par Zina_Photographer | 0 min | 4 avril 2016

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Gerry Adams

Depuis deux décen­­nies, Belfast vit offi­­ciel­­le­­ment en paix, mais la ville demeure profon­­dé­­ment divi­­sée. Les fron­­tières entre quar­­tiers catho­­liques et protes­­tants sont maté­­ria­­li­­sées par l’ac­­cor­­déon d’acier et de barbe­­lés que forment les « murs de la paix ». Un réseau qui progresse comme des fissures s’in­­si­­nuant dans la cité. Ces struc­­tures déme­­su­­rées permettent de préser­­ver une certaine quié­­tude en sépa­­rant physique­­ment les habi­­tants, comme des animaux dans un zoo. Couverts d’in­­sultes tracées telles des runes (KAT, pour Kill All Taigs, un terme péjo­­ra­­tif pour dési­­gner les catho­­liques d’un côté ; KAH, pour Kill All Huns, en réfé­­rence aux protes­­tants de l’autre), les murs écrasent de leur hauteur de petites habi­­ta­­tions de brique et d’aus­­tères bâti­­ments muni­­ci­­paux, les plon­­geant dans l’ombre.

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Les murs de la paix à Belfast
Crédits : Ben Scicluna

En un sens, les Troubles sont termi­­nés. Les prin­­ci­­pales factions armées ont depuis long­­temps déposé les armes, et dans la plupart des quar­­tiers, on peut désor­­mais arpen­­ter les rues en toute sécu­­rité. Le centre-ville est dominé par les grandes chaînes de distri­­bu­­tion qui ont déjà conquis certaines grandes villes d’Eu­­rope occi­­den­­tale. La plupart des habi­­tants vous diront qu’ils souhaitent que Belfast gagne en noto­­riété pour d’autres raisons que les conflits. Plusieurs personnes m’ont dit, non sans fierté, que la série Game of Thrones était tour­­née aux Tita­­nic Studios, le site de produc­­tion ciné­­ma­­to­­gra­­phique de la ville. Mais l’une des attrac­­tions touris­­tiques les plus popu­­laires reste le Troubles Tour, au cours duquel d’an­­ciens combat­­tants recon­­ver­­tis en chauf­­feurs de taxi conduisent les visi­­teurs sur d’an­­ciens foyers de tensions, en commen­­tant les fresques de martyres, de tireurs et d’af­­fron­­te­­ments célèbres. L’objec­­tif est d’an­­crer les Troubles dans un passé loin­­tain. Mais à ce jour, il reste autant de murs de la paix à Belfast qu’il y en avait au moment de la signa­­ture des accords du Vendredi saint. Les habi­­tants vivent toujours dans des quar­­tiers circons­­crits par la reli­­gion et 93 % des enfants d’Ir­­lande du Nord sont scola­­ri­­sés dans des écoles appar­­te­­nant à l’une ou l’autre des confes­­sions. À certains endroits de la cité, des arrêts de bus sont offi­­cieu­­se­­ment réser­­vés aux catho­­liques ou aux protes­­tants ; les habi­­tants vont parfois jusqu’à marcher plusieurs arrêts de plus pour ne pas être impor­­tu­­nés. Je suis arrivé en août, juste après la « saison des marches » pendant laquelle les Unio­­nistes commé­­morent la bataille de la Boyne et d’autres victoires passées par des feux de joie et des défi­­lés. Des centaines de drapeaux de l’Union Jack flot­­taient encore dans les quar­­tiers protes­­tants. Quant au drapeau trico­­lore irlan­­dais, il enva­­his­­sait les rues des quar­­tiers catho­­liques aux côtés du drapeau pales­­ti­­nien, un signe de soli­­da­­rité et l’aver­­tis­­se­­ment que même à ce jour, de nombreux répu­­bli­­cains consi­­dèrent le nord comme un terri­­toire occupé. Il y a trois ans, Richard Haass, président du Coun­­cil on Foreign Rela­­tions, un temps envoyé spécial des États-Unis en Irlande du Nord, a présidé des pour­­par­­lers entre les diffé­­rentes parties afin de discu­­ter de problèmes non réso­­lus dans le cadre du proces­­sus de paix en Irlande du Nord. Les débats se sont heur­­tés à la ques­­tion du drapeau. Selon Richard, le triba­­lisme et ses emblèmes sont si profon­­dé­­ment ancrés à Belfast que les diffé­­rents partis n’ont pas trouvé de terrain d’en­­tente pour régle­­men­­ter le déploie­­ment des insignes royaux. En 2012, quand le conseil muni­­ci­­pal de Belfast a décidé de limi­­ter le nombre de jours où l’Union Jack s’élè­­ve­­rait au-dessus de l’hô­­tel de ville, des mani­­fes­­tants ont tenté de prendre d’as­­saut le bâti­­ment. Des révoltes ont éclaté à travers toute l’Ir­­lande du Nord, les Unio­­nistes s’ar­­mant de briques et de cock­­tails Molo­­tov. Pour un étran­­ger, il est diffi­­cile d’ima­­gi­­ner à quel point il est étrange et déran­­geant de vivre dans une métro­­pole aussi divi­­sée. Lorsque j’ai traversé Belfast en voiture en compa­­gnie de Michael McCon­­ville, nous avons emprunté une rue qui serpen­­tait entre un quar­­tier catho­­lique d’un côté et un quar­­tier protes­­tant de l’autre. J’ai remarqué un Subway le long d’une rangée de maga­­sins situés côté catho­­lique. J’ai demandé si des protes­­tants s’y rendaient parfois pour ache­­ter des sand­­wich. « Aucune chance », a répondu Michael.

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Billy McKee
Crédits : Mal McCann

Un matin, j’ai rendu visite à Billy McKee, l’un des fonda­­teurs de l’IRA provi­­soire, dans une petite maison de brique de Belfast-Ouest. Né en 1921, cinq ans après l’in­­sur­­rec­­tion de Pâques 1916, il a rejoint l’IRA dans les années 1930. Très vite, il a acquis une répu­­ta­­tion de combat­­tant redou­­table. Quand Bren­­dan Hughes était enfant, sa famille vouait une telle adora­­tion à Billy qu’il se sentait obligé de s’age­­nouiller chaque fois qu’il passait devant la maison du héros. On racon­­tait que Billy McKee était armé en toute circons­­tance et qu’un jour, après des funé­­railles, Bren­­dan l’a bous­­culé par mégarde et a senti le canon d’un revol­­ver atta­­ché à sa cein­­ture. Billy McKee s’est présenté à la porte en costume foncé : il reve­­nait tout juste de la messe. Ses cheveux blancs et hirsutes lui donnaient un air de Samuel Beckett. Au son d’une horloge qui marquait bruyam­­ment les secondes dans la pièce voisine, je l’ai ques­­tionné à propos de la dispa­­ri­­tion de Jean McCon­­ville. Il m’a affirmé n’avoir aucune respon­­sa­­bi­­lité dans cette histoire. En 1972, il était en prison ; il avait alors passé le comman­­de­­ment à d’autres leaders de l’IRA. Il a insisté néan­­moins sur le fait que tuer Jean était la meilleure chose à faire, car c’était bien une espionne. « Je l’au­­rais exécu­­tée et lais­­sée sur place. » Son regard était fixe en disant cela. « Je ne comprends pas pourquoi ils l’ont empor­­tée pour la faire dispa­­raître. » Quand je lui ai dit que j’au­­rais aimé connaître les noms des respon­­sables, Billy a grimacé, frot­­tant son dentier de la langue avant de le remettre en place. « Qu’ar­­ri­­vera-t-il si je les connais et que je vous donne des noms ? Ils seront arrê­­tés ? » a demandé Billy. « Ça ferait de moi un mouchard. Je n’ai­­me­­rais pas envoyer mes enne­­mis en prison, alors mes amis, vous pensez bien. » Je me suis étonné que dans une ville comme Belfast, où tout le monde connaît tout le monde, il soit si diffi­­cile de résoudre un crime aussi notoire. « Je ne pense pas que les gens soient assez stupides pour donner des noms », a déclaré Billy. Avant de marmon­­ner : « Bien trop dange­­reux… » Il s’est traîné jusqu’à la porte pour me raccom­­pa­­gner, puis m’a dit : « Si vous voyez un de mes anciens cama­­rades, dites-leur que je vis toujours. » Si Billy McKee est resté un mili­­tant convaincu qui parle sans détours de sa parti­­ci­­pa­­tion au conflit, Gerry Adams a subi pour sa part une véri­­table méta­­mor­­phose ces dernières décen­­nies. Dans les années 1990, alors que le proces­­sus de paix était entamé, Gerry a pour­­suivi la trans­­for­­ma­­tion de son person­­nage public, passant de paria inter­­­na­­tio­­nal à poli­­ti­­cien et défen­­seur de la paix respecté. Il est aujourd’­­hui membre du parle­­ment irlan­­dais, où il siège comme député du comté de Louth. Quant au Sinn Féin, le parti ne cesse de gagner des voix en Irlande du Nord comme au sein de la Répu­­blique. Même ses adver­­saires lui recon­­naissent ce mérite : Gerry a joué un rôle déter­­mi­­nant à l’heure de mettre fin aux Troubles. Pour­­tant, il main­­tient encore à ce jour n’avoir jamais inté­­gré l’IRA. « Tout le monde sait qu’il faisait partie de l’IRA, sauf le prin­­ci­­pal inté­­ressé », me dit Michael McCon­­ville.

