d’où vient-elle ?

Un monstre transatlantique

Des marionnettes sortent de la pénombre en chancelant. Éclairées par le brasier allumé dans un pick-up, leurs faces cireuses se penchent sur une dépouille gisant dans le véhicule. Le visage du zombie est ainsi immortalisé pour le cinéma dans cette scène de la Nuit des morts-vivants. Jamais le mot n’y est pourtant employé. Le film de 1968 a été inspiré à son auteur par un roman de Richard Matheson sur les vampires, I am Legend, dans lequel les derniers hommes cherchent une cure au virus. En réalité, le zombie est apparu sur grand écran dès 1932, dans White Zombie, de Victor Halperin. Ce long-métrage tente non sans mal d’expliquer à quoi renvoie cette figure de la mythologie caribéenne afin de la rendre accessible à un public américain.

En kikongo, le “nzombi” renvoie à l’esprit d’une personne morte.

Plusieurs termes ont pu donner naissance au personnage de Victor Halperin. Alors que jumbie désigne dans les Caraïbes un fantôme, le zonbi est en créole haïtien un défunt ramené à la vie sans disposer ni de la parole ni de volonté propre. Le sorcier ayant ressuscité un mort est celui qui guidera ses actions selon la culture vaudou. Par sa pratique, il a d’ailleurs peut-être joué un rôle dans la naissance du mythe. En utilisant une poudre contenant une neurotoxine puissante sur des vivants, les chamans de la région étaient capables de paralyser leur système nerveux et d’endommager le cerveau, abêtissant la victime jusqu’à l’asservir.

Des croyances proches existent évidemment ailleurs, les Français du Moyen-Âge étant enclins à penser que les morts se réveillent pour se venger des turpitudes qu’ils ont subies de leur vivant. Ils sortiraient des tombes sous la forme de corps émaciés. Le mort-vivant existe dans bien d’autres cultures, que ce soit en Chine, au Japon, en Inde, en Perse, en Amérique du Sud ou dans le monde arabe – autrement dit un peu partout. Et il voyage. En kikongo, langue parlée à l’ouest de l’Afrique centrale, nzombi renvoie à l’esprit d’une personne morte. Il est donc probable que le terme ait traversé l’Atlantique avec les navires d’esclaves pour se retrouver dans les Caraïbes, où ont éclos ses variantes jumbie et zonbi.

Terre d’esclaves ayant arraché son indépendance dès 1804, Haïti est par la suite considéré par l’ancien colon français comme un endroit violent, peuplé de démons et de superstitions occultes. Les faits de cannibalisme, de sacrifices humains ou de rites mystiques rapportés au XIXe siècle en font dans l’esprit européen un endroit effrayant. Le mot zombie plane au-dessus de ces rumeurs après l’occupation américaine de l’île, en 1915. Il sera porté au cinéma par Victor Halperin, en 1932, précisément au moment où Washington se retire, aidé en cela par des tabloïds avides d’histoires surnaturelles.

Deux écrivains font en outre beaucoup pour les zombies. Lors de son voyage en Haïti en 1927, William Seabrook est confronté à des créatures « qui marchent comme des brutes, comme des automates. Le pire c’était leur yeux. Ils ressemblaient aux yeux d’un homme mort, pas aveugles, mais fixes, dans le vague, incapables de voir. » Zora Neale Hurston a de son côté « la rare opportunité d’en voir un et de le toucher. J’ai écouté les bruits cassés dans sa gorge et ensuite j’ai fait ce que personne n’a jamais fait, je l’ai photographié. » Le zombie qu’elle dit avoir rencontré s’appelle Felicia Felix-Mentor et son portrait hante les États-Unis.

Crédits : Zora Neale Hurston

Éloge du vide

Maintenant que les zombies ont conquis le monde à travers le cinéma américain, comment pourraient-ils s’en emparer réellement ? Dans leur évaluation de la dissémination aux États-Unis, Alex Alemi et Matt Bierbaum oublient que les armes y sont légion, ce qui, le jeu vidéo Resident Evil le prouve, a son importance. C’est un atout qui en fait le quatrième État le mieux placé pour survivre à une pandémie, d’après le classement établi par la Zombie Research Society. Des pays peuplés par plus de cinq millions de personnes, l’Australie arrive en tête « grâce à sa faible densité de population », explique le fondateur de l’organisation, Matt Mogk.

L’ancienne colonie britannique dispose « de grandes zones désertiques où l’on peut se réfugier » et est entourée par l’eau. Alors que quelque 20 millions de personnes étaient terrassées par la grippe espagnole, entre 1918 et 1919, l’Australie contenait l’infection un moment en fermant ses ports. « La durée de vie d’un pays dépend beaucoup de la taille de sa population et de la robustesse de ses infrastructures », abonde Matt Bierbaum. Cela dit, « les meilleures zones pour s’enfuir ne sont pas nécessairement les moins peuplées, ce sont celles les plus éloignées des grands centres urbains. »

Les régions avec de grandes métropoles comme le Nigeria, l’Égypte ou certaines parties de l’Amérique du Sud partent de ce fait avec un désavantage, de même qu’une large part des côtes asiatiques. En dehors de Moscou, l’immense Russie fait en revanche figure de sanctuaire. Elle arrive en quatrième position selon la Zombie Research Society. « Si les Nazis n’ont pas pu prendre Leningrad, il n’y a pas de raison de penser que les zombies y arriveront », avance Matt Mogk en vantant la combativité des Russes. Matt Bierbaum est d’accord pour dire que « la Sibérie et le Grand Est sont probablement les meilleurs choix. » Surtout si les zombies craignent les températures froides.

Un modèle de zombie sibérien
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Seulement, la Russie est une fédération composée de 21 républiques. La circulation de l’information et la prise de décision y sont-elles assez fluides pour mettre en œuvre des mesures de quarantaine, seules à même de freiner la contagion ? Dans les États démocratiques où la coopération politique précède toute initiative de ce genre, le temps pourrait manquer. À l’inverse, on peut penser qu’un régime autoritaire, souvent titulaire d’une expertise en maintien de l’ordre, serait plus libre de ses mouvements. La Corée du Nord n’en est pas pour autant le refuge parfait, loin s’en faut, tant elle dépend des exportations chinoises. Or, quand la nourriture et les médicaments viendront à manquer, les zombies ne seront pas les seuls à tuer : la fermeture des routes commerciales provoquera des pénuries.

« Le déficit de nourriture pourrait parfaitement engendrer des révoltes dont le chaos sera aussi dangereux que les zombies », estime Robert Smith, un des chercheurs ayant planché sur une modélisation mathématique de la pandémie. La menace ne viendra pas des seules personnes atteintes mais également de celles qui paniquent ou cherchent à survivre à toux prix. Depuis l’université canadienne d’Ottawa où il donne cours, le professeur Smith est malheureusement proche d’autres grandes agglomérations. Mais grâce à de larges régions froides et désertes, son pays est deuxième au classement du Zombie Research Society, devant les États-Unis, la Russie, le Kazakhstan, la Bolivie et la Norvège.

Mais tout ses facteurs ont une influence à moyen-terme, relativise Matt Bierbaum : « À long-terme, tous les endroits seront touchés ». Vraiment ? Qu’ils essaient un peu de mettre un pied en Corse.


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