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Adams prononce un discours

Au plus fort des Troubles, il exis­­tait une raison évidente de nier son affi­­lia­­tion : être « membre » de l’IRA pouvait suffire à vous faire condam­­ner à la prison. Lorsque les négo­­cia­­tions pour la paix ont débuté, Gerry avait tout inté­­rêt à prendre de la distance vis-à-vis de ses cama­­rades de combat : les diri­­geants britan­­niques pouvaient ainsi prépa­­rer un accord, sans risquer d’être accu­­sés de négo­­cier avec un terro­­riste. Si c’est le contexte poli­­tique qui a contraint Gerry à forger un person­­nage fictif, il a ensuite choisi de s’y tenir, même lorsque ses plus proches colla­­bo­­ra­­teurs sont sortis de l’ombre. En 2001, Martin McGuin­­ness, vice-Premier ministre d’Ir­­lande du Nord, a reconnu publique­­ment qu’il était numéro deux de l’IRA à Derry, au début des années 1970. Cette décla­­ra­­tion n’a semble-t-il pas eu de consé­quences sur sa carrière poli­­tique : depuis lors, Martin a remporté trois élec­­tions. Aujourd’­­hui, Gerry Adams a 66 ans, il est grand-père et sa trans­­for­­ma­­tion en aris­­to­­crate proche du peuple se mani­­feste de façon décon­­cer­­tante sur Twit­­ter. Il ponc­­tue de tweets déli­­bé­­ré­­ment ennuyeux sur des ques­­tions poli­­tiques secon­­daires un flot inin­­ter­­rompu de photos de chats et d’éloges des bains mous­­sants, des canards en plas­­tique et des ours en peluche. (« J’adore les ours en peluche », confiait-il à la BBC. « J’en ai toute une collec­­tion. ») Voici un tweet parmi d’autres, publié en janvier dernier : « J’ai rêvé que je mangeais des œufs Cadbury. Je me suis réveillé le matin, l’oreiller et la barbe couverts de choco­­lat et de crème bidule. » Pour l’écri­­vain irlan­­dais Damien Owens, c’est un peu comme si « Charles Manson vous présen­­tait sa collec­­tion de couvre-théières ». Mais tout bien consi­­déré, les tweets de Gerry Adams révèlent la frivo­­lité d’un homme qui pendant long­­temps a défié le sort. En 1984, Gerry confiait à un jour­­na­­liste qu’il avait 90 % de chances d’être assas­­siné. Plus tard la même année, il a été blessé par balle et manqué d’être tué par des tireurs loya­­listes. Pendant sa capti­­vité, il a été torturé par les auto­­ri­­tés britan­­niques. Contre toute attente, Gerry a survécu au conflit et, plus surpre­­nant encore, il pros­­père. Toute­­fois, le nouveau Gerry Adams n’a jamais complè­­te­­ment éclipsé l’an­­cien, sans doute un choix inten­­tion­­nel. Le jour­­na­­liste Fintan O’Toole a fait obser­­ver que l’am­­bi­­guïté du person­­nage de Gerry était essen­­tielle au proces­­sus de paix : pour parti­­ci­­per aux négo­­cia­­tions, Gerry Adams devait être accepté en tant que poli­­ti­­cien démo­­crate. Mais s’il voulait parve­­nir au but escompté, il devait conser­­ver suffi­­sam­­ment de pouvoir sur les hommes de l’IRA pour qu’ils obéissent s’il ordon­­nait de dépo­­ser les armes. C’est sans doute pour préser­­ver cette dualité qu’il a élaboré un discours poli­­tique codé. Inter­­rogé sur le rôle qu’il a joué dans le conflit, il a répondu : « Je suis abso­­lu­­ment caté­­go­­rique quand je nie avoir été membre de l’IRA. Je ne me déso­­li­­da­­rise pas pour autant de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. » Gerry jouit du soutien de nombreux élec­­teurs et aux dires de certains de ses parti­­sans, c’est l’odeur de poudre qui lui procure un certain charisme. En 1995, à l’oc­­ca­­sion d’un événe­­ment public, Gerry Adams était en plein discours lorsque quelqu’un s’est écrié : « Refor­­mez l’IRA ! » Ce à quoi il a répondu : « Ils sont toujours là, vous savez. » Par conven­­tion, les jour­­na­­listes irlan­­dais ont accueilli avec une éton­­nante défé­­rence les sophismes employés par Gerry Adams pour évoquer son rôle dans le conflit. Certes, il n’a jamais été reconnu coupable d’actes de violence, ni d’au­­cun crime en rela­­tion avec l’IRA. Cepen­­dant, dans sa jeunesse, il publiait régu­­liè­­re­­ment sous un pseu­­do­­nyme des essais dans un jour­­nal répu­­bli­­cain. En 1976, il écrit À tort ou à raison, je suis engagé volon­­taire dans l’IRA. Même ainsi, la plupart des jour­­naux n’ont fait que réédi­­ter ses désa­­veux et l’IRA étant parti­­cu­­liè­­re­­ment docile, aucun de ses cama­­rades ne l’a contre­­dit.

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Un modèle d’ar­­ma­­lite

Or, au cours du proces­­sus de paix, de nombreux membres plus ou moins puis­­sants de l’IRA, surpris, se sont sentis trahis quand Gerry a reconnu la légi­­ti­­mité du gouver­­ne­­ment d’Ir­­lande du Nord encore sous la coupe du Royaume-Uni. Beau­­coup ont contesté sa volonté de dépo­­ser les armes qu’eux-mêmes avaient mobi­­li­­sées. D’an­­ciens volon­­taires ont ressenti une telle décep­­tion face aux conces­­sions de Gerry qu’ils ont brisé le silence pour conter leur histoire à la presse.

La marque de Caïn

En 2001, Ed Molo­­ney, un repor­­ter chevronné travaillant notam­­ment pour The Irish Times, a publié un récit divergent qui a fait date : A Secret History of the IRA. Il y indique expli­­ci­­te­­ment que Gerry Adams était le comman­­dant en charge de la Brigade de Belfast. Gerry et Ed se connais­­saient depuis des décen­­nies. Ils entre­­te­­nait des liens amicaux pendant les Troubles : à l’oc­­ca­­sion de rencontres ponc­­tuelles au cœur de Falls Road, Gerry prépa­­rait du thé pendant qu’Ed l’in­­ter­­vie­­wait. En une occa­­sion, la discus­­sion dans la chambre d’hô­­tel du jour­­na­­liste s’étant prolon­­gée, Gerry est resté dormir, allongé sur le sol. Mais à la publi­­ca­­tion de l’ou­­vrage, une tension crois­­sante s’est instal­­lée entre les deux hommes. Gerry a dénoncé les « insi­­nua­­tions » de Ed, réaf­­fir­­mant qu’il n’avait jamais été ni ne serait jamais un membre de l’IRA. Tandis qu’Ed Molo­­ney s’ap­­prê­­tait à publier son livre, il a été appro­­ché par des membres de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion du Boston College aux États-Unis dans le cadre d’un projet histo­­rique qui rassem­­ble­­rait les témoi­­gnages de soldats des deux camps. Cette idée a suscité en lui un vif inté­­rêt. La plupart des combat­­tants sont encore en vie et leur témoi­­gnage consti­­tue­­rait une source d’in­­for­­ma­­tions inéga­­lable pour les futurs histo­­riens et brise­­rait, une fois n’est pas coutume, la loi du silence. Étant donné la portée des témoi­­gnages, Ed Molo­­ney a tenu à préci­­ser que les inter­­­views seraient menées dans le plus grand secret et ne seraient dévoi­­lées qu’à la mort du confi­dent. « Ces personnes pouvaient être tuées si l’on appre­­nait ce qu’elles prépa­­raient », m’a-t-il confié. « Elles prenaient un grand risque. » Les commu­­nau­­tés protes­­tantes et catho­­liques d’Ir­­lande du Nord étaient bien trop renfer­­mées et suspi­­cieuses pour qu’on envoie des étudiants équi­­pés de simples dicta­­phones. Ed a proposé une solu­­tion peu ortho­­doxe : faire appel à des jour­­na­­listes ayant eux-mêmes pris part aux Troubles. Dans le camp unio­­niste, Ed a suggéré de faire appel à Wilson McAr­­thur. Quant au camp répu­­bli­­cain, il a proposé un ancien volon­­taire de l’IRA, Anthony McIn­­tyre, qui avait passé 17 ans en prison pour le meurtre d’un membre de l’Ulster Volun­­teer Force. Anthony, ami et infor­­ma­­teur de Ed, a obtenu un diplôme de la Queen’s Univer­­sity de Belfast alors même qu’il se trou­­vait encore en prison. Il a notam­­ment rédigé un mémoire sur les Troubles. Son approche est directe mais habile, et il est à l’aise avec les révo­­lu­­tion­­naires rangés. Tout portait à croire qu’ils s’ou­­vri­­raient plus faci­­le­­ment à lui, lors des enre­­gis­­tre­­ments. Peut-être allaient-ils dévoi­­ler des secrets gardés depuis plusieurs décen­­nies. Et c’est effec­­ti­­ve­­ment ce qui s’est passé. « C’était une expé­­rience libé­­ra­­trice », raconte Richard O’Rawe, un ancien membre de l’IRA, à propos de cet entre­­tien. « J’ai pleuré comme un bébé. »

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Un badge de l’IRA provi­­soire

Les personnes qui en ont connais­­sance surnomment cette expé­­rience clan­­des­­tine le Belfast Project. L’un des parti­­ci­­pants inter­­­ro­­gés par Anthony est un homme que beau­­coup connaissent à Belfast : le Téné­­breux, Bren­­dan Hughes. Tous deux sont des amis proches, pour avoir purgé leur peine dans la même prison. Quand j’ai rendu visite à Anthony et Carrie McIn­­tyre à Drogheda, une petite ville située entre Belfast et Dublin, ils m’ont montré des photos de Bren­­dan condui­­sant Carrie à l’au­­tel, le jour de leur union. Anthony et Bren­­dan ont en commun une profonde aver­­sion à l’en­­contre de Gerry Adams. Anthony désap­­prouve entiè­­re­­ment la façon dont il a orches­­tré les accords du Vendredi saint – les ques­­tions posées lors de l’en­­tre­­tien reflètent cette animo­­sité. Mais Bren­­dan n’a pas besoin d’en­­cou­­ra­­ge­­ments pour expri­­mer sa colère. Lui et Gerry ont été de proches parte­­naires pendant des années. Mais quand Gerry a démon­­tré qu’il était prêt à tran­­si­­ger sur la ques­­tion de l’unité irlan­­daise, dans l’in­­té­­rêt de la paix, Bren­­dan a fulminé. Gerry Adams était son comman­­dant, l’homme pour qui il avait assas­­siné des gens. En niant son appar­­te­­nance à l’IRA, Gerry lais­­sait Bren­­dan et ses cama­­rades « porter l’en­­tière respon­­sa­­bi­­lité de tous les crimes ». Tout le monde sait que Gerry était membre de l’IRA, a affirmé Bren­­dan lors de l’en­­tre­­tien. « Les Britan­­niques le savent. Les gens dans la rue le savent. Même nos chiens sont au courant. » Le frère de Bren­­dan, Terry Hughes, m’a confié s’être senti trompé de façon impar­­don­­nable. Il avait mené une guerre sans merci contre la domi­­na­­tion anglaise pendant que de son côté, Gerry asseyait tranquille­­ment les bases d’un compro­­mis de paix. « Tout cela cachait un plus grand projet », explique Terry. « Malheu­­reu­­se­­ment, Bren­­dan n’en savait rien. » Comme le raconte Bren­­dan au micro d’An­­thony, il s’est senti « stupide ». Il insiste, jamais il n’a « lancé de vaste opéra­­tion sans avoir reçu l’ordre ou l’ap­­pro­­ba­­tion de Gerry ». En 1976, dans l’es­­sai mention­­nant son affi­­lia­­tion à l’IRA, Gerry Adams parle de la déci­­sion morale de recou­­rir à la violence, affir­­mant qu’il « doit parve­­nir à appor­­ter une pros­­pé­­rité réelle au peuple, sans quoi sa façon de procé­­der ne peut se justi­­fier ». Les accords du Vendredi saint n’ont pas eu les consé­quences que Bren­­dan et tant d’autres invoquaient pour justi­­fier la bruta­­lité déployée par l’IRA. Le virage poli­­tique de Gerry a obligé ses parte­­naires à réflé­­chir sur le bien-fondé des assas­­si­­nats perpé­­trés. Le complexe Divis Flats a été démoli dans les années 1990 ; seule demeure la tour au sommet de laquelle les Britan­­niques avaient installé un poste d’ob­­ser­­va­­tion. Dans les années qui ont suivi les accords du Vendredi saint, Bren­­dan Hughes habi­­tait seul dans un appar­­te­­ment des étages supé­­rieurs. Démo­­ra­­lisé par son passé, il écou­­lait les jour­­nées ciga­­rette à la main près de la baie vitrée, d’où il contem­­plait Belfast, les murs de la paix et les clochers des églises, jusqu’aux loin­­tains chan­­tiers navals qui ont vu naître le Tita­­nic il y a plus d’un siècle. « J’ai souvent l’im­­pres­­sion qu’il a passé la plus grande partie de sa vie accoudé à cette fenêtre », confie Carrie McIn­­tyre. « Comme s’il hési­­tait entre sauter, en finir avec tout cela et reprendre goût à la vie. » C’est dans son appar­­te­­ment de Divis qu’An­­thony McIn­­tyre a inter­­­rogé Bren­­dan à propos de l’as­­sas­­si­­nat de Jean McCon­­ville. « C’était une espionne », rapporte Bren­­dan. « Elle avait toute une troupe de marmots. » D’après lui, l’ar­­mée britan­­nique se servait des enfants de Jean comme d’es­­pions : ils « rassem­­blaient des infor­­ma­­tions et surveillaient les dépla­­ce­­ments des volon­­taires de l’IRA autour de Divis Flats ». Elle a été démasquée lorsqu’un émet­­teur radio a été décou­­vert à leur appar­­te­­ment, pour­­suit Bren­­dan. L’IRA a eu connais­­sance de son exis­­tence quand l’un des enfants McCon­­ville a dit aux hommes de Bren­­dan que « sa maman cachait quelque chose à la maison ».

Un jour, Gerry a suggéré que si Bobby Sands avait vécu, il aurait soutenu le proces­­sus de paix.

Il a alors envoyé quelqu’un sur place pour obte­­nir des expli­­ca­­tions ; Jean a été emme­­née, puis inter­­­ro­­gée. D’après lui, elle a avoué être une espionne. L’IRA a saisi l’émet­­teur, avant d’aban­­don­­ner Jean en pleine rue. Il pour­­rait s’agir du soir où Jean a été inter­­­rom­­pue pendant une partie de bingo. Toute­­fois, quand je l’ai inter­­­rogé à ce sujet, Michael McCon­­ville a affirmé que Bren­­dan était dans l’er­­reur : un tel émet­­teur n’avait jamais existé. Lui et ses frères et sœurs connais­­saient les moindres recoins de l’ap­­par­­te­­ment. Si Jean avait dissi­­mulé un appa­­reil, ils l’au­­raient forcé­­ment trouvé. Par ailleurs, Michael rejette formel­­le­­ment l’idée qu’ils étaient tous espions. Dans son témoi­­gnage, Bren­­dan affirme que quelques semaines après l’in­­ter­­ro­­ga­­toire de Jean McCon­­ville, « un autre émet­­teur était placé dans l’ap­­par­­te­­ment et elle conti­­nuait de coopé­­rer ». C’est alors que l’IRA a décidé de la faire dispa­­raître. Une « unité spéciale a été consti­­tuée » pour mener à bien l’opé­­ra­­tion. « C’est un homme, et un seul, qui a donné l’ordre d’exé­­cu­­ter cette femme », affirme Bren­­dan au micro d’An­­thony. « Et ce connard est main­­te­­nant à la tête du Sinn Féin. » À l’époque, Ivor Bell, un haut respon­­sable de l’IRA, était d’avis d’aban­­don­­ner son corps dans les rues de Belfast, comme l’au­­rait fait Billy McKee. Mais d’après Bren­­dan, le fait que Jean soit une femme aurait desservi l’IRA provi­­soire, aussi Gerry a-t-il décidé de la faire dispa­­raître. Se souve­­nant de la rencontre entre Gerry et les enfants McCon­­ville, Bren­­dan s’em­­porte : « Il s’est rendu chez eux, il a promis d’ou­­vrir une enquête sur la dispa­­ri­­tion de cette femme. L’homme qui a donné l’ordre de l’as­­sas­­si­­ner ! Où est la morale dans tout ça ? » Bren­­dan Hughes est tombé dans le coma en 2008. Gerry Adams s’est rendu à l’hô­­pi­­tal et est resté à son chevet dans le silence, tel un vigile. Les deux hommes ne se parlaient plus depuis des années. Bren­­dan avait confié à des amis : « Il fut un temps où j’au­­rais pris une balle pour proté­­ger Gerry. Main­­te­­nant, c’est moi qui lui tire­­rais bien dessus. » À sa mort, le cercueil de Bren­­dan a été ache­­miné à travers Belfast-Ouest, où des milliers de personnes ont bravé des tempé­­ra­­tures glaciales pour lui rendre hommage. Une silhouette en long manteau noir s’est frayée un chemin à travers la foule. Gerry Adams. Solen­­nel­­le­­ment, il a trouvé une place parmi les hommes qui soute­­naient le cercueil. « Bren­­dan était une icône du mouve­­ment répu­­bli­­cain », m’a dit Terry Hughes. « Gerry n’avait pas le choix. Il devait parti­­ci­­per à cet événe­­ment. » Dolours Price était égale­­ment présente dans la proces­­sion. Elle aussi a coupé les ponts avec Gerry. Dans une lettre ouverte au ton cinglant, elle le dépeint comme un « person­­nage soli­­taire », « visi­­ble­­ment mal à l’aise » aux funé­­railles de son vieil ami. Si, comme elle le suggère, Gerry Adams faisait preuve de plus d’hon­­nê­­teté vis-à-vis de son passé dans l’IRA, il « se senti­­rait mieux ». La jour­­na­­liste a remarqué qu’il prenait l’ha­­bi­­tude de parler au nom des défunts pour mieux les asso­­cier à sa cause. Un jour, Gerry a suggéré que si Bobby Sands avait vécu, il aurait soutenu le proces­­sus de paix. En réac­­tion, Dolours a écrit dans un article : « Je me demande qui pren­­drait aujourd’­­hui la parole en mon nom si j’étais parve­­nue à mes fins à la prison de Brix­­ton. Quelle sorte d’éloges serais-je en train de débla­­té­­rer à propos des accords du Vendredi saint ? » Dolours aussi a contri­­bué par son témoi­­gnage au Belfast Project. Lorsqu’elle consis­­tait en un long combat pour une Irlande unifiée, sa vie répon­­dait à une certaine logique, à une morale. Les accords du Vendredi saint l’ont privée de cette certi­­tude. « Dolours est une femme profon­­dé­­ment trau­­ma­­ti­­sée par ce qu’elle a fait », m’a expliqué Anthony. Comme un grand nombre de membres séduits par l’IRA, elle se consi­­dé­­rait de gauche ; pour­­tant, elle a parti­­cipé à la dispa­­ri­­tion forcée de personnes. Une atro­­cité, comme le souligne Anthony, qui est « la signa­­ture des crimi­­nels de guerre, du Chili au Kampu­­chéa démo­­cra­­tique ».

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En 1994, le conflit faisait toujours rage

En février 2001, Dolours s’est rendue à une assem­­blée de l’IRA visant à commé­­mo­­rer la mort de l’un des grévistes de la faim. Dans un discours impro­­visé, elle a déclaré : « Gerry Adams était notre comman­­dant. » Elle a ajouté qu’elle n’avait pas enduré « les tour­­ments de la grève de la faim pour que l’Ir­­lande reste sous l’em­­prise de l’An­­gle­­terre réfor­­mée ». Peu de temps après, Anthony s’est rendu chez elle à Mala­­hide, petite ville côtière de la banlieue de Dublin. Entou­­rée de souve­­nirs de son passage au sein de l’IRA, elle s’est prêtée à une série d’in­­ter­­views. Dolours y évoque son rôle dans les dispa­­ri­­tions et en parti­­cu­­lier le chagrin que le décès de Joe Lyns­­key, un de ses meilleurs amis, suscite encore chez elle. Surnommé le Moine car il se desti­­nait à entrer dans l’ordre cister­­cien avant de prendre les armes, Joe était un offi­­cier chargé du rensei­­gne­­ment et un fervent défen­­seur de l’IRA provi­­soire. En 1972, on a décou­­vert qu’il avait tenté de tuer l’un des membres de l’IRA dont il fréquen­­tait l’épouse. L’IRA l’a condamné à mort dans le plus grand secret. Dolours était char­­gée de lui faire traver­­ser la fron­­tière en vue de son exécu­­tion. Elle est venue le cher­­cher chez sa sœur, en prétex­­tant qu’il était attendu pour une réunion en Irlande. Joe a emporté un sac de couchage, comme s’il partait en week-end à la campagne. Alors qu’ils se diri­­geaient en silence vers le sud, Dolours a pris conscience que Joe savait ce qui l’at­­ten­­dait. C’était un homme fort : il aurait pu l’agres­­ser. Au lieu de quoi, il est resté assis sage­­ment, le sac sur les genoux. « Elle voulait qu’il se réveille et qu’il s’échappe », se souvient Anthony. Quand elle l’a aban­­donné dans le comté de Mona­­ghan, « Joe l’a serrée dans ses bras et lui a dit de ne pas s’inquié­­ter ». Son corps n’a jamais été retrouvé. Un jour, avant l’en­­re­­gis­­tre­­ment d’un nouvel entre­­tien, Dolours a informé Anthony qu’elle souhai­­tait parler du rôle qu’elle avait joué dans la dispa­­ri­­tion de Jean McCon­­ville. À ce moment-là, Anthony et Dolours sont deve­­nus très bons amis. Elle allait même deve­­nir même la marraine de son fils. « En tant qu’his­­to­­rien, j’en serais ravi », lui a-t-il répondu. « Mais en tant qu’ami, je préfère te préve­­nir. Tu as des enfants. Si tu décides de t’im­­pliquer dans la dispa­­ri­­tion de McCon­­ville, tes enfants porte­­ront la marque de Caïn. » Quand j’ai demandé si elle avait confié quoique ce soit à propos de Jean McCon­­ville, Anthony a ri amère­­ment avant de hocher la tête. « J’étais déçu », m’a-t-il dit. « Elle a fina­­le­­ment suivi mon conseil. »

Une mort acci­­den­­telle

Un jour de l’été 2003, un badaud qui se prome­­nait le long de Shel­­ling Hill Beach près de Carling­­ford a aperçu un morceau de tissu enfoui dans le sable. Il est descendu sur la plage, l’a examiné et s’est heurté à un objet dur : un os humain. Quand les auto­­ri­­tés ont exhumé la dépouille, on a décou­­vert une femme d’âge moyen, portant encore des vête­­ments. Le méde­­cin légiste a conclu que la victime était décé­­dée « d’une balle dans la tête ».

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Jean McCon­­ville et ses enfants

Dans une morgue des envi­­rons, chacun des enfants McCon­­ville a été intro­­duit dans une pièce afin d’exa­­mi­­ner les vête­­ments dispo­­sés sur une table. Archie est entré le premier, mais il n’avait pas la force de regar­­der. Il a demandé plutôt : « Est-ce qu’il y a une épingle à nour­­rice ? » Un poli­­cier a regardé avec atten­­tion les acces­­soires. « Non », a-t-il d’abord répondu. Puis il a soulevé un pan de tissu et décou­­vert l’épingle. 31 ans après sa dispa­­ri­­tion, le corps de Jean McCon­­ville avait enfin été décou­­vert. Elle a été enter­­rée le 1er novembre 2003. Comme à l’ac­­cou­­tu­­mée, les rues de Belfast-Ouest abon­­daient de gamins à bicy­­clette et d’ha­­bi­­tants se prélas­­sant devant leur perron. Une personne présente lors des funé­­railles m’a raconté qu’au passage du cortège, l’at­­mo­­sphère était étran­­ge­­ment silen­­cieuse, comme si on avait conseillé aux habi­­tants de se tenir à l’écart. Comme s’il fallait à nouveau se détour­­ner des McCon­­ville. Dans leur volonté de laver Jean de toute suspi­­cion, ses enfants ont déposé une demande offi­­cielle auprès de la baronne Nuala O’Loan, alors média­­teur de police pour l’Ir­­lande du Nord, pour faire ouvrir une enquête. En temps normal, les auto­­ri­­tés britan­­niques ne peuvent confir­­mer ni infir­­mer que tel ou tel indi­­vidu a servi la Couronne en tant qu’in­­for­­ma­­teur ; cepen­­dant, la baronne a estimé que « la situa­­tion de la famille McCon­­ville était un cas excep­­tion­­nel ». Après consul­­ta­­tion des fichiers de la police de Belfast et de l’ar­­mée britan­­nique, elle a publié en 2006 un rapport offi­­ciel attes­­tant que Jean McCon­­ville n’avait « jamais été enre­­gis­­trée comme faisant partie de nos agents ». D’après ses conclu­­sions, Jean « était une femme inno­­cente qui a été enle­­vée et assas­­si­­née ». À la publi­­ca­­tion du rapport de Nuala O’Loan, le projet histo­­rique du Boston College était encore confi­­den­­tiel. Cepen­­dant, Dolours montrait des signes d’an­xiété inquié­­tants. En 2001, lors d’une perqui­­si­­tion, la police a décou­­vert à son loge­­ment plusieurs ordon­­nances déro­­bées, qui témoi­­gnaient d’une consom­­ma­­tion abusive de médi­­ca­­ments. Son mariage avec Stephen Rea s’est terminé en divorce. Depuis, son compor­­te­­ment est des plus impré­­vi­­sibles. Un jour, elle a débarqué à la prison Magha­­berry, en exigeant de voir un détenu en grève de la faim. Elle a aussi été accu­­sée d’avoir volé une bouteille de vodka dans un super­­­mar­­ché. Lors du procès, elle a dit avoir eu « un moment de baisse de concen­­tra­­tion » avant d’ajou­­ter, sa fierté indé­­fec­­tible prenant le dessus, qu’il n’était ni dans son carac­­tère ni dans son éduca­­tion de voler à l’éta­­lage. Dolours Price a alors débuté un trai­­te­­ment dans un établis­­se­­ment de santé mentale de Dublin.

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Une réunion de membres de l’IRA provi­­soire en 2009

« L’un des aspects les plus singu­­liers des Troubles est le fait qu’à peu d’ex­­cep­­tions près, les personnes qui ont commis ces actes terribles étaient des gens ordi­­naires », m’a confié Ed Molo­­ney. « Ce n’était pas une bande d’es­­crocs, volant et violant pour leur propre compte. Il y avait une guerre. Tous étaient de gentils assas­­sins. J’avais pitié d’eux. Ils étaient victimes de circons­­tances qui échap­­paient à leur contrôle. » Certains jours, Dolours ressent d’atroces remords à l’idée des vies qu’elle a détruites. D’autres jours, elle n’est que provo­­ca­­tion, même à l’évo­­ca­­tion du meurtre de Jean McCon­­ville : en temps de guerre, la peine de mort est le sort de tout infor­­ma­­teur. Mais quels que soient ses senti­­ments, Dolours semblait prête à recon­­naître ses actes. Le 21 février 2010, le maga­­zine Sunday Life de Belfast a publié un récit établis­­sant un lien entre Dolours et la dispa­­ri­­tion de Jean McCon­­ville. « Dans un entre­­tien audio, Dolours Price, la terro­­riste du Old Bailey, a reconnu avoir conduit à sa mort la mère des dix enfants », rapporte l’ar­­ticle. Autre préci­­sion appor­­tée, Dolours a assuré que cette dispa­­ri­­tion avait été « orches­­trée » par Gerry Adams. L’ar­­ticle cite par ailleurs la sœur de Michael, Helen McCon­­ville, qui en appelle à l’ar­­res­­ta­­tion de Dolours Price et de Gerry Adams. « Il est insup­­por­­table de voir les personnes impliquées dans l’as­­sas­­si­­nat de ma mère arpen­­ter les rues de la ville », clamait-elle. « Adams et Price n’ont peut-être pas porté le coup fatal, mais ils sont tout aussi respon­­sables que leurs hommes de main. » Gerry Adams a aussi­­tôt publié un démenti acerbe dans lequel il fait obser­­ver que Dolours est « une oppo­­sante des premières heures au Sinn Féin et au proces­­sus de paix », ajou­­tant qu’elle « devrait commen­­cer par résoudre ses propres problèmes ». Toute­­fois, le doute persiste quant à savoir si le Sunday Life tient cette incroyable révé­­la­­tion direc­­te­­ment de Dolours Price. L’au­­teur de l’ar­­ticle, Ciaran Barnes, écrit qu’il a écouté des « aveux » audio, mais il ne dit pas expres­­sé­­ment si l’in­­té­­res­­sée a fait ces révé­­la­­tions en sa présence. En revanche, il explique que Dolours avait « enre­­gis­­tré des aveux concer­­nant son rôle dans les enlè­­ve­­ments pour des profes­­seurs de Boston Univer­­sity ». À ce moment-là, les archives du Boston College n’étaient plus tenues secrètes. Après la mort de Bren­­dan Hughes et de David Ervine, autre parti­­ci­­pant au Belfast Project, Ed Molo­­ney a écrit un livre, Voices from the Grave, sur le point d’être publié. Or, l’ar­­ticle du Sunday Life est le premier docu­­ment à suggé­­rer publique­­ment que Dolours a accordé un entre­­tien au Boston College. Ed Molo­­ney et Anthony McIn­­tyre se sont montrés formels : le maga­­zine n’avait pas eu accès aux enre­­gis­­tre­­ments des inter­­­views de Dolours. Pour preuve, ils soulignent la déno­­mi­­na­­tion erro­­née de l’éta­­blis­­se­­ment, « Boston Univer­­sity ». Ils précisent par ailleurs que lors de l’en­­tre­­tien accordé à Anthony, Dolours n’a jamais mentionné Jean McCon­­ville. Ed est persuadé que le Sunday Life a obtenu l’en­­re­­gis­­tre­­ment d’une inter­­­view accor­­dée au jour­­nal The Irish News. La réfé­­rence au projet histo­­rique n’est, selon lui, qu’un effort maladroit pour camou­­fler la prove­­nance de l’en­­re­­gis­­tre­­ment. Alli­­son Morris, la jour­­na­­liste qui avait inter­­­rogé Dolours pour le compte du jour­­nal, nie avec fermeté cette hypo­­thèse, affir­­mant que l’en­­re­­gis­­tre­­ment n’est jamais sorti de son bureau. Quant à Ciaran Barnes, il dit simple­­ment qu’il ferait preuve d’une grande négli­­gence s’il dévoi­­lait ses sources. En mars 2011, le gouver­­ne­­ment britan­­nique a contacté le minis­­tère de la Justice des États-Unis, les infor­­mant qu’une enquête crimi­­nelle était ouverte dans le cadre de l’as­­sas­­si­­nat de Jean McCon­­ville. Les enquê­­teurs des services de police d’Ir­­lande du Nord ont demandé à pouvoir consul­­ter les témoi­­gnages de Bren­­dan Hughes et de Dolours Price. Si c’était l’IRA qui avait décou­­vert le corps de Jean, l’af­­faire aurait été étouf­­fée en raison de la clause d’im­­mu­­nité. Or, c’est un civil qui a retrouvé la dépouille, aussi les auto­­ri­­tés pouvaient-elles enquê­­ter et enga­­ger des pour­­suites. Une assi­­gna­­tion à témoi­­gner a donc été trans­­mise au Boston College. La procu­­reur de l’État du Massa­­chu­­setts a alors versé au dossier un docu­­ment dans lequel elle décla­­rait à tort que le Sunday Life avait été « auto­­risé à écou­­ter une partie des entre­­tiens accor­­dés par Mme Price au Boston College ». Ed et Anthony se sont alar­­més.

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Ed Molo­­ney
Crédits : nj.com

L’écoute des enre­­gis­­tre­­ments compro­­met­­tait non seule­­ment l’en­­ga­­ge­­ment de l’uni­­ver­­sité à proté­­ger les témoi­­gnages jusqu’au décès des témoins, mais elle consti­­tuait surtout un danger réel et sans précé­dent. Dans un mail à l’in­­ten­­tion des admi­­nis­­tra­­teurs du Boston College, Ed Molo­­ney a écrit : « Je parie­­rais tout ce que vous voulez qu’en ce moment même, des équipes d’avo­­cats cherchent dans l’antre du gouver­­ne­­ment britan­­nique le moyen d’ob­­te­­nir par la force les noms d’autres personnes inter­­­viewées. » Comme me l’ex­­plique Ed, la police aurait pu tout simple­­ment inter­­­ro­­ger le Sunday Life sur l’ori­­gine de l’en­­re­­gis­­tre­­ment. D’après lui, ils se sont adres­­sés direc­­te­­ment aux archives du Boston College parce qu’ils « voulaient l’in­­té­­gra­­lité du butin pour les services de rensei­­gne­­ment ». Ed Molo­­ney est persuadé que l’enquête a pris une dimen­­sion poli­­tique. La police d’Ir­­lande du Nord n’a jamais déployé de réels moyens pour résoudre l’af­­faire McCon­­ville avant que les inves­­ti­­ga­­tions ne conduisent sur la piste de Gerry Adams. Un grand nombre d’of­­fi­­ciers de police d’Ir­­lande du Nord étaient d’an­­ciens membres de la Special Branch et du Royal Ulster Cons­­ta­­bu­­lary ; pour eux, Gerry Adams n’était qu’un adver­­saire inso­lent. D’après Ed, « ils savaient au fond d’eux qu’il y avait possi­­bi­­lité de coin­­cer cet enfoiré. Toutes les pistes dans cette histoire menaient au pas de sa porte. » Fait parti­­cu­­liè­­re­­ment éloquent, les auto­­ri­­tés britan­­niques n’ont pas initié de procé­­dures afin d’enquê­­ter de façon exhaus­­tive sur les actes de violence perpé­­trés dans les deux camps. De fait, de nombreux crimes abjects commis par les combat­­tants (et par les auto­­ri­­tés) loya­­listes n’ont fait l’objet d’au­­cune pour­­suite. « Ils n’ont pas l’in­­ten­­tion de déter­­rer tous les corps », explique Ed. « Ils opèrent une véri­­table sélec­­tion. » En août 2011, une seconde assi­­gna­­tion à témoi­­gner a été déli­­vrée afin d’ob­­te­­nir tous les enre­­gis­­tre­­ments conte­­nant des « infor­­ma­­tions sur l’en­­lè­­ve­­ment et le décès de Mme Jean McCon­­ville ». Un juge fédé­­ral du Massa­­chu­­setts a commandé au Boston College de trans­­mettre les supports au gouver­­ne­­ment britan­­nique. John Kerry, alors président du Comité des affaires étran­­gères au Sénat améri­­cain, en a appelé au ministre de la Justice Eric Holder et à la Secré­­taire d’État Hillary Clin­­ton pour le retrait des assi­­gna­­tions à témoi­­gner. Il s’inquié­­tait des consé­quences sur « la pour­­suite du proces­­sus de paix en Irlande du Nord ». Ed Molo­­ney et Anthony McIn­­tyre ont porté l’af­­faire devant la Cour suprême des États-Unis, où ils ont obtenu un sursis. Mais la Cour refu­­sant de statuer, le Boston College a trans­­mis en septembre 2013 onze enre­­gis­­tre­­ments aux auto­­ri­­tés de Belfast. En avril dernier, Gerry Adams s’est rendu au poste de police d’An­­trim lorsqu’il a été arrêté pour être inter­­­rogé sur le décès de Jean McCon­­ville. Après avoir remis cein­­ture, cravate, peigne et montre, il s’est soumis à un inter­­­ro­­ga­­toire qui a duré quatre jours. Il a clamé son inno­­cence, dénonçant une « campagne odieuse, sinistre et falla­­cieuse de déni­­gre­­ment » à son encontre. Il a égale­­ment souli­­gné à quel point il était inop­­por­­tun de l’ar­­rê­­ter en cette période : le Sinn Féin menait alors plusieurs campagnes élec­­to­­rales de front pour obte­­nir des sièges à l’échelle locale et euro­­péenne. À l’oc­­ca­­sion de la confé­­rence de presse qui a suivi sa libé­­ra­­tion, Gerry a déclaré : « Molo­­ney et McIn­­tyre s’op­­posent ferme­­ment à l’hé­­gé­­mo­­nie du Sinn Féin et à notre stra­­té­­gie. » Il a quali­­fié le Belfast Project de « tenta­­tive égoïste, hypo­­crite et malhon­­nête ». Lors de la confé­­rence de presse, Gerry a affirmé : « L’IRA est partie, c’est terminé. » Cepen­­dant, lors d’une mani­­fes­­ta­­tion du Sinn Féin orga­­ni­­sée pour protes­­ter contre son arres­­ta­­tion, Bobby Storey (un de ses plus proches amis, vieux parti­­san iras­­cible de répu­­ta­­tion) a affirmé que l’enquête cachait de plus sombres motifs. À mi-discours, Bobby a déclaré : « Nous sommes toujours là, vous savez. » Lors de mon séjour à Belfast, pas moins de six personnes ont évoqué cette phrase, qu’ils pensent être une cita­­tion déli­­bé­­rée du célèbre discours proclamé par Gerry en 1995. Bobby « ne voulait pas dire que le Sinn Féin était toujours là », soutient Anthony. « Il parlait de l’IRA. » Pour Michael McCon­­ville, le message est clair : la paix et la démo­­bi­­li­­sa­­tion n’em­­pê­­che­­ront pas l’IRA de proté­­ger son diri­­geant. « Ils fonc­­tionnent encore à la menace. »

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Un tag de Berlin ouest

Au moment de l’ar­­res­­ta­­tion de Gerry, Dolours avait déjà trouvé la mort. Un matin de janvier 2013, un de ses fils lui a rendu visite et l’a trou­­vée éten­­due sur son lit. « Elle ne respi­­rait plus », a-t-il déclaré par la suite. Dolours avait bu plus que de raison pendant plusieurs jours. Elle a ensuite été admise à l’hô­­pi­­tal après une chute dans l’es­­ca­­lier. L’exa­­men du corps a révélé qu’elle était décé­­dée après avoir ingur­­gité un mélange toxique de séda­­tifs et d’an­­ti­­dé­­pres­­seurs. La thèse du suicide a été reje­­tée. Pour­­tant, quand j’ai demandé à Carrie et Anthony McIn­­tyre s’ils pensaient qu’elle s’était tuée, Carrie m’a répondu : « J’en suis persua­­dée. » « Je ne le dirais pas avec certi­­tude », a pour sa part dit Anthony. « Bren­­dan aussi », pour­­suit Carrie. « Ils ont préparé leur suicide des années durant. » Lors de son entre­­tien avec Anthony, Bren­­dan avait évoqué leur grève de la faim en prison. « Le corps est une incroyable machine », disait-il. « Les tissus de graisse dispa­­raissent en premier, puis le corps s’en prend aux muscles pour que le cerveau puisse conti­­nuer à fonc­­tion­­ner. » Bien après avoir terminé la grève et repris leur place au sein de la société, Bren­­dan et Dolours ont entre­­tenu de vieilles rancunes et revécu sans cesse les pires abomi­­na­­tions qu’ils avaient commises pendant le conflit. Ils n’ont jamais cessé de se détruire. Concer­­nant le décès de Dolours Price, le rapport du méde­­cin légiste évoque offi­­ciel­­le­­ment une « mort acci­­den­­telle ».

Les pigeons

La police n’a pas engagé de pour­­suites à l’en­­contre de Gerry Adams pour le meurtre de Jean McCon­­ville et l’enquête n’a pas porté préju­­dice au Sinn Féin : aussi éton­­nant que cela puisse paraître, le parti a remporté plus de sièges qu’es­­compté lors des élec­­tions de 2014. Aujourd’­­hui, c’est le parti poli­­tique le plus popu­­laire d’Ir­­lande. D’après les sondages, la moitié des élec­­teurs du Sinn Féin ne croient pas aux allé­­ga­­tions de Gerry concer­­nant son affi­­lia­­tion à l’IRA, mais visi­­ble­­ment, ils y accordent peu d’im­­por­­tance. La plage où le corps de Jean McCon­­ville a été décou­­vert se trouve dans le comté de Louth – comté que repré­­sente Gerry Adams au sein du parle­­ment. Qu’im­­porte, il est bien parti pour le conser­­ver aussi long­­temps qu’il le dési­­rera. Dans la plupart des pays, tout homme poli­­tique impliqué dans une affaire de meurtre verrait sa carrière prendre fin. Or, Gerry a un talent certain pour affron­­ter les scan­­dales. Un procès en 2003 a révélé que son frère, pédo­­phile, avait abusé de leur propre sœur. Gerry était au courant, mais il n’a rien fait pour inter­­­ve­­nir. En octobre dernier, une femme du nom de Maria Cahill a prétendu avoir été violée dans sa jeunesse par un homme de l’IRA, affir­­mant que Gerry n’avait rien fait pour punir le respon­­sable. « Je ne sais pas s’il existe un mot pour cela en gaélique », m’a confié Richard Haass. « Mais il n’est jamais écla­­boussé par le scan­­dale. »

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Gerry Adams en tour­­née aux États-Unis

En novembre, Gerry s’est rendu à New York pour pronon­­cer un discours devant des parti­­sans améri­­cains. Dans un immense hall d’hô­­tel, la foule criait son enthou­­siasme tandis qu’il s’avançait jusqu’à l’es­­trade. Gerry a des dents écla­­tantes, surdi­­men­­sion­­nées, qu’on pouvait distin­­guer depuis le fond de la salle. Debout dos aux bannières affi­­chant United Ireland, Gerry a évoqué l’im­­por­­tance du soutien des États-Unis, qui ont contri­­bué à mettre fin à une « guerre inter­­­mi­­nable ». Sa voix de sten­­tor portait loin, il parlait avec l’au­­to­­rité d’un profes­­seur. Il a cette aura de quié­­tude qui entoure les person­­na­­li­­tés parcou­­rant le monde pour expliquer aux armées et aux chefs d’États comment faire durer un cessez-le-feu. Soudain, tandis qu’il évoquait sa première visite à la Maison-Blanche en 1994, l’agi­­ta­­teur qui sommeille en lui a resurgi. En parlant de The Irish Inde­­pendent, qui a publié une série d’ar­­ticles en sa défa­­veur, il a observé que le jour­­nal s’était égale­­ment montré très dur à l’égard de Michael Collins, héros répu­­bli­­cain de la révolte de 1916. Comment Michael avait-il réagi à l’af­­front ? « Il a envoyé des volon­­taires dans les bureaux du jour­­nal et a menacé l’édi­­teur avec une arme avant de détruire la presse à impri­­mer. » Un tonnerre d’ap­­plau­­dis­­se­­ments a retenti dans la salle bondée d’Amé­­ri­­cains d’ori­­gine irlan­­daise. Gerry s’est alors penché au micro et a murmuré : « Bien entendu, je ne cautionne pas », provoquant des rires enten­­dus. Michael McCon­­ville ne pense pas que Gerry Adams ni qui que ce soit d’autre aura à rendre des comptes pour le meurtre de sa mère. « Nous sommes tous adultes à présent, nous connais­­sons la chan­­son », m’a-t-il dit. Plusieurs personnes ont été arrê­­tées pour être inter­­­ro­­gées dans le cadre de l’enquête, mais seul Ivor Bell a été pour­­suivi. (Ce dernier nie toute impli­­ca­­tion dans la dispa­­ri­­tion de Jean.) Ivor aurait accordé un entre­­tien au Boston College. Si l’af­­faire est portée devant un tribu­­nal, les magis­­trats pour­­ront utili­­ser le témoi­­gnage enre­­gis­­tré (qu’il avait offert à la posté­­rité, pensant qu’il serait sous scellé jusqu’à sa mort) contre lui. Son avocat, Kevin Winters, m’a assuré qu’I­­vor « rejet­­te­­rait l’en­­semble des accu­­sa­­tions » et il semble peu probable que la vérité sur la mort de Jean surgisse de ce genre d’ins­­truc­­tion. Les preuves maté­­rielles dans cette affaire sont éparses et très anciennes ; il serait diffi­­cile de faire condam­­ner ne serait-ce qu’un seul des respon­­sables. Dolours Price et Bren­­dan Hughes n’étant plus de ce monde, ils ne peuvent témoi­­gner contre Gerry Adams. Pour la justice, leurs inter­­­views et témoi­­gnages enre­­gis­­trés n’ont qu’une valeur secon­­daire. Par ailleurs, le leader et ses parti­­sans ont déployé maints efforts pour décré­­di­­bi­­li­­ser Dolours et Bren­­dan. En 2011, Gerry a confié au Guar­­dian : « Bren­­dan était mon ami. Mais il avait ses problèmes et préoc­­cu­­pa­­tions. Il était opposé au proces­­sus de paix. Sur le plan poli­­tique, il était hostile à tous ce que nous entre­­pre­­nions. Quoiqu’il ait pu dire, Bren­­dan est mort aujourd’­­hui. C’est du passé. » Gerry ne se trompe pas sur le ressen­­ti­­ment amer de ses anciens cama­­rades. Dolours décri­­vait sa propre volonté de faire recon­­naître l’af­­fi­­lia­­tion de Gerry à l’IRA comme un moyen de « régler ses comptes ». Pour les besoins du docu­­men­­taire The Disap­­pea­­red, diffusé en 2013 par la BBC, le jour­­na­­liste Darragh MacIn­­tyre a inter­­­rogé Gerry Adams à ce propos. Tel un animal pris au piège, il a eu un rictus glacé et fait remarquer que Bren­­dan et Dolours avaient leurs propres « démons ». Il a ajouté, en restant vague : « Nous avons tous une part de respon­­sa­­bi­­lité, en tant que leaders. Je ne l’ai jamais nié. » YHXiu7AgGerry Adams a rejeté toutes mes demandes d’in­­ter­­view, en invoquant, par le biais d’un tiers, le carac­­tère « médiocre » des entre­­tiens du Boston College qui repo­­saient sur des témoi­­gnages « d’an­­ciens Répu­­bli­­cains accu­­sant le Sinn Féin de trahi­­son ». Il semble qu’il ait dit tout ce qu’il avait à dire sur cette affaire et à moins que des accu­­sa­­tions crimi­­nelles ne soient portées contre lui, il se peut qu’il n’ait plus jamais à en dire quoi que ce soit. (Gerry se montre tout à fait bavard sur d’autres ques­­tions. Il y a quelques mois, il a déclaré à un jour­­na­­liste de la radio irlan­­daise qu’il adorait sauter au tram­­po­­line. « Je le fais dans le plus simple appa­­reil », a-t-il précisé, ajou­­tant que son chien se joignait parfois à l’exer­­cice.) La ques­­tion de savoir si oui ou non Jean McCon­­ville était une espionne restera sans doute un mystère. Michael et ses frères et sœurs sont caté­­go­­riques : Bren­­dan Hughes avait tort à propos de l’émet­­teur radio. Ils doutent par ailleurs de ses propos quand il affir­­mait que leur mère avait avoué être une infor­­ma­­trice. Helen a dit un jour : « S’ils l’ont tortu­­rée, elle a pu avouer n’im­­porte quoi. C’est certain. » Dans son combat, la fratrie se raccroche notam­­ment au rapport de la baronne Nuala O’Loan. Toute­­fois, le docu­­ment stipule seule­­ment qu’au­­cun docu­­ment offi­­ciel certi­­fiant que Jean était une espionne n’a été retrouvé. Mais si elle n’était qu’une infor­­ma­­trice secon­­daire, ces fichiers n’ont proba­­ble­­ment jamais existé. Selon Ed et Anthony, qui croyaient dur comme fer en la sincé­­rité de Bren­­dan Hughes, le gouver­­ne­­ment britan­­nique a dû suppri­­mer les traces écrites concer­­nant Jean McCon­­ville afin de cacher le fait que l’ar­­mée avait permis l’exé­­cu­­tion de l’une des sources du rensei­­gne­­ment. Quoiqu’il en soit, l’IRA était persuadé de la culpa­­bi­­lité de Jean, même si cela ne justi­­fie en rien ce qu’elle a subi. Quand Anthony a demandé à Bren­­dan s’il regret­­tait avoir assas­­siné Jean, celui-ci a répondu que sur le moment, il était d’ac­­cord avec cette déci­­sion. « Mais plus main­­te­­nant », a-t-il ajouté. « Quand on voit comment les choses ont tourné, aucun des assas­­si­­nats ne valaient la peine. » Ed Molo­­ney remarque que le déta­­che­­ment glacial dont fait preuve Gerry, qui exas­­pé­­rait tant Dolours et Bren­­dan, lui a peut-être permis d’ima­­gi­­ner ce que ses parte­­naires ne pouvaient conce­­voir (l’ave­­nir après le conflit) et d’ins­­tau­­rer la paix. Si Gerry a beau­­coup de choses néga­­tives à dire à propos de Ed, ce dernier est convaincu que le leader aurait mérité le prix Nobel de la paix. « Gerry est un homme impi­­toyable », m’a confié Terry Hughes. « Mais c’est sans doute la poli­­tique qui rend comme ça. » À long-terme, c’est peut-être la démo­­gra­­phie qui aura raison de la guerre. Le Sinn Féin estime que l’Ir­­lande du Nord comp­­tera bien­­tôt une majo­­rité de catho­­liques. Le pour­­cen­­tage n’a d’ailleurs pas cessé d’aug­­men­­ter au cours des dernières décen­­nies. Mais cela ne veut pas dire que les Britan­­niques seront boutés de sitôt par voie élec­­to­­rale. Après la crise finan­­cière de 2008 qui a engen­­dré une réces­­sion à Dublin, certains sondages ont permis de consta­­ter que les catho­­liques au nord préfé­­raient rester au sein du Royaume-Uni. « Refaire l’édu­­ca­­tion des Unio­­nistes est sans nulle doute un passe-temps réjouis­­sant pour ceux qui en ont l’éner­­gie », a déclaré Gerry Adams. « Mais c’est loin de consti­­tuer une stra­­té­­gie poli­­tique. » Pour une petite mino­­rité, le conflit armé n’a jamais pris fin. J’ai visité Belfast à l’ap­­proche de Noël. Trois factions issues de l’IRA menaçaient de perpé­­trer des atten­­tats dans la cité pendant les vacances. J’ai voulu inter­­­ro­­ger Marian Price, mais des démê­­lés avec la justice ont fait obstacle à notre rencontre. En 2013, elle a avoué avoir procuré un télé­­phone portable à un groupe répu­­bli­­cain qu’ils ont utilisé pour reven­­diquer une fusillade dans un campe­­ment de l’ar­­mée. Deux soldats britan­­niques ont été tués dans l’at­­taque. (Sa peine a été suspen­­due, mais elle a inter­­­dic­­tion de s’en­­tre­­te­­nir avec des jour­­na­­listes.) « Ce n’est pas terminé », m’a affirmé Anthony McIn­­tyre. « Notre société est encore en danger. »

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Michael McCon­­ville

D’après Michael McCon­­ville, la police d’Ir­­lande du Nord lui a demandé de nommer les hommes et les femmes qui avaient emmené sa mère, et de compa­­raître comme témoin en vue de leur incul­­pa­­tion. Il a refusé, m’a-t-il dit, en partie parce qu’il crai­­gnait que sa femme et ses enfants ne soient victimes de repré­­sailles. (Il a d’ailleurs inva­­ria­­ble­­ment refusé de me donner le nom des kidnap­­peurs.) Bien des années après, il a briè­­ve­­ment envi­­sagé de démasquer les respon­­sables, mais quand il a confié ses inten­­tions à Gerry Adams, celui-ci lui aurait répondu : « J’es­­père que vous êtes prêts, il y aura des réac­­tions violentes. » (Adams a nié avoir tenu de tels propos.) Les auto­­ri­­tés ont offert à Michael de lui créer une nouvelle iden­­tité afin qu’il parte s’ins­­tal­­ler avec toute sa famille à l’étran­­ger. Au vu du lourd tribut qu’il a payé pour vivre à Belfast, je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas saisi cette chance. Pourquoi ne pas partir en Austra­­lie ? « Toute ma vie est ici », a-t-il répondu. « Ma famille. Mes amis. Pourquoi partir à cause de ces gens ? » « Qu’es­­pères-tu dans ce cas ? » Je me deman­­dais quel type de compen­­sa­­tion pour­­rait lui appor­­ter la paix. Il semble qu’il ait mal compris ma ques­­tion. « J’ai­­me­­rais que tous les murs de la paix soient abat­­tus », a-t-il commencé. Puis, après réflexion, il a ajouté : « Person­­nel­­le­­ment, j’ai­­me­­rais une Irlande unie. J’ai­­me­­rais qu’il n’y ait plus de Britan­­niques ici. » Jean-Gerry-AdamsNous nous trou­­vions alors dans son salon, où nous avions discuté pendant des heures. Michael m’a proposé d’al­­ler marcher un peu dehors. Nous sommes sortis par la porte de derrière, qui ouvre sur une pelouse d’un vert chatoyant, avant de nous appro­­cher de la clôture de bois qui ceint la propriété. Michael a ouvert une des portes au mur, révé­­lant de petits nichoirs. Des dizaines de pigeons roucou­­laient, sautaient d’une patte sur l’autre et secouaient leur plumage. Aujourd’­­hui, il s’oc­­cupe de centaines de pigeons qu’il entraîne à la compé­­ti­­tion. « Pendant les Troubles, il n’y a jamais eu d’his­­toires entre les catho­­liques et les protes­­tants qui élevaient des pigeons », a-t-il affirmé en tenant déli­­ca­­te­­ment un oiseau au creux de la main. L’ani­­mal nous obser­­vait nerveu­­se­­ment en roulant son cou : des éclats violine et bleu-vert traver­­saient son plumage soudain plus irides­cent que celui d’un paon. Les jours de course, Michael relâche ses oiseaux. Ils dispa­­raissent à l’ho­­ri­­zon, vers des desti­­na­­tions loin­­taines. Puis ils font toujours demi-tour pour s’en retour­­ner chez eux. C’est ce qu’il aime à propos des pigeons voya­­geurs. « Ils traînent parfois en chemin. Mais leur instinct natu­­rel les ramène toujours là où ils sont nés. »


Traduit de l’an­­glais par Audrey Previ­­tali d’après l’ar­­ticle « Where the Bodies Are Buried », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Une patrouille de jour à Divis Flats. 

LE PRINCE GANGSTER DU LIBERIA

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Chuckie était le fils du dicta­­teur libé­­rien Charles Taylor. Né et élevé en Floride, il allait bien­­tôt comman­­der l’unité la plus meur­­trière du régime.

L’obs­­cu­­rité était tombée tôt et le ciel était clair. Mais pour les adjoints du bureau du shérif du comté d’Orange qui patrouillaient de nuit dans le Secteur Trois, il n’y avait pas grande diffé­­rence entre le soir du 25 février 1994 et n’im­­porte quelle autre soirée passée dans la banlieue chaude à l’ouest d’Or­­lando, en Floride. Lorsque l’ap­­pel est arrivé en prove­­nance du 1428 North Pine Hills Road, c’était simple­­ment l’an­­nonce d’un braquage à main armée parmi les dizaines d’autres que l’adjoint Cindy Turek rece­­vait par radio tous les mois. Lorsqu’elle est arri­­vée sur les lieux du crime, peu après 20 h 30, Turek a recueilli les témoi­­gnages des deux victimes : Steven Klim­­kowski, 16 ans, lui a dit que trois hommes lui avaient demandé de l’argent et avaient essayé de l’at­­taquer. Klim­­kowski est parvenu à se libé­­rer et à s’en­­fuir. Il est allé cher­­cher son père, Robert, et tous les deux se sont lancés à la pour­­suite des trois braqueurs – qu’ils ont plus tard iden­­ti­­fié comme étant Roy Belfast Jr., Daniel Dasque et Philip Jack­­son. Quand ils ont rattrapé le trio, Belfast, un jeune homme de 17 ans, a sorti un flingue – un petit Lorcin .380 noir auto­­ma­­tique.

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Orlando la nuit
Centre de la Floride

D’après les témoi­­gnages, Belfast a d’abord pointé son arme sur le visage de Robert, puis sur celui de Steven, alors que Jack­­son – à 21 ans, le plus âgé des trois agres­­seurs présu­­més – criait à Belfast de pres­­ser la détente. Mais les Klim­­kowski se sont échap­­pés et ont appelé la police ; Belfast, Dasque et Jack­­son ont été arrê­­tés dans l’heure. La plupart des personnes impliquées dans la tenta­­tive de braquage de Pine Hills allaient deve­­nir des visages fami­­liers du système de justice pénale de Floride : Même si les charges rete­­nues contre Jack­­son cette nuit-là ont fina­­le­­ment été aban­­don­­nées, il a plus tard été arrêté pour posses­­sion de drogue ; Dasque a passé plusieurs années en prison pour trafic de cocaïne ; et même Steven Klim­­kowski a été récem­­ment coffré pour voies de fait graves. Turek – à 49 ans, l’une des vété­­rans du bureau du shérif du comté, avec 22 ans de service – se rappelle peu de choses au sujet de Belfast. Il est juste rentré tranquille­­ment ; il n’y avait rien de remarquable à son sujet, dit-elle. Et pour­­tant, après cette nuit durant laquelle il avait dégainé son arme en un éclair sur North Pine Hills Road, la vie du voyou allait prendre un virage soudain, qui le rendrait tragique­­ment célèbre à travers tout un conti­nent. Peu après son arres­­ta­­tion, Roy Belfast Jr. ne s’est pas présenté à sa convo­­ca­­tion au tribu­­nal et a disparu ; il allait s’écou­­ler douze ans avant que les auto­­ri­­tés améri­­caines ne lui remettent la main dessus. Lorsqu’ils l’ont retrouvé, il était connu sous son nom de nais­­sance – Charles McAr­­thur Emma­­nuel, alias Chuckie Taylor, le fils illé­­gi­­time de Charles Ghan­­kay Taylor, leader de la guérilla, reconnu coupable de crimes de guerre, supposé canni­­bale, et ancien président du Libe­­ria. Et ce jour-là, les choses qu’il avait faites à la droite de son père avaient fait de lui l’un des hommes les plus craints et les plus haïs de toute l’Afrique. Le 30 mai 2006, Emma­­nuel, 1 m 75, arbo­­rant des tatouages et affi­­chant une ressem­­blance frap­­pante avec Charles Taylor, a été arrêté à l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Miami par les membres du Service de l’im­­mi­­gra­­tion et de l’ap­­pli­­ca­­tion des règles doua­­nières des États-Unis, et inculpé pour usage de faux passe­­port ; il avait déclaré que le nom de son père était Smith. Détenu à Miami, il est le premier Améri­­cain dans l’his­­toire du système pénal états-unien à être reconnu coupable de crimes de torture perpé­­trés dans un pays étran­­ger. En tant qu’an­­cien comman­­dant de l’Unité Anti-Terro­­riste (ATU) de son père, le petit crimi­­nel du centre de la Floride a été accusé de diri­­ger des forces para­­mi­­li­­taires comp­­tant 2 500 hommes qui ont violé, assas­­siné et terro­­risé la popu­­la­­tion du Libe­­ria pendant plus de cinq ans.

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